Culture

Le carnet de lecture (II) de Jean-François Novelli, ténor, comédien-chanteur

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 14 mars 2023 – revu 1 juillet 2024

Depuis son premier carnet de lecture à l’occasion de la création du spectacle en 2020, Ma Vie de Ténor, qu’il reprend au Festival Off d’Avignon 2024, du 3 au 21 juillet 2024, Jean-François Novelli prouve avec gourmandise qu’il n’est pas un ténor comme les autres. A partir d’une charge féroce de Berlioz, le comédien chanteur réussi un spectacle d’un réalisme corrosif et d’une drôlerie jouissive pour Olivier Olgan. Et loin d’être schizophrénique, celui qui a pris la vague du mouvement baroque pour mieux expérimenter tous les répertoires tient à partager sa passion pour la mélodie, sur scène le 6 août aux Estivales de Caractère (Foussais-Payré), suite à son magnifique condensé de l’art français, Vous souvenez vous (cd Klarthe). 

J’ai toujours cherché à être exactement là où j’ai envie d’être, même si ce n’est pas toujours facile.
Ce qui veut dire qu’il faut être force de proposition en permanence pour ne pas être enfermé sous une seule étiquette.
Jean-François Novelli

Comme le ténor nous le confirmait lors de notre premier entretien en 2020, Jean François Novelli garde l’initiative dans son métier : ne pas attendre le désir d’un metteur en scène ou d’une troupe, mais rester force de projets et de propositions. C’est dans cette dynamique qu’il trouve son épanouissement artistique, tant musicale que scénique. Et cette curiosité de découvertes, il sait la transmettre avec gourmandise, saisons après saisons.

J’ai envie comme chanteur, comme musicien de dire qu’autre chose est vraiment possible.
L’utopie est une chose à laquelle il faut rêver,
comme nous y invite Gérard de Nerval.
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber
Un air très vieux, languissant et funèbre
Qui pour moi seul a des charmes secrets.
Ma vie de ténor (extrait) 

La scène lyrique l’accapare toujours, avec le grand écart de répertoire entre le baroque et le XXe siècle il reste toujours sur scène pour des opéras , en tournée à l’étranger comme en mars pour le Retour d’Ulysse, de Monteverdi mise en scène par William Kentridge à Honk-Kong (créée à la Monnaie à Bruxelles qui fête ses 25 ans de tournée dont à l’Opera de Lyon en 2019), et O mon bel inconnu, de Reynaldo Hahn au Théâtre de l’Athénée en 2023, mise en scène par  Émeline Bayart  crée à l’Opera de Tours en décembre précédent.

O mon bel inconnu, ce qui est intéressant dans cette pièce signée de Sacha Guitry, deux tiers de textes purs et un tiers de musique, ce qui exige de vrais comédiens chanteurs ;
le chanteur est lié au « tactus » du temps du métronome alors que le temps du théâtre est formé par la diction du comédien.
On forme le temps avec l’écrit alors que la musique vous donne le temps.

La grande affaire de notre ténor, c’est autant la voix que l’écriture.

Son spectacle Ma Vie de Ténor a été écrit en 2020, à partir d’une charge d’Hector Berlioz tirée de ses Soirées de l’Orchestre : « Etude astronomique, révolution du ténor autour du public », en direction des ténors – et en particulier de Gilbert Duprez, qui contribua tant à la « chute éclatante » de Benvenuto Cellini. Avec une liberté gourmande, il y croque avec brio les forces et folies de son métier. Le succès est tel auprès des programmateurs qu’il reprend une nouvelle fois au Festival Off d’Avignon.

Depuis deux ans – confinement oblige – c’est la lecture d’un livre (pour un carnet de lecture, ça se place là, nous dit -il en riant)  qui la littéralement lancé un programme de mélodies français en terra oblitera à défaut d’incognita :  «  Musique ancienne écrit par la pianiste Wanda Landowska, musicienne de grand talent du début du XXe siècle fut jalon essentielle de la redécouverte du clavecin et de sa musique. C’est certain quand on écoute un clavecin Pleyel dont elle est la comandataire, avec toutes ces pédales et ce son … particulier, on est loin des clavecins que l’on entend aujourd’hui. Mais les écouterions-nous si cette grande musicienne n’avait imposé de par son talent et son caractère cet instrument ? Elle qui était reconnue comme une grande pianiste, avait-elle besoin du clavecin pour exister ? Non, certainement pas. »

Seul son goût pour cette « vieille » musique et l’envie de la faire entendre sur les instruments sur lesquels elle était composée lui fait mener cette croisade, car on oublie que c’était une croisade.

