Culture

Le carnet de lecture d’Héloïse Gaillard, flûtiste et hautboïste, ensemble Amarillis, Les rendez-vous d’Amarillis

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 14 novembre 2023

Depuis près de 30 ans, l’ensemble Amarillis qu’elle a créé en 1994 pour investir le répertoire baroque creuse un magnifique sillon, consolidé par une solide discographie de plus de 20 titres. Flutiste et hautboïste baroques, Héloïse Gaillard ne cesse d’élargir un champs musical pluridisciplinaire, autant par une action culturelle de proximité à Angers, à travers Les rendez-vous d’Amarallis, du 21 au 25 novembre 2023 que par Les Chants d’Ulysse, une académie musicale humaniste dont la 2e édition se tiendra du 26 avril au 4 mai 2024. Ce qui n’empêche pas cette artiste suractive qui cumule les fonctions de directrice artistique de son ensemble et des affaires culturelles du Théâtre le Dôme de Saumur, de multiplier les créations avec Patricia Petibon, Destins de Reines, autour d’Aliénor d’Aquitaine, le 24 novembre à Angers et Flammes de magiciennes, autour de Médée et Circé à partir du 1er décembre à Marcq-en-Barœul.

La musique est essentielle pour mon épanouissement et équilibre personnel et je ne pourrais imaginer vivre sans elle. Se produire sur scène pour donner le meilleur de soi à un public est de l’ordre de l’enchantement.
Héloïse Gaillard

L’énergie communicative d’une cheffe de bande

Au regard de sa très généreuse discographie de l’ensemble Amarillis crée en 1994 – plus de 20 titres, souvent avec des créations – et de l’agenda rempli de ses concerts, la tentation serait de réduire la dynamique d’Héloïse Gaillard à une cheffe de « bande » baroque.

Patricia Petibon et l’Ensemble Amarillis Festival de Froville Photo Claudine Lin

Mais l’arbre cache une forêt d’initiatives pour élargir en permanence le champs de son action musicale et culturelle : « Depuis ses débuts, revendique celle qui s’assume autant comme chef d’entreprise que directrice artistique des affaires culturelles du Théâtre le Dôme de Saumur, l’action de l’ensemble reflète à la fois la continuité dans le temps, l’esprit de musique de chambre qui anime Amarillis et la cohérence des programmes que je construis, souvent thématiques, nourris par la littérature et fruits d’une recherche musicologique approfondie. Elle fait alterner des formations instrumentales et vocales dans des effectifs à géométrie variable. »

Comme ses confrères, sa dynamique de créativité s’inscrit dans le renouveau du mouvement baroque, s’appuyant sur les pionniers qui ont ouvert la voie (c’est un concert en trio de Gustav Leonhardt, Franz Bruggën et Anner Bylsma qui a décidé de sa vocation) : « De l’Italie vers l’Allemagne, de la France vers l’Angleterre, l’histoire de notre discographie mêle des pièces célèbres – les concertos d’Antonio Vivaldi et de Johann Sebastian Bach – à des découvertes inédites – La Didone delirante d’Alessandro Scarlatti, interprétée par Stéphanie d’Oustrac, ou La Couronne de fleurs de Marc Antoine Charpentier sur un texte de Molière…. »

De l’importance des pas de coté

Mais ce respect historiographique du patrimoine musical n’empêche ni les audaces permanentes, ni l’ouverture tous azimuts, que sa « bande » ne cesse de nourrir, bien au contraire !

D’ailleurs, au fil de son parcours, elle a multiplié les collaborations avec des artistes lyriques exceptionnels, Patricia Petibon, Stéphanie d’Oustrac ou Mathias Vidal, des musiciens de jazz comme le clarinettiste Louis Sclavis ou des compositeurs contemporains comme Gérard Pesson ou Thierry Eschaïch. Ce dernier lui a composé Tombeau pour Aliénor, cantate consacrée au personnage d’Aliénor d’Aquitaine (poèmes d’Olivier Py) pour 7 musiciens d’Amarillis et la soprano Patricia Petibon, au cœur du spectacle Destins de Reines. 

Les rencontres enrichissent notre histoire en nous incitant à inventer de nouvelles formes de discours avec nos instruments baroques.

