Culture

Le Carnet de lecture de François Jenny, auteur, comédien, et embrasseur

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 17 novembre 2022

Auteur et comédien, François Jenny se définit comme un « embrasseur de beaucoup de choses ». Après Alzheimère et fils il est à la fois adaptateur, metteur en scène et personnage central de Politichien, spectacle roboratif et décalé encore l’affiche aux Déchargeurs jusqu’au 26 novembre. Ce comédien qui se réalise dans le rôle de clown blanc a plus d’un registre de jeu et de curiosité comme en témoigne le carnet de lecture qu’il a confié à Singular’s.

Auteur et comédien, François Jenny se définit volontaires comme un « embrasseur de beaucoup de choses » surtout de la vie. Photo DR

Embrasseur de beaucoup de choses. 

Quand Singulars demande au regard d’un parcours bien rempli, François Jenny répond sans lambiner : « Je ne suis pas un touche-à-tout. Je suis auteur, metteur en scène, comédien, homme de radio, gestionnaire de crise en entreprise, et gros lecteur… A ceux qui me disent qui trop embrasse, mal étreint, je rajoute au moins embrasse. Je suis un embrasseur de beaucoup de choses. »

Par contre, celui a « la carrière trop foisonnante pour la CNAM » assume sa vocation de comédien : « Je savais depuis l’adolescence que je voulais être comédien. J’ai abordé ma vie professionnelle au théâtre. Ce fur mon premier moteur pendant 12 ans sans interruption. La radio s’est présentée par hasard et m’a retenu 12 ans. De fil en aiguille je suis retourné au théâtre. J’ai continué à écrire et d’être concerné par tout ce qui se passait au théâtre. »

Être clown blanc

« Le rôle de clown blanc ne s’est pas imposé par hasard. A mes débuts, à la fin des années 70, la grande mode dans le spectacle moderne était que le clown reprenait de la scène. J’ai donc suivi une formation de clown avec le Trio Patchi qui au bout de quelques jours m’ont confirmé que je n’étais pas un Auguste. Personne ne voulait faire le clown blanc, celui qui sait tout et représente le pouvoir, le faire valoir arrogant de l’ Auguste qui lui fait rire. Compte tenu de mon physique, et des rôles de méchants (Iago par exemple) que l’on me confiait, le Clown blanc était mon emploi que j’ai endossé avec plaisir. »

Avec ou sans grimage, François Jenny incarne presque spontanément cette autorité. Le comédien en parfaitement jouer : aussi dans des rôles drôles ou dramatiques où son personnage est décontenancé, par exemple par la maladie de sa mère (Alzheimère & fils, écrit avec son frère) ou au contraire, où il doit projeter la maitrise et la certitude comme dans Politichien, son adaptation du Bréviaire des politiciens du Cardinal de Mazarin.

Je suis un homme de théâtre, le langage, les mots, c’est mon boulot. 
François Jenny

« Un jour tu sauras quoi en faire »

François Jenny, le maître et Marine Barbarit, l’esclave jouent Politichien, d’après Mazarin (Les Déchargeurs) Photo Camille Millerand

A l’étonnement de Singulars sur le pourquoi d’un si long apprivoisement avec un manuel pour (devenir ou rester) puissant, François Jenny nous rappelle que le Bréviaire de Cardinal de Mazarin (dont l’unique traduction disponible date de lui a été donné en 1984 un soir de première de Bérénice de Racine en 1985 par le metteur en scène Jean-Louis Willem où il incarnait le conseiller madré Paulin ; « celui qui convainc le roi de renoncer à son amour au nom de l’Etat. » Avec une prémonition bienveillante : « Tu seras quoi en faire ».

