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Louis Pons (1927-2021), J’aurai la peau des choses (Musée Cantini - Silvana Editoriale)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 15 août 2023

« Braconnier d’art » la définition colle parfaitement à ce plasticien inclassable. Son univers singulier glisse « aux frontières du fantastique, parfois inquiétant quand il n’est pas mis à distance par l’humour qui en dissipe les monstruosités. » L’exposition J’aurai la peau des choses du Musée Cantini jusqu’au 3 septembre 23 rend enfin hommage à ce trublion du pays (né et mort à Marseille) pour nous plonger dans une œuvre prolixe et fascinante faite d’assemblages-reliefs, éléments trouvés et transformés, qui échappe à toutes définitions et catégories habituelles. Elle fait aussi de lui un artiste « à poètes » comme en témoigne le magnifique catalogue (Silvana Editoriale). 

Entrez donc
Mais je vous préviens
Ma maison n’a pas de toit et le ciel est absent
Louis Pons

Une vie articulée

Louis Pons, Mon établi, 1983-86 (Musée Cantini, Marseille) Photo OOlgan

A fil d’un fascinant parcours qui brosse la cohérence d’ensemble d’une carrière loin des catégories et des étiquettes habituelles, la recherche de Louis Pons (1927-2021) s’impose sous trois « formes » principales d’assemblages que Louis Pons nomme également « montages » : les montages d’objets collectés,  les dessins (assemblages de traits ou textes sans mots), les textes (assemblages verbaux, évocations des figures).

Certitude que les objets ont toujours deux places, une par rapport à eux, une par rapport à moi.

Le collage, c’est l’un dans l’autre et réciproquement. Tout est aimanté.
Louis Pons

La force de de l’accrochage est de permettre le regard du visiteur de rebondir sans cesse d’un ‘montage’ à l’autre. L’éclairage favorise cette impression de densité sauvage, de juxtaposition créatrice, comme le fut sans aucun doute l’atelier de l’artiste originaire du quartier des Chartreux, à Marseille.

Le singulier est un artiste minoré dans la mesure où son œuvre ne se prête pas à un discours d’ensemble. Où le mettre, puisque le Musée est la preuve de la continuité d’un discours ? Dans l’annexe ?
Frédéric Valabrègue, La pelote, la boite et le tas, catalogue de l’exposition 

Louis Pons, Volatile coincé, 1962 (Musée Cantini) Photo OOlgan

Un jeu de montages

Remarquable scénographiée, l’exposition permet la sérendipité des surprises comme le jeu des correspondances. Soit en suivant le fil des pratiques du plasticien : Le dessin ; Répétitions et variations ; Les assemblages ; Les enveloppes, ou ses « influences » (Un art singulier). Soit à être capté par les thématiques dégagées : Objets tabous, sujets sensibles ; Au cœur du végétal, le bestiaire et l’image de la femme… Artiste pluriel ou plasticien singulier …. Les seuls repères dans cette densité visuelle sont les aphorismes et les titres décapants d’un artiste poète aussi alerte avec les rebus qu’avec les rébus.

La même position pour dormir et pour dessiner, en chien de fusil. Repli fœtal. La nuit sur le côté, le jour sur le cul, un cul de plomb malheureusement.
Louis Pons

Louis Pons, Menu combat, 1967 (Musée Cantini Marseille) Photo OOlgan

Dessins et assemblages, une pratique indissociable

Louis Pons, A la tienne, 1974 (Musée Cantini) Photo OOlgan

Instinctif et autodidacte, issu d’une famille modeste à qui le monde de l’art est entièrement étranger, Louis Pons accède à sa vocation suite à sa rencontre avec le poète Joë Bousquet (1897-1950). L’attirance de l’assembleur de formes se nourrit des assembleurs de mots, et leur fascination sera réciproque. Sa façon de bousculer les tabous, de gratter les angoisses de son temps séduit ou dérange. L’œuvre du soudeur diplômé échappe aux étiquettes trop faciles : fantastique ?, brut ?, surréaliste ? … Leur absence a contribué à l’isoler. Ses montages (objets, traits et mots) gardent un lien avec le figuratif, ce qui comme Sam Szafran, son contemporain, contribue à l’ostraciser d’un marché qui ne jure que par l’abstraction. « À l’époque où il séjourne à la campagne, les objets collectés évoquent le monde rural. Si la poubelle d’Arman est urbaine, celle de Louis Pons semble sortir d’un vieux poulailler. Les connexions peuvent être arbitraires, mais les monstres doivent être viables. » prolonge un cartel du parcours.

