Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Pascal Duriez est Maître imprimeur. Il dirige, depuis 1996, l’imprimerie d’Arts des Montquartiers, à Issy-les-Moulineaux. Imprimeur d’art, il fait partie de ces artisans qui contribuent, avec les peintres, les illustrateurs, dessinateurs, graveurs, chromistes, lithographes, pochoiristes et relieurs à former l’espace de la haute bibliophilie. Un univers en soi, qui s’appuie sur un savoir-faire artisanal et, donc, se nourrit et se construit dans la tradition, via une transmission des savoirs.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Polices de caractères en plomb utilisées pour l’impression typographique – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Voici un texte, découvert dans l’imprimerie de Pascal Duriez, posé sur un des établis d’où sortent, de mains d’artisans d’art, des mots gravés, sur papier, de vérités… Car l’écrit, lorsqu’il est fécond, peut parfois dépasser la matière et s’imprimer « ailleurs », dans nos propres pensées et toucher ainsi à l’éternité.

 

Vous êtes dans une
IMPRIMERIE
carrefour des civilisations,
refuge de tous les Arts,
rempart de la vérité
contre les fausses rumeurs,
centre de diffusion
de la pensée humaine,
lieu d’où les paroles se répandent
non pour périr
mais pour être fixées à jamais.

Vous foulez un sol sacré.

Vous êtes dans une
IMPRIMERIE.

 

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

L’Ecclésiaste « Un temps pour tout », traduit de l’hébreu par Ernest Renan. Édition limitée à 210 exemplaires sur Vélin d’Arches. Eaux fortes et lithographies originales d’Olivier Debré – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

De la transmission…

Pascal Duriez, et sa jeune collaboratrice Céline Métayer, sont artisans, imprimeurs d’art et, à ce titre, dépositaires, transmetteurs et relais d’un savoir. Le leur, et celui des autres…

S’émerveiller par le regard, l’esprit et le toucher au contact de la matière, celle des beaux livres. Une dimension que le numérique ne saura certainement jamais offrir seul, sauf à nous porter  par médias interposés dans ces lieux pour y saisir ces objets, véhicules du savoir.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Céline Métayer, ancienne apprentie de l’atelier, collaboratrice de Pascal Duriez. Photo © Pierre d’Ornano

Bibliophiles, ou ceux qui ont l’« amour des livres »

Ce sont les éditeurs de beaux livres, de livres rares qui font appel aux services de Pascal Duriez. Les clients de ses éditeurs sont de simples amateurs de beaux livres, d’éditions originales mais aussi des entreprises et bien sûr les collectionneurs d’ouvrages exceptionnels (livres illustrés par d’autres artistes, manuscrits autographes ou de copistes ou encore incunables), avec les sociétés de bibliophilie. Des bibliophiles donc, le plus souvent, ceux qui ont l’« amour des livres » et pour qui le mot, la parole, le récit doivent être imprimés, sur papier, pour illuminer le lecteur et demeurer gravés dans les mémoires et ainsi se transmettre.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Lettrine historiée, ou lettre initiale illustrée. Photo © DR

Les enluminures, passeurs de messages

On appelle ‘enluminure’, du Latin « illuminare » (éclairer, illuminer, mettre en lumière), des peintures ou des dessins réalisés à la main sur parchemin, associées à des feuilles d’or ou d’argent. L’enluminure illustre ou apporte un décor à un texte sous forme d’initiales, de lettrines ou de miniatures. Au moyen-âge, elles étaient notamment utilisées comme repère, comme passeurs de messages ou des symboles non écrits. Les premières enluminures, réalisées par des moines, remontent à la fin du IVe Siècle.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Les casses et les cassetins (les plus petits compartiments) où sont rangés les ensembles de polices de caractères en plomb – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

L’art de la typo et de la litho…

On ne compte plus, aujourd’hui, que quelques dizaines à peine d’imprimeries d’art en activité en France (pour 3 044 imprimeries de labeur *) qui oeuvrent dans cette « niche », véritable réceptacle de la création artistique où peintres, écrivains, cinéastes et intellectuels se retrouvent, avec un artisan imprimeur, typographe ou/et lithographe d’art, l’instant d’une édition d’un livre ou d’une affiche.

La typographie regroupe les procédés de composition et d’impression qui utilisent des caractères et des formes en relief. C’est un art, tant par la capacité du typographe à choisir les différents types de caractères idoines, que par celle du choix et de la composition des pigments, des couleurs et de leur rendu final. A cela s’ajoute le don de l’alignement des textes, de la gestion des espaces, des vides dans un but de recherche tant pratique qu’esthétique. Après avoir composé un ensemble de caractères, le typographe les place dans un châssis, ou forme typographique. Le forme est ensuite encrée et mise sous presse pour une impression sur papier.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Pascal Duriez, devant sa presse typographique à cylindres Heidelberg 56 x 77 cm de 1960. Photo © Pierre d’Ornano

La technique de la lithographie se différencie, notamment par les matériaux utilisés. Le support de base est une plaque de zinc ou une pierre calcaire, grainée et traitée, avec un mordant, sur lequel une oeuvre et dessiné par un artiste au crayon ou avec des encres grasses. Le travail de l’imprimeur consiste à appliquer, sur la pierre une fois mouillée, de l’encre au moyen d’un rouleau. L’encre se fixe alors sur les parties grasses. Il ne reste plus qu’à mettre sous presse la feuille à imprimer.
*Source : Idep – chiffre 2017

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Sur cette table de la salle des machines de l’imprimerie Pascal Duriez, sont disposés, comme dans l’atelier d’un peintre, les pigments qui donneront leurs couleurs aux illustrations des livres d’art. Photo © Pierre d’Ornano

