L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Produire de la « grande musique » est une affaire de compositeurs, de juste harmonie, d’instrumentistes qui soient… musiciens et d’instruments qui assurent la création de beaux sons. L’écouter chez-soi nécessite un matériel audio performant. Reste une étape, essentielle, pourtant souvent ignorée, la captation initiale du son. Singular’s a rencontré Bernard Neveu, preneur de son, créateur des labels BNL et SYRIUS, pour comprendre l’importance de la transposition de l’émotion par l’acoustique.

L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Bernard Neveu dans son salon/studio. Photo © Vincent Neveu

Il est bien connu des audiophiles, amateurs éclairés de musique classique, traditionnelle ou de jazz, que si on n’est pas dans une salle de concert à l’acoustique idoine et que, solitaire, on souhaite écouter dans de bonnes conditions la symphonie n°5 de Prokofiev ou la Rhapsody in Blue de George Gershwin, sur une chaîne Hi-fi, alors il faut un bon matériel, lecteur, amplificateur et enceintes. C’est une des conditions à remplir lorsqu’on cherche une bonne restitution des œuvres. Ce qui est moins connu, c’est l’importance de la prise de son initiale pour que la musique soit restituée sans failles, que l’espace entre la source initiale émettrice (l’interprète et les instruments) et le cerveau diffuseur de l’émotion soit comblé. Pour le classique et le jazz (*) on parle alors de « captation » du son, l’espace sonore demeurant approximativement le même à l’enregistrement et lors de la diffusion.

(*) L’enregistrement de la musique dite « de variété » ne répond pas aux mêmes critères et au même travail pour les ingénieurs du son. Le « rendu » des musiques classique, traditionnelle, jazz, etc…, doit être le plus naturel possible, le plus conforme à l’écoute en direct. Il doit respecter le son des instruments et l’ambiance environnante. Pour la musique de variété, le « challenge » n’est pas de restituer fidèlement une ambiance sonore initiale, mais de la créer selon le désir des interprètes. Ce travail requiert un matériel et des connaissances spécifiques. Il revient au preneur de son de choisir le lieu de l’enregistrement le mieux adapté au genre musical.

L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Photo © Vincent Neveu

Bernard Neveu, la passion du son

Assureur de profession, Bernard Neveu, 89 ans, capte par passion depuis plus d’un demi-siècle cette matière invisible, faite de vibrations qu’est le son. Il est connu des plus grands interprètes. Avec ses labels BNL et SYRIUS, il a notamment enregistré les interprétations d’Olivier Latry – un des trois organistes titulaires de l’orgue de Notre-Dame de Paris -, du violoniste Frédéric Pelassy, du pianiste Jean Dubé et bien d’autres instrumentistes ou ensembles tout autant dignes d’intérêt. Il fut aussi accordeur d’orgues. En outre, pendant une quarantaine d’années, le constructeur de matériel Hi-Fi Georges Cabasse (fondateur de la marque éponyme), a fait appel à lui pour les documents sonores destinés à la présentation de ses appareils. Encore aujourd’hui, la maison, qui a changé de mains, continue d’utiliser ses disques. Et la non moins célèbre firme anglaise B & W (Bowers & Wilkins) les a utilisés dans quelques-uns de ses salons.

Retour sur l’enregistrement stéréophonique

Alors, comment s’assurer qu’un CD, produit par un des nombreux Labels de musique classique ou de jazz, permettra d’avoir une restitution d’une oeuvre conforme ou du moins la plus proche de sa « vérité » initiale, et surtout apportera le plaisir d’écoute recherché ? Tout cela est bien sûr relatif ! Il reste que dans la chaîne de « captation » du son pour Bernard Neveu une technique de prise de son spécifique continue d’être un « must », le multicanal (**)…

(**) En simplifiant, l‘enregistrement multicanal permet de restituer la musique dans des conditions très proches de la salle de concert, l’auditeur faisant face à l’orchestre. Plus il y a de canaux d’enregistrement, plus la restitution de l’espace ambiant (les divers instruments d’un orchestre) est améliorée. La stéréo, généralement à 2 canaux, restitue le son en trois dimensions dans la pièce, en utilisant notamment les murs, mais avec une impression de moindre présence sonore qu’un enregistrement à 4 ou 6 canaux.

