Culture

Le carnet de lecture d’Emmanuel Coppey, violoniste, PYMS Quartet

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 15 avril 2024

A 25 ans, le violoniste français Emmanuel Coppey s’impose de concert en concert dont l’ouverture du 28e Festival de Pâques de Deauville comme une étoile montante du violon.  Sa maturité comme sa sensibilité en font un soliste et un partenaire de chambre recherché, autant par les musiciens que les mélomanes. Construisant pas à pas un répertoire et une palette sonore élargis, il sera sur les festivals d’été dont Musique à la Prée à Segrey, les 17 et 18 mai. En attendant, le cocréateur du PYMS Quartet a confié à Olivier Olgan un carnet de lecture à son image, riche de curiosités et de profondeur.

Je ne cherche pas à me faire un prénom. C’est vrai que quand on joue en duo, c’est plus facile on se comprend tout de suite. Notre complicité est naturelle, ça facilite la compréhension des phrases musicales.
Emmanuel Coppey

Si Emmanuel Coppey est le fils de Marc Coppey, violoncelliste de réputation internationale et directeur artistique des Musicales de Colmar et Académie Saline Royale d’Arc-et-Senans, revendique avant tout d’être musicien par travail que par génétique !

Je l’entendais dans le ventre de ma mère quand mon père travaillait les Suites (pour violoncelle seul). Bach, c’est d’une telle complexité qu’on le travaille tout le temps et qu’à chaque fois je découvre des choses nouvelles. Avec Bach, on se pose souvent cette question : Est-ce que ce n’est pas trop tôt pour l’aborder ? Le mieux serait de ne pas se poser cette question.

Un travail acharné

Si de bonnes fées se sont penchées sur son berceau, Emmanuel Coppey ne doit qu’à lui-même à un parcours et un répertoire patiemment construit – de Bach à Kurtag – et sans cesse élargi son identité propre comme celle de son son.

Un enfant de la corde de boyau

Né en 1999, il commence le violon à l’âge de quatre ans. Entré à l’unanimité au Conservatoire de Paris à 14 ans, où il a étudié avec Svetlin Roussev et Philippe Graffin, il sort diplômé d’un Master en 2019 et se frotte à des grands maîtres au fil des résidences ou académies : Gyorgi Pauk, János Starker, Mauricio Fuks, Augustin Dumay, na Chumachenco, Boris Kuschnir, Roman Simović, Barnabas Kelemen and Pavel Vernikov lors de diverses académies, dont la City Music Foundation, Artiste en Résidence de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth et membre de l’ Académie internationale Ensemble Modern de Francfort et des London Contemporary Soloists, …

Il a aussi participé à plusieurs orchestres de jeunes comme Concertmaster et Verbier Junior Festival. Il est lauréat des concours de Plock, Sofia et Rotary, a reçu le Grand Prix de l’Académie Ravel en tant que chambriste.
Dernier Prix en date, celui du Concours Bach Barbash de New York, entièrement consacré aux Partitas, Sonates et Suites pour cordes sans accompagnement de J.S. Bach…

En 2020, il crée le PYMS Quartet avec Nour Ayadi, piano, Paul Zientara, alto et Jaume Ferrer Moreno, violoncelle, avec lequel il explore le répertoire de Quatuor avec Piano mais aussi de formations de musique de chambre plus variées aux côtés de plusieurs mentors : Renaud Capuçon, Nicolas Baldeyrou, et Marc Coppey.

Ne cherchez pas le phénomène pyrotechnique mais le lent murissement

Les Sonates de Bach, ou le concert d’ouverture du Festival de Pâques de Deauville en attendant la tournée des Festivals d’été ne sont qu’un jalon pour l’épanouissement de ce violoniste. Son archet virtuose, brûlant fait aussi rêver, il est parfois déconcertante par une vélocité hors du commun, mais sait aussi alterner les chants les plus doux. Tout semble facile. Notre violoniste est sans doute moins démonstratif ou expansif que certains de ses confrères, mais le mélomane y gagne en intériorité, qui ne sacrifie jamais le cantabile sur l’autel de la vigueur rythmique.

Gageons que les bonnes fées – d’Yves Petit de Voize à Renaud Capuçon – qui insufflent l’énergie et la patience à ce musicien attachant poursuivent leur chaperonnage fertile et bienveillant.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture d’Emmanuel Coppey

Beethoven, Symphonie n°7

C’est évidemment très difficile de faire un choix de 3 œuvres en musique, mais la musique de Beethoven en général et cette symphonie en particulier feraient sûrement partie de mes bagages sur une île déserte. La musique de Beethoven fascine tant son discours est reconnaissable tout en étant tout à fait singulier en fonction de ses différentes pièces. La septième symphonie est particulièrement bouleversante du fait de son deuxième mouvement qui est l’expression parfaite de la plus belle des mélodies qui n’en soit pas vraiment une.