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Don Juan de Molière, ouvrage tiré à 190 exemplaires sur papier du Moulin de Larroque et 30 suites de 15 pointes sèches sur papier « narcisse » du Moulin de la Roque à la main, chaque épreuve étant signée par l’artiste + 18 suites de 6 planches de recherche non incluses dans l’ouvrage, numérotées. Après le tirage, les cuivres ont été signés par Claude Weisbuch. Dix exemplaires lettrés de A à J constituent les ouvrages dits de chapelle – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Ouvrage commandé par la société de bibliophilie « Les amis du livre contemporain ». Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Une mitoyenneté avec les peintres et les écrivains

Parmi les éditeurs de beaux livres il y a Michel Archimbaud qui, depuis de nombreuses années, fait appel à Pascal Duriez qu’il a rencontré grâce à Balthus (1908-2001). Le peintre avait travaillé avec l’imprimeur pour la réédition de Mitsou Histoire d’un chat (qu’il avait recueilli), préfacé par l’écrivain autrichien Rainer Maria Rilke (1875-1926). L’ouvrage comprend les premiers dessins d’enfant de Balthus précédés des Lettres à un jeune peintre rédigées, en français, par Rilke.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

« Le rideau levé ou l’éducation de Laure », Mirabeau. Ouvrage illustré par Alain Bonnefoit – Edité en 70 exemplaires sur Velin de Rives, filigrané Les Heures Claires, illustrés de 24 aquarelles faites à la main, accompagné d’une suite de 9 illustrations en couleur aquarellées à la main et de 12 illustrations au trait. Tous les exemplaires sont signés par l’artiste – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

« Le rideau levé ou l’éducation de Laure », Mirabeau : Ouvrage illustré par Alain Bonnefoit – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Et pour être bien certain de la mitoyenneté de cet imprimeur avec l’univers de l’art voici les mots de Balthus présentant Pascal Duriez à Michel Archimbaud : « C’est un véritable imprimeur, c’est du fait-main, il est dans la tradition. » On compare volontiers la relation d’un peintre avec son imprimeur, à celle du photographe avec son tireur (sur papier baryté, il va sans dire !), celui qui fait entrer dans la vie les photons captés par l’œil du preneur d’image, qui va les révéler, les mettre au monde en quelques sortes. Sans bon tirage, il n’est point de belles photos. Et Balthus, d’imposer à l’éditeur cet imprimeur qui avait, déjà, aussi rencontré Pablo Picasso, Salvador Dali et Pierre-Yves Trémois, tous passés dans l’atelier de Pierre Jean Mathan, à Boulogne, où il entra comme apprenti.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Michel Archimbaud, éditeur, Céline Métayer et Pascal Duriez dans l’Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Quand le peintre Balthus devient prescripteur

Pascal Duriez a fait son apprentissage chez Pierre Jean Mathan*, maître imprimeur célèbre, chez qui il entra en 1975, CAP en main, passé en candidat libre après 2 ans seulement de scolarité au Lycée professionnel Claude Garamont de Colombes. Il ne fit, finalement, que suivre l’exemple familial. Son père et son grand-père étaient imprimeurs dans ce même atelier de Boulogne où il venait en vacances, où les casses, le bruit des rotatives et leurs odeurs d’encre et de plomb l’ont imprégné durant ses jeunes années. Comme pour tous les métiers d’excellence, l’imprimerie d’art est une histoire de transmission. Ainsi, l’atelier que connut Pascal Duriez, et qu’il dirige à son tour depuis 1996, avait été repris en 1960 par Pierre Jean Mathan et était déjà auparavant l’atelier du graveur sur bois Pierre Bouchet, ouvert en 1927.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

L’atelier de Pascal Duriez. Photo © Pierre d’Ornano

Réminiscence de l’enfance… l’imprimerie de Pascal Duriez c’est une caverne d’Ali Baba. Entre les casses, les lettres, les lettrines en plomb et les rames de papier apparaissent des livres magnifiquement reliés, des affiches, des estampes, des gravures accrochées ou posées à même le sol, éditées sur beau papier. Et comme la passion est souvent plurielle, on y trouve aussi une moto, restaurée par le maître des lieux.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

Michel Archimbaud, éditeur, avec Pascal Duriez et Céline Métayer dans l’Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

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Polices de caractères en plomb utilisées pour l’impression typographique – Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

La transmutation du plomb… en lettres

A part l’imprimerie nationale, qui fond encore ses polices, et utilise du plomb neuf à chaque édition d’un livre d’art, a priori il n’existe plus de fondeurs en France. Les imprimeurs vivent sur leurs stocks, et lorsqu’ils manquent de lettres, ont recours aux clichés magnésium. A partir d’un fichier texte numérique un graveur, en l’occurrence ID Gravure, crée un film négatif à partir duquel est gravée une plaque en magnésium, en relief, comme les lettres en plomb. Le grand avantage de ce procédé moderne est l’accès à des milliers de polices de caractères différentes, pour un rendu identique au plomb. De fait, surtout en raison du manque de lettres, le plomb n’est aujourd’hui utilisé que pour de petits volumes de texte, notamment des livres de poésies ou de chansons.

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »
Céline Métayer : réglage de la machine, opération importante avec le calage. Imprimerie d’Arts des Montquartiers. Photo © Pierre d’Ornano

Imprimerie d’art Pascal Duriez, « sol sacré »

« Sam », de Jean Martin – éditions Archimbaud, imprimé par Pascal Duriez, illustration Jean-Paul Chambas. Jean Martin (1922-2009), le comédien, y raconte la création mondiale d’En attendant Godot, de Samuel Beckett. Photo © Pierre d’Ornano