Vins & spirits

Le Japon révolutionne les vignes de l’Hexagone

Auteur : Mohamed Najim et Etienne Gingembre
Article publié le 3 mars 2022

[Les pépites de la révolution viticole] L’une des particularités de la révolution viticole est l’ouverture nos terroirs aux vignerons venus d’ailleurs. Il y a bien sûr les 150 (petits ou moyens) domaines bordelais acquis par des intérêts chinois, qui y font d’ailleurs du très bon travail. Moins connue, cette poignée de Japonais venus cultiver quelques hectares de vignes sur nos coteaux, leurs nectars d’entre deux mondes pour Mohamed Najim & Etienne Gingembre retiennent l’attention.

La révolution de la diversité

Avant 1990, le monde de la vigne était essentiellement masculin et régional. Qui était à la tête d’un domaine de la côte de Beaune ? Un Bourguignon, né dans le département de la Côte-d’Or. Et en Alsace, c’était un Alsacien. En Champagne, un Champenois, et à Bordeaux, un Bordelais.
Depuis, tout est en train de changer.
D’abord, les femmes sont arrivées en grand nombre, au point de représenter aujourd’hui la moitié des nouveaux exploitants.
Et puis des vignerons nés sous d’autres cieux ont franchi nos frontières pour venir vinifier parmi nous, racontent Mohamed Najim et Etienne Gingembre dans leur livre Quand le vin fait sa révolution, aux Editions du Cerf. Des vignerons belges comme Jean-Marie Guffens en Bourgogne et dans le Luberon, des italiens comme les de Conti près de Bergerac, des marocains comme Latifa Saïkouk dans le Médoc, des américains comme Peter Hahn en Vouvray, des chiliens comme Pedro Parra à Cahors… Et enfin, même s’ils sont encore rares, des Japonais se sont amourachés de nos terroirs, où ils réussissent des merveilles.

La passion comme aiguillon d’acculturation

Qu’est-ce qui peut pousser des ressortissants de l’Empire du Soleil levant à traverser les mers pour venir planter des ceps sur nos coteaux ? La passion, répondent-ils à l’unanimité. Qu’ont-ils apporté dans leurs bagages ? Fondamentalement, une culture radicalement différente, qui les amène à innover, à inventer.
Certains ont d’ailleurs été formés dans d’autres pays que la France, dans d’autres viticultures, comme Tomoko Kuriyama, titulaire d’un diplôme d’ingénieur en œnologie délivré en Allemagne ainsi que d’une première expérience acquise Outre-Rhin : ceux-là importent donc dans nos AOC des savoir-faire différents des nôtres, qui sont susceptibles de se diffuser et donc de régénérer nos méthodes, parfois trop traditionnelles.

Le Japon, c’est un empire de saveurs

A la fois différentes et assez proches des nôtres, comme en témoigne la cuisine fusion. En se penchant sur leurs cuvées, les vinificateurs nippons s’efforcent donc de faire éclore des arômes et des goûts qui ne sont pas sans rappeler les caractères de leur archipel. Est-ce abusif de parler de « vinification fusion » ? En tout cas, voilà des flacons qui accompagneront à merveille le bœuf braisé, touche d’anis étoilé et soja, et les haricots azuki à la crème de thé vert que cuisine la chef Naoko Matsumoto Chez Miton, le restaurant qu’elle tient avec son mari à Chahaignes, dans la Sarthe.

Notre sélection de nectars d’entre deux mondes

Les médocs de concours du Domaine Uchida Osamu

Osamu Uchida et Rie Hirayama cultivent à Cissas-Médoc un Uchida Miracle

Ce sont ses parents cavistes qui lui ont donné sa vocation. Né en 1977 à Hiroshima, Osamu Uchida apprend le français, vient en 2001 faire la viti-œno à Bordeaux, apprend à vinifier, travaille beaucoup et commence en 2015 par acheter 0,6 hectare dans le Médoc.
Aujourd’hui, il possède 2 hectares répartis en 5 parcelles à Cissac-Médoc et à Saint-Sauveur Médoc qu’il cultive en biodynamie et vinifie en barrique et en amphore. A l’arrivée, 4 à 5 000 bouteilles d’un médoc de garage « Uchida Miracle » vendu 45 euros à la propriété… et souvent plus cher chez les cavistes. « Tout part très vite, on se l’arrache », chuchote l’un d’eux. L’histoire ne dit pas s’il est aussi vendu par la cave parentale d’Hiroshima.

La haute-couture du Domaine Chanterêves

Tomoko Kuriyama fait du « micro-négoce haute couture » au Domaine Chanterêves

A demi japonaise et allemande, Tomoko Kuriyama est totalement bourguignonne. C’est alors qu’elle était en stage chez Simon Bize, à Savigny-les-Beaune, qu’elle rencontra Guillaume Bott, il y a une quinzaine d’années. Les deux jeunes tombent amoureux puis décident de créer leur domaine. Comme ils n’ont pas de sous, ils achètent du raisin et sortent leur premier millésime en 2010. Ils s’inspirent des vins nature mais font des vins bio en s’autorisant un peu de soufre dans les blancs.
Leur Domaine Chanterêves rassemble peu à peu une jolie mosaïque de parcelles, dont 17 ares de vignes centenaires en aligoté, qui ont leur préférence. Leur chardonnay Chanterêves 2019 est une merveille faite avec énormément de talent et avec des raisins cueillis dans l’AOC Maranges et dans le sud du Beaujolais (22 euros). Chanterêves fait du « micro-négoce haute couture » disent les spécialistes. Ils aiment leur aligoté, leur maranges blanc, leur marsannay blanc, leurs pernand-vergelesses dans les deux couleurs, leur chassagne-montrachet, leur haute-côte-de-beaune rouge et leur nuits-saint-georges.