Brahms – Trio n°2

La musique de Brahms incarne pour moi le plus bel équilibre entre une sorte de pureté d’âme et d’amitié en musique, et la robustesse et la force sonore et instrumentale. Sa musique pour piano seul me bouleverse, en particulier ses tardifs Intermezzos, mais son deuxième trio est l’un de mes plus beaux souvenirs de scène en intensité émotionnelle, en particulier son deuxième mouvement.

Bach – Erbarme dich

Là encore, difficile de choisir une pièce en particulier, et j’aime énormément jouer les Sonates et Partitas pour violon seul, mais la beauté et la force de la musique orchestrale de Bach et absolument fascinante, et Erbarme dich incarne ça de la plus belle des manières, grâce à la tonalité tout à fait particulière et mélancolique de si mineur, la tendresse du mélange des timbres de la voix humaine et du violon, et la beauté du rythme de sicilienne, à la fois dansant, implorant et gravement implacable. 

Ravel – La Valse

En musique française, cette œuvre est tout à fait originale. D’abord pensé comme l’expression paroxystique de la Valse en ballet, elle devient à cause de l’influence de la Première Guerre une valse indansable qui s’effondre en une cacophonie infernale qui met en abyme la violence qui procède d’une société pourtant bien civilisée.

Prokofiev – Pierre et le Loup

Cette œuvre incarne bien une musique dans laquelle tout le monde et tous les âges peuvent se retrouver. À la fois programmatique et très exigeante, et montre la talent de Prokofiev pour réunir des mondes et incarner avec le plus de poésie l’aspect mécanique de la musique russe de son temps. J’adore toutes ses subtilités. La musique pour enfant sous le régime soviétique est plus généralement tout à fait fascinante, de la musique de dessin animé et de stop motion aux contes plus développés comme l’opéra pour enfant Bundibar du compositeur tchèque Krasa. C’est un thème qui me passionne, l’idée de s’adresser aux enfants par la musique.

Brassens – Pour me rendre à mon bureau

Puisqu’on n’écoute pas que de la musique classique, je citerai aussi cette chanson parmi tant d’autres qui m’ont accompagné lors de nombreux trajets familiaux en voiture. Celle-ci est particulièrement ludique et m’ouvre des rêves de voyages en Citroën traction 11 chevaux légère.

Capra – La vie est belle

Ce film a marqué mon enfance par son côté merveilleux, sa mélancolie et en même temps sa profonde joie. Cette image de l’ange gardien qui interroge sur notre place dans le monde et notre capacité à faire le bien à notre échelle me touche beaucoup. En tant que musicien, nous avons parfois besoin d’entendre ce son de cloche lorsqu’on se demande quelle utilité on peut donner à notre profession, en imaginant, comme James Stewart découvre un monde conditionnel sans ses bienfaits, un monde sans les bienfaits de la musique.

Rohrwacher – Heureux comme Lazzaro

Beaucoup plus récemment (2018), j’ai été très touché par ce film difficile à résumer. À la frontière du fantastique, avec la présence protectrice d’un loup, ce film dépeint le quotidien de labeur d’un jeune et naïf paysan italien, Lazzaro. Alors que le spectateur assiste à la représentation d’une campagne pauvre et intemporelle, on découvre au fur et à mesure des pérégrinations du héros, que ce monde intemporel est en réalité celui d’aujourd’hui et que ces paysans sont gardés en servage et dans l’ignorance par une marquise qui les esclavagise. Le film dépeint merveilleusement la beauté de l’innocence, tout en interrogeant sur nos critères de bonheur et la place de la technique et de la technologie dans notre société. J’aime le fait que Rohrwacher joue sur notre perception du réel, en présentant un monde qui apparaît d’abord irréel, pour le justifier ensuite par une explication rationnelle avant de conclure son film de manière purement allégorique : Lazzaro, devenu larcineur, retrouve 30 ans plus tard sa famille qui l’exploitait, et se rend compte qu’il n’a pas vieilli.

Il me semble que cette interrogation sur le temps est salutaire. Dans un monde traversé par une accélération des modes, où tant de nouveaux métiers « de notre temps » émergent, il me paraît très important de réaffirmer la valeur des métiers intemporels, de nous reconnecter avec ce qu’il y a d’intemporel dans nos sociétés.