Avec ce Bréviaire, je tombe des nues

Pendant plus de 37 ans, ce fut son livre de chevet, même si tout le monde semblait oublier ce manuel politique. Jenny avance quelques explications : « alors que Richelieu bénéficie dans nos livres d’histoire beaucoup de pages élogieuses, Mazarin n’a jamais eu la cote en France, parce qu’il était italien, parce qu’il était un joueur compulsif qui serait aujourd’hui interdit de casino, parce qu’il était dédétesté par la noblesse qu’il avait matée avec la Fronde, parce qu’il est né moins que rien et qu’il a fini, l’homme le plus riche d’Europe, plus riche que le Roi qui refusé son legs ! Quand Florence Dupont a fait une nouvelle traduction du Bréviaire en 1984, il n’était plus disponible en français. Depuis, il y a d’autres ! »

Le déclic d’une adaptation est venu du confinement, et c’est une réussite (lire notre compte rendu) !

Dont give up the fight

A la fin des représentations de Politichien (le 26 novembre), François Jenny avoue qu’il va prendre du repos après six mois de scène quasi ininterrompus. Il nous annonce que Politichien sera à nouveau au Festival d’Avignon 2023, espérant que « les programmateurs de salles qui ne se déplacent plus sous prétexte d’un trop plein de pièces lié du confinement vont enfin revenir voir les pièces. »

Sur deux registres si différents, ses deux derniers spectacles méritent des tournées nationales : Alzheimère et fils pour cette « réappropriation de l’enfance de deux frères à travers leur mère » et Politichien « pour l’universalité de l’exercice du pouvoir qui nous vient du Roi et dérive vers la domination du peuple, par tous les moyens. Dont give up the fight, reprend Bob Marley d’ Arno. J’utilise toutes les ficelles de l’art clownesque pour rappeler qu’il faut arrêter de se laisser faire » nous glisse -t-il, Il va bien falloir arrêter de se laisser faire

La prémonition du regretté Jean-Louis Jean-Louis Willem (mort très jeune) s’est réalisée, François Jenny savait quoi en faire !

Carnet de lecture de François Jenny et autres activités

Au fil des années, et mon compteur en affiche un nombre de plus en plus certain, j’ai réussi à me faire une ordonnance idéale pour être sûr d’être bien vivant et de bonne humeur.
C’est mon automédication. C’est souvent déconseillé, et mes amis me disent qu’il serait plus prudent de consulter un spécialiste, mais me consulter moi-même me demande suffisamment de temps et d’énergie pour ne plus en avoir pour consulter ailleurs.

Voici l’ordonnance en cours en ce moment (j’en change régulièrement) :

Relire La Crucifixion Rose, de Henry Miller. Cette trilogie est bien plus passionnante que quantités de séries sur petit écran. PLEXUS, SEXUS, NEXUS, rien que de prononcer les titres ça m’ouvre tout de suite un champ des possibles sur la vie en général, l’existence humaine dans ce qu’elle a de plus joyeux et de plus trivial, de plus sombre et de plus poisseux. Henry Miller est un auteur qui n’est plus beaucoup lu aujourd’hui et c’est vraiment dommage. C’est ma « recherche du temps perdu » à moi.
Marcel Proust m’ennuie tellement alors que Miller est d’une vivacité capable de me réveiller quand je sombre. Oui, je sais ce n’est pas bien vu de détester Proust. Mais je m’en fous. Je n’en fais pas tout un plat, je m’en fous tout simplement.

En cas d’insomnie je m’applique deux remèdes sonores.

Le premier est le clavecin de Blandine Verlet quand elle joue une Suite allemande de Johan Jakob Froberger (1616-1667), un compositeur baroque. C’est une musique d’apparence tellement inconfortable que ça me remet les neurones à leur place.

J’écoute ensuite le 2ème mouvement du Concerto pour piano n°1 de Frédéric Chopin dans une merveilleuse version avec le Talich String Quartet et Jean-Marc Luisada au piano. Je peux alors me glisser sans effort dans le sommeil.

Je suis capable de laisser l’ennui m’atteindre. Juste pour voir ce que ça fait de s’ennuyer. J’ai horreur de ça. L’ennui. Et si cet état me surprend et se prolonge, je me saisis de quelques vieux livres de recettes de cuisine. J’en ai une petite collection. Je peux trouver la description d’une recette aussi passionnante qu’un roman policier de Don Winslow (La Griffe du Chien par exemple).