L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Lucien Muratore (1876-1954) et sa femme Lina Cavalieri (1874-1944) gravant un disque en 1916.

De la photographie à la stéréo

« Dans les années 1880, des ingénieurs, experts en photographie, avaient imaginé et mis au point un procédé de prise de vue stéréoscopique. L’un d’eux, Auguste Neveu, diplômé major de l’Ecole Centrale, leur avait emboîté le pas, raconte Bernard Neveu. Les appareils photographiques stéréo étaient composés de deux objectifs parallèles, d’un écartement comparable à celui des yeux humains, et la fixation des deux images se faisait sur une plaque de verre. Après transfert en positif, la plaque était vue par transparence sur des visionneuses disposant d’un double oculaire de même écartement, seule solution disponible à l’époque. Certaines d’entre elles avaient été prises pendant la construction de la Tour Eiffel et ces vues donnaient le vertige tant le respect de la perspective, du relief et de la profondeur de champ est criant. »

Vision et audition, un même univers

« Dans le milieu des années 1950, lorsque les premiers 33 tours stéréo apparaissent sur le marché, les mélomanes et audiophiles avaient à leur disposition d’excellents enregistrements, vraiment stéréo, dont l’écoute était saisissante de vérité : largeur, profondeur, plans sonores, etc… Ils étaient réalisés par des compagnies phonographiques comme Decca, Westminster, Mercury, Capitol, etc… continue Bernard Neveu. La plupart de ces enregistrements étaient réalisés avec deux micros omnidirectionnels, écartés de plusieurs mètres, en homothétie avec la disposition généralement adoptée pour une écoute domestique. » Une « architecture » semblable donc à la technique de prise de vue stéréoscopique.

Cette technique de prise de son a été conservée par certains preneurs de son, dont Bernard Neveu qui a suivi les pratiques de Georges Cabasse, avec la certitude « que pour reproduire l’image de la réalité sonore, il fallait considérer les deux enceintes acoustiques comme deux points d’espace correspondant le plus exactement possible à la disposition des micros et vice-versa ». Depuis, il réalise tous ses enregistrements stéréo avec deux micros omnidirectionnels linéaires, disposés selon un écartement de plusieurs mètres.
Une pratique qui demeure, aujourd’hui, confidentielle, mais dont les résultats sont éclatants de vérité quant à la restitution des sonorités, à la précision et à la profondeur acoustique.

Des labels, pour une bonne restitution du son

A priori, pour Bernard Neveu – à sa connaissance -, outre les labels BNL et Syrius, aujourd’hui fusionnés, seul Philippe Muller, propriétaire du label Passavant Music et du Studio Acoustique, dans le Doubs, utilise ce mode d’enregistrement. Ce que regrette notre passionné de musique classique et de son qui constate que « la plupart, pour ne pas dire la quasi-totalité des enregistrements est réalisée avec une multitude de micros, en utilisant des capteurs directionnels ou bi-directionnels, des “têtes artificielles“ des “couples“ ou, comble de l’hérésie, des “micros stéréo“, et cela même avec un important dispositif d’orchestre. Résultat, tout est écrasé sur le même plan, le petit hautbois de l’harmonie est au même niveau que les quatre-vingts autres instrumentistes, les solistes sont proéminents et vous chantent carrément dans les oreilles tandis que l’orchestre est à cent mètres derrière. »
L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Pour ses enregistrements, en multicanal, Bernard Neveu transporte un studio complet sur le lieu … micros, câbles, enregistreurs multipiste haute définition, haut-parleurs de contrôle (4 ou 6), amplificateurs « surtout pas de casque ! », qui font l’objet de choix rigoureux, avec un principe : « moins il y a d’objets (d’obstacles) entre la source musicale et l’auditeur du disque et mieux on se porte. »

