Culture

Les Fleurs aussi ont une saison, de Camille Anseaume et Cécile Porée (Delcourt)

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 8 février 2024

« J’ai grandi, je suis construite. Maintenant c’est en moi que je me sens chez moi. » (Camille Anseaume) Si le mélomane et l’auteur de carnets d’horizon s’aventure sur le terrain de la littérature et en l’occurrence celle toute contemporaine du roman graphique, c’est parce que « Les Fleurs aussi ont une saison » de Camille Anseaume et Cécile Porée relève à la fois de l’interprétation à quatre mains et du paysage existentiel. Parue en septembre 2023 chez Delcourt dans la collection « Encrages », c’est incontestablement pour Jean de Faultrier une œuvre attachante.

L’une écrit en image, l’autre dessine des mots.

Se sentir chez soi en soi-même, comme le suggère Camille Anseaume, c’est éprouver l’équilibre palpable d’une véritable philosophie d’exister, c’est dire aussi le fruit du regard -en l’occurrence de deux regards croisés- sur ce que la vie propose aux yeux ouverts de ceux ou celles qui ressentent, qui écoutent, qui aiment.

Un proverbe japonais énonce que « quand la lune brille, le plus malheureux n’est pas l’aveugle mais le muet » alors Cécile Porée et Camille Anseaume ont de concert attisé leur parole aux mots des autres, aux silences qui les relient, aux sourires qui nourrissent et instruisent.

Au départ, il y a des regards et puis des lieux.

Lorsqu’une parole prend forme au-dessus du dessin de ces regards (plissés ou ouverts), au-dessus de ces lieux (floutés par les flocons de neige ou dépouillés de tout meuble), il est question de parler de la vie, de la mort, et chacun se reconnaît dans un vocabulaire qui fait sens avec les siens, comme une tribu qui exprime doucement les choses tristes ou drôles.

Ce roman graphique est une promenade paisible même si elle n’est pas toujours calme, au tournant des couloirs, des rencontres ou même des absences, la vie coule en chacun. Il y une grande douceur à dire les choses graves qu’elles soient tristes ou heureuses.

En parlant du dessin, Cécile dit que « les possibilités sont infinies », au moment où elle pose son crayon, une possibilité cependant prend le dessus et devra s’imposer au lecteur, l’autrice se demandera toutefois encore longtemps si toutes les hypothèses ont bien été pesées, parce qu’elle est instinctivement inquiète. Le lecteur, lui, déchiffrera avec euphorie une sonate où, dans le même ton, des lignes de mots et des lignes de traits s’encrent et se colorent mutuellement pour donner aux scènes de la vie leur sonorité touchante, une résonance qui contient tout le souffle vital, comme le ventre maternel renferme une respiration future.

Une intensité à deux voix

Camille énonce comme une évidence « On écrit pour transmettre ». Oui, il y a de la transmission dans toutes ces scènes où se mêle dans une intimité attendrissante et accueillante la sève qui circule au-dedans des êtres et entre eux. On pense au chêne de La Fontaine, non pas pour son destin tragique comparé à celui du roseau, mais tout simplement par que ce chêne est « Celui de qui la tête au ciel était voisine, / Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts », ce que nous propose comme perspective, justement existentielle, la couverture de ce roman graphique et ce que ce dernier contient.

© Camille Anseaume, Cécile Porée éditions Delcourt

Cette couverture est une suggestion, une invitation.

On y voit une jeune femme enceinte, c’est-à-dire porteuse de vie, les yeux levés vers le ciel quand il semble que nos yeux se posent sur elle, qu’elle est contemplée en fait. Son centre de gravité au cœur du ventre est étreint entre ses mains qui enclosent plus qu’elles ne protègent, elle est une femme jeune dont trois ombres projetées sur un parterre herbu sous ses pieds de future maman détourent trois femmes comme à trois âges, comme en trois perspectives.

Dès le premier dessin, dès les premiers mots, dans un même élan donc, comme on dirait musicalement dans la même mesure, une mélodie vitale s’insinue au fil de la lecture et l’on peut sourire avec la mort et pleurer avec une joie d’enfant.

Camille Anseaume est coutumière d’un partage littéraire fait d’enfance, de maternité, de séparation, autant de mots singuliers et au singulier mais que l’on peut comprendre avec le pluriel aussi, un pluriel qui naît à partir de deux.

Ce livre composé à deux est un grand dessin qui nous lie ou nous relie à ceux et celles qui se meuvent dans les âmes récitantes des autrices, un grand dessin qui se lit.

Jean de Faultrier

Pour suivre Camille Anseaume et Cécile Porée

Le site de Cécile Porée

le compte Instagram de Camille Anseaume
Camille Anseaume a publié des livres particulièrement profonds et justes, à lire tout de suite :

  • Ma belle (Calmann-Levy – 16 février 2022)
  • Quatre murs et un toit (Calmann-Levy – 28 février 2018)
  • Ta façon d’être au monde (Kero – 14 janvier 2016)
  • Un tout petit rien (Kero – 6 février 2014)

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