Oury – La Grande Vadrouille

Dans un tout autre registre, je me devais de citer un film français, mais aussi un film qui fasse rire puisque c’est l’un des pouvoirs les mieux exploités du cinéma. J’aurais pu citer Veber dont j’adore tous les personnages de François Pignon, mais la Grande Vadrouille reste un des films les plus universellement hilarant, y compris lorsqu’il est diffusé en dehors de France. Le duo clown rouge et clown blanc de De Funès et Bourvil est exceptionnel et a aussi bercé mon enfance. Je me souviens d’une classe de maître du grand violoniste Itzhak Perlman qui montrait comment, avant de trouver un caractère subtil en musique, on pouvait jouer une phrase caricaturalement mélancolique, dansante, joyeuse pour mieux savoir mélanger ces différents caractères et en construire un qui soit unique. Il y arrivait brillamment à l’exception du rire, tant il est difficile d’être véritablement drôle en musique. La scène de la Damnation de Faust de Berlioz dirigée par De Funès dans la Grande Vadrouille est probablement l’un des meilleurs exemples du rire en musique.

Aragon – Aurélien 

J’aime beaucoup les romans d’amour, et celui-ci m’a beaucoup frappé, en particulier la rencontre fortuite entre Aurélien et Bérénice dans le jardin de Monet. Au-delà de l’histoire ou de la beauté littéraire, elle me fait penser à une liste d’autres œuvres, parmi lesquels Belle du Seigneur, La Princesse de Clèves, Gatsby le Magnifique et la Dame aux Camélias, qui m’ont touché en ce qu’ils montrent différents écueils amoureux.
Plus globalement, je trouve que la beauté de ces romans réside dans leur capacité à ne pas vanter les amours romanesques mais à montrer comme un négatif argentique ce que serait un amour idéalement pur. 

Kundera – La Valse aux adieux

Tout musicien se reconnaît dans la littérature de Kundera, qui d’autre que lui note de la musique directement dans le texte? J’ai été beaucoup marqué par ses romans, dont on peut tirer la meilleure définition du Kitsch à utiliser en tant qu’interprète :

« Le besoin de se regarder dans le miroir du mensonge embellissant et de s’y reconnaître avec une satisfaction émue »

J’aime beaucoup La Valse aux Adieux parce qu’il incarne une recherche sur le rythme narratif qui colle vraiment à une Valse s’accélérant.

Houellebecq – La carte et le territoire

J’aime beaucoup Houellebecq, pour la manière dont on peut s’identifier à sa description de la médiocrité et aux côtés misérables de l’humain. Plus que ses analyses sociologiques, c’est cette manière de rire de notre médiocrité collective qui me touche. Je pense à ce passage de la Carte et le Territoire où ce peintre ivre et esseulé à Noël se casse la figure et se prend son chevalet sur la pomme avant de dégobiller. Le rythme dans cet enchaînement pathétique et le style du passage rendent ce moment tristement drôle, mais tout de même très drôle.

Pour suivre Emmanuel Coppey

Les vidéos youtube d’Emmanuel Coppey

Agenda

Musique à la Prée, Abbaye de la Prée, Segrey (Billeterie)

  • 17 mai, 20h30, BARTÓK Contrastes Sz. 111 (1938), avec Joël CHRISTOPHE clarinette et Gabriel DURLIAT piano
  • 18 mai, 16h, J. HAYDN Trio « Gypsy » en sol majeur Hob XV/25, avec Marc COPPEY violoncelle et Arthur HINNEWINKEL piano
  • 18 mai, 20h, L. v. BEETHOVEN Trio en sol majeur Op 9 n°1 avec Paul ZIENTARA alto et Marc COPPEY violoncelle

Concert d’ouverture du 28e Festival de Pâques de Deauville : Emmanuel Coppey avec Lise Berthaud, alto, Maxime Quennesson violoncelle et Gabriel Durliat piano Photo Claude Doaré 

Partager

Articles similaires

Le carnet de lecture de Pierre Gallon, claveciniste, associé à l’ensemble Pygmalion

Voir l'article

Le Carnet de lecture de Laetitia Le Guay-Brancovan, auteure et musicologue

Voir l'article

Le carnet de lecture de Mathieu Herzog, chef & Léo Doumène, directeur de Appassionato.

Voir l'article

Le carnet de lecture d’Hanna Salzenstein, violoncelliste, E il Violoncello suonò (Mirare)

Voir l'article