Parler à la souris, à la fourmi, à la sauterelle on l’oiseau, le dialogue est facile Avec mon voisin, la difficulté commence.
Louis Pons

L’humour acide et décalé – plutôt noir – corrode les repères qu’une pratique émancipée de toute ligne préétablie, entre les formes et les mots, le verbe et le réel, ne favorise déjà pas.

De la caricature au dessin sur le motif

Louis Pons, Mort d’un insecte, 1960 (Musée Cantini) Photo OOlgan)

Pons développe seul sa technique au fil d’une vie d’errance relative dans la campagne provençale, et parvient peu à peu à ces pages saturées pour lesquelles il est connu, ratures encrées dans lesquelles se dégagent des figures fantastiques et organiques, mi-hommes mi-animaux, parfois érotisées et toujours empêchées – « drolatiques comédiens du dérisoire (…)
L’inquiétude, l’angoisse, le désespoir, la cruauté, la farce, l’hénaurme [sic], le grotesque, l’humour, l’éclat de rire, le désir, l’excitation sexuelle engendrent les populations fantastiques hantant les recoins d’ombre.

Frédéric Valabrègue, Le  trait, le taillis, les aguets – Louis Pons : le dessin de 1946 à 1970 (L’Atelier contemporain, 2021)

Bienvenu dans un univers « aux frontières du fantastique, parfois inquiétant quand il n’est pas mis à distance par l’humour qui en dissipe les monstruosités » poursuit le « conseiller scientifiques » (sic) avec François Bazzoli de l’exposition. Impossible de restituer l’ensemble de notre  fascination exhalant de cette grotte-miroir de nos inquiétudes, remplie d’objets braconnés de toutes sortes.

Louis Pons, Vivre vite ou la moto, 1973-74 (Musée Cantini Marseille) Photo OOlgan

A commencer par cette « dépouille » mystérieuse de momie péruvienne (de la civilisation Chachapoya, Pérou. IX°- XV° siècle, précise le catalogue) que Pons associe à une moto sortie du bassin du Carénage de Marseille « comme le Chevalier de la mort » !

Je suis l’homme des greniers, des couloirs de l’alcôve et de l’ombre, des taillis, de la combe, des failles et des gouffres.
Aucun objet n’est privilégié, il est toujours le masque d’un secret perdu
Louis Pons

Louis Pons, Sporting club – Electronic baby, 1983-85 (Musée Cantini) Photo OOlgan

Singulier par traits et par nature.

C’est dans la détermination de ses attirances et de ses admirations qu’il investit les soubassements les plus sombres de l’être (animal, foetus, végétal, grouillements indistincts, … ). Il revendique des références aussi variées que le graveur et peintre hollandais du XVIIe siècle Hercule Seghers, le dessinateur et graveur français Rodolphe Bresdin (1822-1885), le peintre et dessinateur suisse Louis Soutter (1871- 1942) et le plasticien allemand Wols (1913-1951).

Le sens du repli polymorphe et ses divers effets tant esthétiques que psychiques sont au cœur de la pratique de ce dessinateur autodidacte qui a cultivé la discrétion dans un esprit kafkaïen.
Jérome Duwa (openedition.org)

Louis Pons, Je vous parle du gris, 1969 (Musée Cantini Marseille) Photo OOlgan


Louis Pons, Une image de la peur, 1965 (Musée Cantini) Photo OOlgan

Le dessin, l’art du non-retour 

Partant de la caricature, passant par le travail sur le motif, il est parvenu à ces pages saturées par lesquelles il s’est fait connaître : ratures encrées d’où se dégagent des figures fantastiques et organiques, mi-hommes mi-animaux, parfois érotisées et toujours empêchées, « drolatiques comédiens du dérisoire ». (…)
Dessiner, pour lui, cela veut dire donner un coup de sonde dans une poche nocturne grossie par toutes les terreurs innommables.
Frédéric Valabrègue.