A quelques mois du 30e anniversaire de l’ensemble, même si son équilibre financier reste toujours fragilisé par l’absence de visibilité de soutiens institutionnels désormais confirmés chaque année souvent la saison entamée, pourtant essentiel pour pérenniser un engagement auprès de tous les publics, musiciens amateurs et professionnels, scolaires, étudiants, associatifs, éloignés, avec des concerts pédagogiques et participatifs, la directrice artistique peut s’appuyer sur deux initiatives qui cristallisent son projet, sa vocation et son identité  : le travail de terrain avec les Rendez-Vous d’Amarillis, et la projection vers le futur, avec l’Académie internationale, Les Chants d’Ulysse.

L’exigence et l’excellence musicales font bon ménage

Vous l’aurez compris, la transmission est au cœur de l’ADN d’Amarillis. Avec ses Rendez vous festifs, et pluridisciplinaires, Héloïse revendique un projet culturel de proximité : « Le croisement d’esthétiques différentes permettent de toucher un large public, de décloisonner en suscitant la curiosité. Avec trois temps forts éclectiques, donnant à entendre, à voir et à danser. Ils seront accompagnés par des actions culturelles à destination des publics scolaires et seront l’occasion d’aller à la rencontre du public angevin. Amarillis invite notamment pour cette première édition la compagnie Beaux-Champs du chorégraphe et danseur Bruno Benne, qui questionne l’héritage baroque par une vision résolument contemporaine. »

À la source de notre projet artistique, il y a un personnage féminin : Amarillis. (…) Et voilà que les grandes fleurs aux couleurs de la passion qui s’épanouissent à leur gré sur l’unique tige de l’amaryllis viennent incarner pour nous l’essence même de la musique de chambre : une voix plurielle.

Un tissage de voies et d’émotions

Comme pour son récent enregistrement Florilège Baroque, anthologie de 25 ans de coups de cœur et de rencontres humaines de l’ensemble, « le tissage entre les pièces se fasse par un lien sensible ou thématique, puisqu’elles évoquent divers états émotionnels liés à la passion, physique et spirituelle, qui nous transportent de la mélancolie ou de la douleur à la joie, de l’émoi à l’effervescence ou la frénésie jusqu’à la folie. »

Avec ses Rendez-vous, Amarillis vous confirme son ambition,  l’excellence et l’imagination des programmes favorisent le croisement des publics. L’enjeu – « de l’esprit en ce monde » pour reprendre l’alerte de François Julien est double : réveiller de nouvelles formes de discours concertants et libérer de nouveaux imaginaires, à partir des instruments baroques, pour commencer….

Une Académie humaniste pour anticiper l’avenir

Autre facette de transmission, L’Académie internationale Les Chants d’Ulysse, cofondée avec Patricia Petibon, et parrainé par Olivier Py, metteur en scène et directeur du Théâtre du Châtelet se veut autant un creuset de réflexion qu’une formation humaniste.

Nous avons toujours eu un désir commun : celui d’enseigner, de partager et de transmettre. L’originalité de ce projet réside dans la priorité donnée à la transversalité et la pluralité des disciplines artistiques proposées avec des intervenants d’exception.
Héloïse et Patricia

Si les journées de chaque édition (la prochaine se tient du 26 avril au 4 mai 2024) sont centrées sur le travail de la musique, elles cherchent aussi à donner une formation holistique aux jeunes artistes. « Les sortir de leur silo pour penser leur pratique et le monde qui les entourent. » Pour les éclairer,  les deux cofondatrices invitent les personnalités qui les touchent, penseurs, artistes et inspirateurs (comme un apnéiste) pour des rencontres nourrissantes au sens fort du terme.

Gageons que « Cet oasis d’intelligence et d’émotion sur les bords de Loire est destiné à tous » comme la dénomme Olivier Py trouve son rythme et sa pérennité. « Nul doute que se crée là un projet novateur essentiellement construit sur la démocratisation de la culture. » poursuit l’auteur.

Il confirme que le musicien d’aujourd’hui doit s’inscrire dans son temps. Héloïse Gaillard et sa bande en sont à la fois l’exemple, la vigie et l’aiguillon.  Mais rien n’est jamais gagné.
Laissez vous piquer par leur passion communicative.