L’enregistrement multicanal, pour vivre pleinement les émotions du son

Le multicanal, peut-être bientôt accessible

Pour l’instant l’enregistrement multicanal ne trouve pas de marché. « Ce qui est commercialisable c’est la stéréo, déclare Bernard Neveu. Les essais de commercialisation du multipiste ont été des échecs car c’est trop confidentiel et le seul support sur lequel le multicanal peut être lu est l’ordinateur, avec une carte lectrice en lecteurs CD 4 canaux », précise-t-il. Bernard Neveu, qui enregistre systématiquement en 6 canaux, et Philippe Muller envisagent d’essayer de commercialiser des enregistrements en 4 canaux, car les supports de diffusion existent. Le procédé n’a rien à voir avec la quadriphonie développée il y a une vingtaine d’années. L’enregistrement se fait sans canal central, qui, selon lui, n’a aucune utilité. « Peu de mélomanes disposent de lecteurs et d’installations pour profiter du voyage, mais nous stockons précieusement tous nos fichiers multicanaux pour le jour où… » ajoute-t-il.

Enregistrement numérique versus gravure microsillon analogique ?

Le support est une chose, la matière qui le nourrit (les œuvres, les instruments, les interprètes les lieux d’enregistrement et la prise de son) en est une autre.
Pour Bernard Neveu, ce qui est intéressant est « d’avoir un support qui ne trahisse pas le son initial ».

Pour les preneurs de sons, avant l’apparition du numérique, il y avait comme support la bande magnétique originale qui, bien utilisée, offrait une qualité « stupéfiante », dixit Bernard Neveu. A partir de cette bande on gravait un disque vinyle (*). « Le disque vinyle offrait une bonne restitution du son, sauf qu’au bout d’une dizaine de passages de la tête de lecture, de l’aiguille ou du diamant, il est usé. Au moindre dépôt d’une poussière se produit un « clac » dans les oreilles et si, par mégarde, on laisse tomber trop brutalement la tête de lecture un trou se forme, précise Bernard Neveu. En outre, la lecture n’est bonne que dans les 6 ou 7 premiers centimètres à partir du bord extérieur du disque, au-delà, sur certains types musicaux le son est distordu ».

(*) Le polychlorure de vinyle, ou vinyle, est un plastique issu de la polymérisation d’un gaz, le chlorure de vinyle obtenu à partir d’acétylène.

24 bits ou 16 bits ?

Le vinyle, que l’on voit refleurir dans les rayonnages des disquaires, n’est donc pas, pour ce spécialiste, la panacée. Autre vraie-fausse croyance, la supériorité, pour l’oreille humaine, du format haute définition (HD) 24 bits/96Khz (par exemple) par rapport au 16 bits/44,1 Khz. Or, « toutes les écoutes comparatives en aveugle effectuées sur divers matériels de très haut de gamme, réglages de niveau parfaitement au point, ont abouti chez tous les auditeurs à une impossibilité de détecter la moindre différence audible ! Des ingénieurs, accros du beau son aux Etats-Unis, ont d’ailleurs développé ce constat dans des ouvrages largement publiés, notamment sur Internet, pour parvenir aux mêmes conclusions. Si toutes nos prises de son sont effectuées dans ce format dit HD, c’est uniquement parce qu’il est moins fragile aux manipulations de la post-production, c’est-à-dire essentiellement le montage. Il y a par contre beaucoup à redire sur la qualité des pressages ou des gravures et des diverses manipulations qui les précèdent, aussi bien qu’à celle des lecteurs CD » précise Bernard Neveu.

Commentaires

Olivier Soriani
La Haute couture du son

Bel article pour signaler la qualité exceptionnelle des enregistrements BNL/Syrius. Fidélité à l'original, sans truquages: le son Bio!