Pour chasser définitivement l’ennui je prends Eloges de la Cuisine Française, de Edouard Nignon. Quand je lis la recette du Consommé Leczinska ou celle des Harengs marinés Pouchkine je suis immédiatement embarqué sur une autre planète. Et dans la foulée je me précipite à la cuisine où je reste au moins deux heures à m’activer. Le bonheur est instantané.

Quand j’apprends un texte pour le théâtre, je le fais toujours en marchant dans mon appartement. Mon pas s’accélère ou se ralentit au rythme du texte. Je peux marteler le sol si je me trompe ou si une attaque de phrase ne me vient pas spontanément. Je fais beaucoup de bruit, c’est vrai. Au point que ma voisine s’est plainte auprès du syndic de l’immeuble en m’accusant d’avoir installé une salle de sport dans mon appartement !

J’ai failli descendre pour lui dire des vers de Racine comme par exemple :

Ne vous offensez pas si mon zèle indiscret
De votre solitude interrompt le secret…

La langue de Racine me ravit toujours autant. Et Bérénice est mon livre de chevet depuis plus de trente ans.
Faudra qu’un jour j’en fasse quelque chose…

Tous les deux ans je relis L’Idiot, de Dostoïevski dans la traduction d’ André Markowicz qui sait bien rendre l’âpreté de cette langue russe.

Tous les mois j’écoute une chanson interprétée par ARNO. Ce Belge Flamand récemment parti sur d’autres rives mais dont la voix rauque me hante toujours autant.

Et sans suivre aucune ordonnance, j’attends toujours avec impatience la sortie du nouveau roman de Philippe Djian. Et souvent je suis déçu et je l’engueule et parfois je suis ébloui et je l’applaudis. J’ai décrété que c’était un ami et qu’aux amis on dit tout. Je ne l’ai jamais rencontré, ce qui n’empêche rien.
J’ai applaudi Double Nelson des deux mains (expression imbécile, applaudir à une main est impossible !).

J’ai été cueilli en lisant le dernier Lola Lafon, Quand tu écouteras cette chanson.
Plonger au cœur d’une mémoire collective et se retrouver au cœur de sa propre mémoire est une expérience fascinante. Lola LAFON le fait avec une tumultueuse délicatesse.
Et une tumultueuse délicatesse est bien ce qu’il me faut en ce moment. Merci Lola.

Pour suivre François Jenny

via Théâtre-contemporain.net
Agenda

Politichien, Bréviaire des politiciens du Cardinal de Mazarin, de François Jenny, aux Déchargeurs jusqu’au 26 novembre 22

Alzheimère & fils, de et avec François et Luc Jenny (octobre 22 Contrescarpe) Photo DR

Alzheimère & fils, fantaisie burlesque et théâtrale, de François et Luc Jenny (aux Déchargeurs en octobre 22) : « C’est difficile de savoir quand les premiers signes sont apparus. Ma mère a toujours été un peu spéciale, ce qui a rendu notre enfance, à tous les quatre, assez compliquée… Pour jouer avec ses mots, avec les nôtres et ce que nous sommes. Et aussi, peut-être – et même sûrement –, pour nous réapproprier notre propre enfance et nous offrir, grâce à notre mère, un grand voyage dans un univers parallèle, absurde et imaginaire. J’ai gardé les messages que ma mère laissait sur ma boîte vocale, en me disant qu’il y avait quelque chose d’universel dans ces mots-là. Je m’en suis emparé, et j’ai proposé à mon frère Luc, qui est créateur de lumières – ça tombe bien, elle n’a plus la lumière à tous les étages – de travailler avec moi sur une fantaisie burlesque et théâtrale. » lire l’émouvant entretien intégral de François Jenny avec Valérie Perronet, Psychologie, 16 juin 2022

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