#Olivier Olgan

Le carnet de lecture d’Héloïse Gaillard

Quelques chocs et coups de cœur de cette rentrée !

D’abord, le spectacle Au bonheur des vivants de la compagnie Les âmes nocturnes co-fondée par Cécile Roussat et Julien Lubek.

Ce duo d’artistes revisite notre monde avec une fantaisie jubilatoire. Ce sont des poètes en action, des clowns, des acrobates virtuoses un peu décalés, jonglant avec nos émotions qui provoquent notre rire tout en réussissant à révéler une part de notre humanité. Ce spectacle, donné depuis plusieurs années et redonné encore au mois de juillet dernier au festival d’Avignon, nous embarque dans un voyage visuel et féérique aux inspirations très diverses.

Je connais depuis longtemps Cécile Roussat (rencontrée lors de l’Académie du festival de Sablé dans laquelle nous avons enseigné toutes les deux). Nous travaillons actuellement ensemble sur la création d’un opéra féérique Fleur d’épine avec mon ensemble Amarillis.
Ce conte écrit par Hamilton et revisité au 18ème siècle par la compositrice Emmanuelle Bayon Louis (1745 – 1825) est une pépite.

Les feuilles mortes, le dernier film du cinéaste Aki Kaurismaki

J’ai vu la plupart de ses films. Son cinéma me touche profondément à la fois par son humanité, son goût des autres qu’il réussit à nous faire partager en dressant des portraits très émouvants de personnages dont l’existence est souvent difficile à cause de leur parcours et de l’environnement social qui est le leur. Il sait nous parler de solidarité, de fraternité en nous confiant ses doutes.
Dans ce film, il met en scène deux êtres qui tombent amoureux. Son sens de la mise en scène, le choix des musiques qui intervient comme un élément fondamental dans la construction du récit m’impressionnent. La chanson de Prévert
Les feuilles mortes mise en musique par Kosma intervient tel un leitmotiv. L’humour est là avec de nombreux clins d’œil à Godard, Chaplin et toujours cette délicatesse et cette grâce dans sa façon d’aborder les personnages et leur histoire.

le premier album Oceano Nox de Clara Ysé 

Je le trouve remarquable à la fois pour les textes des chansons que pour sa musique, variée, inventive. Sa démarche est singulière, portée par sa belle voix (elle a d’ailleurs fait du classique avant de décider de faire de se lancer dans une autre carrière) et elle nous fait partager en musique plusieurs de ses inspirations et une orchestration originale qui m’enchantent. Elle est en tournée actuellement et j’ai hâte de la découvrir en scène.

Je parlerai aussi volontiers de la chanteuse de jazz extraordinaire Youn Sun Nah dont j’ai découvert l’univers avec son album Waking World. J’étais au concert mémorable qu’elle a donné au New Morning en juillet dernier.

J’écoute beaucoup de musiques très différentes, classiques, du monde et musiques dites actuelles. Les influences sont multiples et je milite pour un décloisonnement afin que l’on cesse de les opposer en les catégorisant.

Je viens d’écouter Richard Kolinka (ex batteur du groupe Téléphone) dans un spectacle avec le comédien Philippe Torreton.
Il danse avec ses baguettes et c’est éblouissant.

Mais je suis toute aussi sensible à l’écriture du compositeur Thierry Escaich qui a composé une cantate consacrée au personnage d’Aliénor d’Aquitaine (poèmes d’Olivier Py) pour 7 musiciens d’Amarillis et la soprano Patricia Petibon. Tombeau pour Aliénor est composée de sept poèmes d’Olivier Py et trois interludes instrumentaux. De caractères et de longueurs très différents, les mouvements s’enchaînent et forment ainsi une pièce musicale et chantée d’une trentaine de minutes dont les états d’âme contrastés des strophes des poèmes sont suggérés par des combinaisons instrumentales très variées et originales. En effet, les différents instruments de percussion, le clavecin et la guitare ou le luth et la viole de gambe sont associés à un violon, un alto, des flûtes à bec et un hautbois baroque en alternance. Olivier Py a choisi de faire entendre la voix d’Aliénor incarnée par Patricia Petibon. Elle s’adresse à nous, du lointain, « Entendez-vous ma voix de marbre ? » Elle revient sur sa vie passée et nous fait partager ses désirs, ses rêves, ses douleurs et ses échecs grâce à la force de la langue poétique et théâtrale d’Olivier Py.
Nous avons créé cette œuvre en avril 2023 à l’abbaye Royale de Fontevraud avant de la redonner au festival d’Ambronay et sera en diffusion ensuite au théâtre de Poissy, puis dans plusieurs autres lieux dans la saison prochaine (Opéra d’Avignon, théâtre du Châtelet…)

J’ai toujours beaucoup lu, je n’envisage pas une vie sans livres.