Merci aux anciens ! 

« On oublie la condescendance que peut avoir l’époque pour la musique ancienne notamment française et dont elle parle très bien dans son livre.

De la même façon, on oublie comment on traitait les premiers violons baroques et leurs cordes en boyau jugées « crincrins » dans les années 60/70. Aujourd’hui, la musique baroque est partout, valorisée, plébiscitée, aimée. Tant de jeunes ensembles revendiquent le fait de jouer « sur instruments anciens » et « historiquement informés ». Une vraie valeur qui vient de loin. » rappelle le ténor.

Retour vers le passé

De cette lecture, l’idée a peu à peu germé de rendre hommage à ces pionniers, érudits et curieux. « D’abord j’ai été vers les musiciens- écrivains connus comme Camille Saint-Saëns, le grand ré-éditeur de l’œuvre de Rameau.  Son goût pour l’ancien est profond et sincère et même s’il est parfois un peu…dur ?  ; D’Haendel, il peut dire « cette musique écrite en grosse note ou il manque les délicatesses de l’instrumentation moderne » il n’en à toujours pas moins joué de la musique ancienne dans ces concerts. Il écrit sa dernière mélodie en 1921 sur un poème de Ronsard, preuve s’il en est de son amour pour l’ancien. Ses écrits sur la musique et les musiciens ou son Harmonie et mélodie sont des témoignages très intéressants de la perception de la musique ancienne en ces jours. »

Comme tous les chefs baroques auxquels le jeune ténor s’est frottés dès ses études au CNSM (Christophe Rousset, entre autres, puis tous ses collègues pour ne jamais les quitter), il traque le répertoire, ne se contente pas de ce qui est accessible, il cherche à toujours aller plus loin : « J’ai consulté quelques musicologues qui m’ont fait le grand plaisir d’accepter mes questions et de me donner à lire quelques ouvrages de leurs recherches. Je remercie notamment Christophe Dupraz qui a écrit un très grand et très instructif article sur la poésie ancienne dans la musique du XIXe siècle. «

Valoriser les poètes autant que les musiciens

Et puisqu’on parle de poésie, nous sommes en France, on ne peut dissocier la mélodie de ces poètes. « Se replonger dans la renaissance française, Pierre de Ronsard, Joachim Du Bellay, Charles d’Orléans… fut un grand plaisir. Les poèmes de Leconte de Lisle également, chef de file du mouvement des parnassiens et dont sont tirés les mélodies de Reynaldo Hahn que je propose m’ont enthousiasmés. J’y ai également retrouvé chez Raoul Laparra, l’ami Jean, petit clin d’œil au spectacle Croustilleux La Fontaine. Deux extraits de fable sont proposés ici sous la plume de Raoul. J’ai lu aussi pour un reflet d’époque le livre de Julian Barnes ; L’homme en rouge se situant exactement à l’époque qui concerne ce projet. Instructif et littéraire, une belle lecture. »

Une recherche en bibliothèque et lire beaucoup de musique.

« Découvrir à la BN, montant dans un des studios mis à la disposition des musiciens Le missel chantant de Raoul Laparra fut une vraie sensation! Également, belle surprise que cette magnifique mélodie de Louis Pitte complètement inconnue et tant d’autres !  Nous avons lu avec ma complice la magnifique musicienne Maude Gratton des après- midis de musique, une lecture gourmande des compositeurs que je découvrais au hasard de mes recherches à la BNF ou sur internet. Et la matière est si riche ! »

De Camille Saint Saëns à Maurice Ravel, de Reynaldo Hahn à Vincent d’Indy, ceux que l’on connait parce que leurs œuvres ont traversé les temps à d’autres moins voire pas connus pour les raisons inverses; de Raoul Laparra à Eugène Sauzay, de Louis Pitte à Arthur Metzner.
Nous voilà riche d’un immense corpus et le choix pour un disque d’une heure fut un véritable casse tête !