Un labyrinthe fertile

Louis Pons, Napoléon à St Hélène, 1989 (Musée Cantini Marseille)

Déroulant le fil noir au cœur du labyrinthe, dans l’espoir insensé de trouver l’étoile blanche de l’apaisement, ses dessins se forment en traits saturés. Au fil de ses pérégrinations dans la nature, … , il s’attarde sur l’infiniment petit : traces, empreintes, constructions animales: nids, cocons, maçonnerie de guêpes… La faune et la flore prennent des allures de rêveries poétiques. « Clairières douces comme un lit de cendre après l’incendie » LP

Fatalité. De ma plume naît souvent un oiseau

Il sait comment les pierres s’écroulent.
Il sait comment les rochers pleurent sous la pluie
Louis Pons

Les femmes sautent aussi de son imaginaire à l’assaut de la blancheur : « À la fois Vénus et poupées russes, elles sont animées par un désir érotique propre à l’imaginaire de l’artiste. D’autres élans d’énergie donnent forme à l’informe. Humaines ou animales, parfois les deux, des créatures hybrides surgissent du geste créatif. » comment le cartel de l’exposition.

Mon double… il sait que tous les murs sont de papier et que le pinceau des rêves les traverse.
Louis Pons 

Louis Pons, Métro fantôme, 1998 (Musée Cantini Marseille)

Au fil des changements d’atelier (de Sillans-la Cascade en 1959 à Paris) dont l’agrandissement lui permet de vertigineuses accumulations, où l’historique de la collecte se perd dans le chaos.

Pons re-trouve des choses dans ce tas qui a une vie propre. De ce monticule se détachent des improvisations prenant à peine corps ; les objets sont à la recherche d’un ordre, d’une construction.
Le grand fourre-tout tourne comme le cycle des saisons : la dernière couche apparente est bientôt enterrée, puis ce qui a été enfoui ressurgit par le dessous. Le tas efface la limite entre les choses, les recouvre sous la même patine, ou réconcilie des formes apparemment antagonistes en révélant peu à peu leurs correspondances.
Cartel de l’exposition.

Un resserrement démesuré

Le visiteur ne peut plus s’échapper au trouble des réponses que Pons donne à la question primordiale « Comment faire pour que le choc primordial soit précipité, cristallisé dans une image qui est l’ombre d’un trait ?  » Se faisant, il reconstitue un Monde, à son échelle, qui est aussi à notre portée de main, et d’imaginaire.
Il mérite parce qu’il parle de nous, même s’il dérange, de sortir de l’injuste effacement dont il est le sujet.

Louis Pons, Grand Port – Grands Docks, 1998 (Musée Cantini Marseille) Photo OOlgan

#Olivier Olgan

Pour en savoir plus sur Louis Pons

Jusqu’au 3 septembre 2023, Musée Cantini, 19 rue Grignan, 13006 Marseille

A lire

  • Catalogue Silvana Editoriale, sous la direction de Claude Miglietti, Fréderic Valabrègue, Adrien Bossard et Benoit Dercy. Les essais sont signés par Philippe Dagen, Frédéric Valabrègue, François Bazzoli, Rebecca Zoubrinetzky, Philippe Charlier, Isabelle Laban-Dal Canto. Ils sont complétés une anthologie de textes de Christian Dotremont, Louis Pons et Kristell Loquet, Alain Paire, François Chapon, Pierre Tilman, Christer Strömholm, Anatole Desachy et Brigitte Ollier.
  • Le  trait, le taillis, les aguets – Louis Pons : le dessin de 1946 à 1970 (L’Atelier contemporain, 2021) 144 p.

Les aphorismes de Louis Pons structurant le parcours sont extraits des ouvrages suivants :

  • Le Dessin, Éditions Robert Morel, 1968
  • Bref !, Éditions Marie Morel, 1996
  • Vieux nu un sécateur à la main dans une vallée de ronces, Éditions Myrddin, 1996
  • Suite et fin, aphorismes, Eine, Montigny, Éditions Voix Richard Meier, 1997
  • Louis Pons par Louis Pons, Éditions du Cercle d’Art, 1998
  • Aux Éditions Fata Morgana, en tant qu’auteur ou artiste
    • Le Dessin, l’Objet et le Reste (1992),
    • Connivences secrètes (2001),
    • Portraits de peintres (2003),
    • Dernières nouvelles de l’oubli (2008)

Louis Pons, Les Boîtes aux lettres, ou le fil noir, 1979. Photo OOlgan

A voir

Les œuvres de Louis Pons sur les sites des galeries Claude BernardChave et Béatrice Soulié

Conférence de Frédéric Valabrègue, enregistrée le 4 mai 2023 à la bibliothèque de l’Alcazar à Marseille

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