Les collioures nature de Pedres Blanques

Hurofumi et Rié Shoji se sont connus à Beaune où ils étudiaient la viticulture et l’œnologie. Ils se sont mariés puis, en 2016, ont acheté 3,5 hectares de vignes d’un seul tenant en appellation Collioure et Banyuls. Leur domaine Pedres Blanques se situe à l’extrémité ouest de la commune, à environ 300 mètres d’altitude sur des shistes bleus très rares et granits qui ont donné leur nom de « pierres blanches », en catalan, à la propriété. Très respectueux des sols, eux aussi ont choisi de produire des vins nature.
Depuis leur premier millésime en 2017, ils font de splendides grenaches plein de finesse et d’élégance, avec de la fraicheur, du fruit, du soyeux et de la longueur en bouche (20 euros la bouteille).

Les surprenants chenins de Mai et Kenji

Mai et Kenji Hodgson installés à Bellevigne-en-Layon

Mai et Kenji Hodgson se sont rencontrés à Vancouver. Elle débarquait de l’archipel, lui était issu d’une famille nippo-canadienne installée sur place. En 2009, ils arrivent en Anjou, pour apprendre à travailler comme des Français, avant de retourner au pays de la feuille d’érable. Mais le prix du foncier étant très attractif dans la vallée du Layon, surtout par comparaison avec le Canada, ils achètent un hectare de chenin.
Douze ans plus tard, ils sont installés à Bellevigne-en-Layon où ils cultivent 5 hectares de chenin, de cabernet franc et de grolleau noir. Eux aussi se sont orientés vers les vins naturels, mais en respectant l’identité viticole de leur terre d’Anjou. Vendus de 19 à 26 euros, leurs rouges et leurs blancs – environ 10 000 bouteilles par an – trouvent preneur dans le monde entier.

Les fabuleux juras de Kenjiro Kagami

Kenjiro Kagami anime son Domaine des Miroirs sur 3 hectares à Grusse

Arrivé en France en 2001, Kenjiro Kagami suit une formation à la viticulture et l’œnologie au lycée de Beaune, avant d’apprendre son métier à Cornas avec Thierry Allemand, le pape du vin nature. En 2010, il crée son Domaine des Miroirs sur 3 hectares de calcaires très pentus, à Grusse, dans le Jura. Ses rouges et ses blancs (en vin de France) s’arrachent dans le monde entier et particulièrement au Japon où s’exporte la quasi-totalité. La rareté suscitant la spéculation : « il n’est pas rare, déplore Thierry Allemand, de voir les bouteilles que Kenjiro vend 30 ou 40 euros à la propriété s’envoler à 2 000 euros dans les ventes en ligne ».

La grande colline inspirée d’Hirotake Ooka

Le Domaine de la Grande Colline sur les granites de Cornas en Ardèche

Lui aussi est venu de Tokyo pour faire un BTS de viti-œno en France, en l’occurrence près de Bordeaux. Lui aussi a ensuite été formé par Thierry Allemand. Et lui aussi s’est mis en tête de faire de l’orfèvrerie viticole et produisant des bouteilles comme des œuvres d’art. Avec deux associés, dont Thierry Allemand, il acquiert 19 hectares, en déboise 3 qu’il plante de syrah pour créer son Domaine de la Grande Colline sur les granites de Cornas, vignoble rouge d’Ardèche sur la rive droite du Rhône.
Hirotake s’est donné une philosophie : c’est « un non-interventionniste radical qui laisse faire la nature », analyse son mentor. « Je veux faire du vin avec seulement du raisin, sans levures et sans sulfites », répète-t-il à ses visiteurs. Il laisse les mauvaises herbes envahir ses vignes, certain que la biodiversité s’autorégulera.
A l’arrivée, de très belles bouteilles, comme ses cornas 2011 et 2014, mais aussi des ratés comme la perte de 90 % de sa récolte en 2013. Sa production devient confidentielle, avec 200 litres en 2018.
Ces échecs ont-ils fini par le désespérer ? En 2019, il repart vers son archipel et s’installe dans la préfecture d’Okayama, au sud du Japon, qui est connue pour sa production de raisins de table. Depuis, Thierry Allemand a repris les destinées de La Grande Colline qu’il replante et s’efforce de ressusciter.

En savoir plus sur les vignerons japonais

Lire : Quand le vin fait sa révolution, Etienne Gingembre et Mohamed Najim, Ed. du Cerf, 2021, 288 p., 20€, et sa « constellation de vins d’exception, de vins de gourmandise, de vins de saveurs, de vins d’émotion »

Notre sélection de domaines japonais

  • Domaine Osamu Uchida, 1B Chemin de la Ferme, 33250 Cissac-Medoc
  • Domaine Chanterêves, Savigny-les-Beaune, Côte-d’Or, idées@chanteres.com
  • Pedres Blanques (Rié et Hirofumi Shoji) 66650 Banyuls-sur-Mer
  • Mai et Kenji Hodgson, 7 Rue Neuve, 49750 Bellevigne-en-Layon – Tél. : 0+336 48 41 03 90
  • Domaine des Miroirs (Kenjiro Kagami,), 14 La Citadelle, 39190 Val-Sonnette – Tél. : +336 61 52 00 30
  • Domaine de la Grande Colline (Hirotake Ooka), 7 Rue Marcale, 07130 Saint-Peray – Tél. : +334 75 58 62 89

Une acculturation réussie des terroirs

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