Culture
Je le jure, de Samuel Theis, l’éthique singulière d’un rendu de jugement
Depuis Party Girl (Caméra d’or au Festival de Cannes 2024), Samuel Theis nous confronte ses personnages à des institutions à fortes connotations symboliques : le mariage dans Party Girl, l’éducation dans Petite nature (2022), et la justice pour Je le jure (en salles).
Dernier opus d’une trilogie qui traverse une même territoire social, la Moselle, Samuel Théis nous plonge dans un film de procès, genre très codé en soi dont il réussit à se départir pour Calisto Dobson, en se concentrant sur la question de la peine, et du jugement « éclairé » au sens propre et figuré du point de vue d’un juré qui ne peut rester indifférent.
Une trilogie centrée sur la Moselle
Son premier film Party Girl, co-réalisé et coécrit par Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis (sur son idée), plongeait au cœur d’une réalité brute revendiquée.
Inspirée de l’histoire d’Angélique Litzenburger la mère du co-réalisateur, dans son propre rôle d’hôtesse de bar, elle se voyait aux abords de la soixantaine demander en mariage par un habitué énamouré.
Se déroulant en Moselle, l’histoire concevait avec une dizaine d’années d’avance sur Nos enfants après eux (film des frères jumeaux Ludovic et Zoran Boukherma sorti en 2024 adapté du prix Goncourt 2018 écrit par Nicolas Mathieu), un mélodrame social ancré lui aussi dans les milieux populaires du Grand Est.
Après le mariage dans Party Girl, l’éducation
Dans « Petite nature » (2022) qui s’intéresse à un garçonnet de 9 ans qui s’occupe de sa petite sœur, l’habille le matin avant d’aller à l’école. À la maison, la jeune mère picole pas mal et n’est pas toujours en forme. Alors Johnny se débrouille, il est futé. Sa mère, du genre à cogner facilement, le lui reproche : « Tu vas arrêter d’être fragile comme ça ! » Elle a du mal avec sa différence….
Le petit homme, sans être un gros dur se fait une place dans son école…
La Moselle, avec ses langues mêlées, ses récits d’immigration et de déracinement, et ses paysages de désindustrialisation, devient un lieu-monde. Mais un monde à l’identité floue
Je le jure , un film de procès.

Je le jure, de Samuel Theis photo Avenue B Productions 2024
Il s’y attaque en évitant les mécanismes narratifs conventionnels propres à ce sous-genre, exercice aussi vieux que l’histoire du cinéma. Dès 1899, Georges Méliès lui-même tournait sa version de L’Affaire Dreyfus. De la palanquée des films, Samuel Theis réussit à se départir, d’une part en se concentrant sur question de la peine. C’est quoi une peine juste ? Et d’autre part en s’éloigner de l’aspect spectaculaire pour trouver son esthétique dans l’éthique de l’image juste du point de vue d’un juré.
Il n’existe presque pas de films depuis le regard d’un juré, si ce n’est dans 12 hommes en colère (1957) ou la série American Crime Story (2016) sur O.J. Simpson. Ou cette année, le dernier film de Clint Eastwood, Juré n°2. Il s’agissait ici de prendre le cadre judiciaire, lieu d’un pouvoir écrasant, pour raconter comment l’acte de juger – ou simplement d’écouter un récit – nous confronte à nos propres aveuglements, nos propres contradictions.
Le regard d’un juré plongé dans l’institution judiciaire

Je le jure, de Samuel Theis photo Avenue B Productions 2024
Fabio, taiseux à souhait, est un homme sans but précis dans l’existence. Incarné avec densité par Julien Ernwein, acteur non professionnel maçon de son état dans le civil, le personnage déambule dans sa propre existence. Sans rien dévoiler, au début du film sa participation à une chasse au sanglier est un premier indice d’importance quant à sa psychologie.
Sans être capable d’assumer auprès de leurs proches la relation qu’il entretient avec une femme largement plus âgée, il reçoit une convocation pour être juré dans un procès d’assises. Peu au fait des servitudes administratives, il décrète qu’il n’ira pas. Materné par sa compagne qui l’exhorte à s’y rendre, il finit par s’y résoudre.
Membre d’un jury de neuf jurés, il se trouve confronté à une affaire de pyromanie ayant entraînée la mort d’un pompier. Le jeune homme impliqué est un récidiviste. Il a reconnu les faits et a fait appel après une première condamnation à 12 ans de prison.
De ce postulat Samuel Theis parvient à évoquer avec justesse le fonctionnement d’une justice mal comprise.

Je le jure, de Samuel Theis photo Avenue B Productions 2024
Peu concerné autant par lui-même que par ceux qui l’entourent
Fabio va peu à peu s’ouvrir au monde face à l’enjeu de la remise en cause d’une existence vouée à être sabordée par une sévère peine de prison. Tout autour se dessine la silhouette de notre société via les différents protagonistes et leurs positions.
Que ce soient les membres du jury aux avis forcément altérés par leur propre point de vue au sens propre ou encore l’entourage proche de Fabio peu enclin à croire en une justice digne de ce nom.
Les enjeux dans le rendu d’un jugement

Je le jure, de Samuel Theis photo Avenue B Productions 2024
Le film a le mérite de décortiquer sous nos yeux la réelle difficulté à maîtriser les enjeux de ce qu’implique le rendu d’un jugement. La présidente du tribunal, interprétée avec empathie pour sa fonction par Marina Foïs, n’a de cesse d’expliquer le cadre dans lequel doivent se dérouler les débats autour de la sanction appelée à être prononcée par le jury.
Que ce soient l’avocate générale (Sophie Guillemin impressionne par la maîtrise du personnage qu’elle incarne), ou l’avocat de la défense commis d’office (émouvant Hedi Zada), sans oublier les différents témoins, leur conduite nous rend compte d’une trivialité. Le film l’expose avec clarté.
Le rendu du jugement

Je le jure, de Samuel Theis photo Avenue B Productions 2024
Il s’agit là d’une impossibilité que nous nous devons chercher coûte que coûte à atteindre. Il en va de notre humanité, de la prendre en compte, d’un côté comme de l’autre, si imparfaite soit elle. L’impossibilité d’une justice qui n’est pas une vengeance, ni même une réparation mais bien une tentative d’apaisement des victimes ainsi que celle de parvenir à tendre la main au coupable quel qu’il soit.
L’autre intérêt du film réside dans sa capacité à montrer comment cette expérience transforme son personnage principal en lui permettant de prendre conscience qu’il ne peut se contenter d’être sur la touche.
Le miroir de l’homme dans le box des accusés lui renvoie la solitude dans laquelle il déambule face à cet inconnu qu’il évite constamment, lui-même.
Auteur de l'article
Ecrit et réalisé par Samuel THEIS
avec Julien Ernwein, Marina Foïs, Marie Masala, Louise Bourgoin, Micha Lescot, Emmanuel Salinger, Saadia Bentaïeb, Sophie Guillemin (110 mn)

10 films de procès vus du point de vue des jurés (voir le détail)
- 12 hommes en colère (1957, Sidney Lumet)
- Le Septième Juré (1962,Gerorges Launtner).
- Juré n°2 (2024, Clint Eastwood).
- Runaway Jury (2003, Gary Fleder)
- Le Mystère von Bülow (1990, Barbet Schroeder)
- Anatomie d’un meurtre (1959, Otto Preminger)
- L’Hermine (2015, Christian Vincent)
- Présumé coupable (2011, Vincent Garenq)
- La Vérité (1960, Henri-Georges Clouzot)
- Le Juge et l’Assassin (1976, Bertrand Tavernier)
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