Je lis souvent plusieurs livres en même temps avec des temporalités différentes. Je suis plongée depuis plusieurs mois dans l’avant dernier livre de Pascal Quignard, un auteur auquel je suis fidèle depuis longtemps. L’amour, la mer est un roman d’une grande richesse. Il fait entrer dans le monde du 17ème siècle avec une infinité d’histoires, de portraits de réflexions philosophiques. La sensualité, le sens de la description, l’érudition me fascinent et j’ai l’impression de faire un voyage complètement extraordinaire. C’est cela le pouvoir de la littérature.

Je viens de terminer La panthère des neiges, de Sylvain Tesson. Je rêve, avec Patricia Petibon, qu’il puisse intervenir dans le cadre de notre Académie Les chants d’Ulysse dont la deuxième édition aura lieu fin avril 2024. Je viens de commencer Il n’y a pas de Ajar de Delphine Horvilleur, rabbine au parcours remarquable et dont la langue pleine d’humour nous délivre beaucoup de sagesse et de réflexions à méditer.

Et enfin chaque soir je lis quelques lettres extraites de la correspondance d’Alber Camus et de Maria Casarès (1944-1959). C’est admirable et poignant de découvrir Albert Camus en homme passionné aux prises avec ses tourments amoureux et existentiels qui se livre avec tant de sincérité.

Mais j’aurais envie de parler de photographies avec deux artistes : Dana Cojbuc et Lo Kee. Une exposition Out of Landscape leur est dédiée jusqu’ au 2 décembre 2023 Théâtre le Dôme de Saumur dans les deux très belles galeries d’exposition du théâtre. Le regard photographique de chacun des deux artistes, en mettant en scène des paysages roumains, norvégiens ou du territoire de l’Anjou, nous embarquent dans un voyage visuel et poétique inédit.

Dana Cojbuc, Out of landscape exposition Théâtre le Dôme de Saumur Photo Dana Cojbuc

Pour suivre Héloïse Gaillard

Agenda

Du 21 au 25 novembre 2023, à Angers, Les rendez-vous d’Amarillis, Héloïse Gaillard, direction artistique

  • 24 novembre, 20h, Destins de Reines, Patricia Petibon, Ensemble Amarillis, Grand Théâtre d’Angers
  • 25 novembre, 14h30, Concert des Nations, Amarillis, professeurs et élèves de musique ancienne du CRR d’Angers, Greniers Saint Jean
  • 25 novembre, 18h, Ba’Rock Bal, Concert/Bal dansant et participatif aux Greniers Saint Jean, Musiciens d’Amarillis, Bruno Benne, chorégraphe et danseur et Alix Coudray de la Compagnie Beaux-Champs

Les Chants d’Ulysse, Académie internationale, créée à l’initiative de Héloïse Gaillard et de la soprano Patricia Petibon parrainée par Olivier Py dont la 1ère édition s’est déroulée du 14 au 22 avril 2023.
La 2ème édition aura lieu du 26 avril au 4 mai 2024 avec un programme de témoignages, master classes, cours individuels, concerts…

  • le 26 avril 2024, Concert d’ouverture, Abbaye Royale de Fontevraud
  • le 4 mai 2024, 17h, Concert de clôture, Théâtre le Dôme de Saumur

Flammes de magiciennes, Patricia Petibon incarne des magiciennes, coupables de crimes mais aussi terriblement fascinantes et attachantes, Médée et Circé, deux figures mythologiques, mises en musique par Charpentier, Leclair, Lully…

23 avril 2024, 20h30, Destins de reines, 20h30, Patricia Petibon, Ensemble Amarillis, Poissy, Théâtre de Poissy

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