Et puis il y a les « contemporains »

« Ces 4 auteurs qui m’ont fait l’immense plaisir de composer et écrire pour le projet. J’ai souhaité faire un ‘disque qui se lit‘.  La matière de la chanson de Xavier Béraud, le tango des ornements est issue des « 22 ornements » présentés par Michel Pignolet de Montéclair dans son traité d’ornementation. Juliette est la poète et musicienne qu’on connait, et heureux hasard, son dernier disque Chansons de là où l’œil se pose est sorti le même jour que le mien ! »

« Je remercie encore Léonor de Récondo dont les livres notamment Amour et Point Cardinal m’ont transporté. Elle est l’auteure de la chanson Eurydice mise en musique par le talentueux pianiste et compositeur Edouard Ferlet dont le projet Bach dialogue entre piano et clavecin m’avait séduit et a écrit une fiction mythologique pour le disque.  » précise le ténor qui n’est pas à une utopie près.
Avant de transformer le récital en spectacle.

« Un disque qui se lit, oui. »

Pour l’heure, l’utopie se matérialise dans un magnifique disque-objet à contre-courant de l’industrie, mais tellement fascinant par son écoute que par la lecture des textes, magnifiquement ciselés par le ténor et son accompagnatrice, la pianiste Maude Gratton sur deux pianos Erard d’époques différentes, de 1848 et de 1900. Chaque plage fait l’objet d’une double lecture, en musique et en récit. Les complices trouvent une souplesse, une respiration sans lesquelles chaque musique n’a pas son véritable caractère.
Et c’est une révélation où les voix et piano sont parfaitement assorties. Cette unisson des timbres et des intentions séduit dès le premier accord et vous emmène dans un véritable voyage. Jean François Novelli a le sens évident du phrasé dans la diversité des compositeurs associés qui libère la force des poèmes portée par la musique. Ici, la musique recherche moins l’éclat que la vérité intérieure, le chant ici porte leur lumière pour mieux nous irradier.

La musique se modèle sur les mots, et le charme opère.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture de Jean-François Novelli

Léonor de Récondo, Amour et Point Cardinal

Me replonger dans les livres de l’amie musicienne et écrivaine au moment où elle écrivait sa fiction mythologique pour le disque Vous souvenez vous ?

David Foenkinos, Numéro deux

Derrière cette « histoire de Brian » que se cache-t-il sur les notions de succès ou d’échec ? Voilà la question que pose l’imagination fertile de Foenkinos…

Guillaume Meurice,  Eloge de la médiocrité

Comme beaucoup, je suis un auditeur assidu de Guillaume Meurice à la radio entre autres, et j’ai lu ces livres. J’ai aimé cet « éloge » fait par un homme qui est tout sauf médiocre … Mais il pose une question d’importance, et revisite ce mot avec la finesse et la causticité qu’on lui connait.

Abel Quentins, Le voyant d’Etampes

Entre sa place fantasmée et le regard des autres sur soi … Voilà un piège dans lequel le héros de cette sombre histoire tombe bien malgré lui.

Julien Dufresne-Lamy Joli, Joli monstre

une question d’importance aujourd’hui et un joli regard sur la question

Guy de Maupassant, Une vie

Parce que je ne m’éloigne jamais très loin de la littérature XIX em.  toujours y revenir pour la beauté d’un style.

Très amateurs de BD

Les Bidochons et les Black et Mortimer sont souvent des parenthèses enchantées. Les Didier Tronchet et son mythique Jean-Claude Tergal sont également des livres de chevets au point que Didier Tronchet dont j’admire l’univers et que j’ai fini par rencontrer a fait une affiche pour le spectacle Vie de ténor qui sera donné cet été à Avignon au Théâtre de la porte Saint Martin !

Pour suivre Jean-François Novelli

  • du 3 au 21 juillet, Ma vie de ténor … est un roman qui m’intéresse beaucoup, avec à ses côtés au piano Lucie Moulis (jusqu’au 7/07) puis Ayaka Niwano, sur une mise en scène d’Olivier Broche 14h, Théâtre de la Porte Saint-Michel, 23 rue Saint-Michel, Avignon
  • 6 août, mélodies françaises, avec Maud Gratton, sa partenaire du cd « Vous souvenez-vous » enregistré chez Klarthe aux Estivales de Caractère (Foussais-Payré)

A écouter

Vous souvenez-vous ? Maude Gratton, piano Erard (1 CD Klarthe) : « Cet album de mélodies française est un hommage à ces compositeurs Maurice Ravel, Claude Debussy, Francis Poulenc, Reynaldo Hahn qui, les premiers, ont permis cette renaissance fantastique de la musique ancienne dont nous jouissons aujourd’hui. Un hommage à nos grands auteurs certes, mais également à tous ces musiciens hélas inconnus ou oubliés et qui ont de si belle façon servis ce renouveau : : Raoul Laparra, Eugène Sauzay, Louis Pitte ou encore Raoul Metzner. » JF Novelli

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