Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or

Dans sa pratique de doreuse, Manuela Paul-Cavallier se revendique avant tout artiste « créatrice de matières d’or ». Avec la volonté d’en réinventer les usages en faisant notamment dialoguer l’or avec des matières inédites ou innovantes. Ses œuvres transmettent des savoirs ancestraux à travers une création permanente.

Elle nous reçoit dans son minuscule atelier au fond d’une cour ombragée. A quelques détails près –l’électricité qui éclaire ses œuvres accrochées au mur avec les reflets d’or et un réchaud pour les colles – l’endroit vous propulse dans des siècles lointains où l’artisan d’art comptait sur la seule maîtrise de son art pour transformer la matière. Ce cabinet de curiosités est aussi encombré d’objets chinés, d’essais sur les matières les plus variées : du bois au jonc, du papier à la toile.

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or
Manuela Paul-Cavallier. Maison Chaumet place Vendôme. Promenade bucolique.

L’or révèle les valeurs d’une civilisation

Lorsqu’elle découvre le métier à Florence, en 1989, un peu par hasard à l’occasion d’un stage chez un doreur, c’est un coup de foudre. Elle restera 10 ans dans ce pays, travaillant dans de nombreux ateliers pour se nourrir d’expériences variées : la patine, la restauration, le trompe l’œil…. De retour à Paris, elle apprend les techniques françaises et passe le concours d’habilitation à travailler pour les musées nationaux. La dernière étape de sa formation se fera au Japon et l’obtention du label RIMPA: « J’ai eu l’honneur d’être retenue comme Lauréate de la Villa Kujoyama (l’équivalent de la Villa Médicis), ce qui m’a ouverte à d’autres savoir-faire venus d’Orient. »

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or

Manuela Paul-Cavallier. Jardin de Hakusasonso, énergie-du-jardin © Cécile Guyenne

Dès lors, Manuela Paul-Cavallier n’aura de cesse de mixer les techniques apprises lors de ses pérégrinations. Un travail d’artisan qui confine à l’art, réalisé à partir de la feuille d’or, matière réduite pour être légère comme un souffle, qu’elle sort d’un tout petit carnet. « La dorure est un peu la vidéo du XIIIe siècle, aime à dire joliment cette férue de nouvelles technologies, soucieuse de rappeler la modernité de son art, l’or y révèle les valeurs d’une civilisation. »

« Grâce à l’or, je mets de l’humain dans les histoires que je raconte »

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or
Galerie Marcel By – Manuela Paul-Cavallier – Dialogue or et design

L’art délicat de la dorure

La technique de la dorure, quasi millénaire, est en fait une ‘métallisation à la feuille’ pour obtenir des ‘réflexions lumineuses’ dit joliment Manuela qui se déclinent selon les spécificités des techniques nationales: plus rondes en Italie, plus lisses au Japon. Le doreur travaille avec une feuille de quelques microns d’épaisseur, réalisée à partir d’or blanc (de 6 carats jusqu’à un or presque pur de 23,75 carats), mais aussi d’argent, de palladium ou d’aluminium. Pour enluminer ou orner un ouvrage, la feuille est appliquée à l’eau (ou à la détrempe), à la colle de lapin ou de poisson, au kaolin, à la caséine, à l’œuf, mais aussi à l’huile (à la mixtion). Des variantes se combinent selon la surface des objets et des effets recherchés. Afin de donner de la profondeur à la lumière, la doreuse, ou le doreur utilise une pierre d’agate montée sur un manche qui permet d’écraser, de polir le métal précieux. C’est l’étape de ‘brunissement’ de l’or.

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or

Manuela Paul-Cavallier. Poésie blanche II 1 © Jeremy-Josselin

Imaginer le Versailles de demain

Si Manuela Paul-Cavallier est fascinée par l’or, c’est la création des œuvres d’art expérimentales qui la passionne. Sa démarche associe savoirs ancestraux, matières et technologies innovantes et poésie. « Mon crédo consiste à faire dialoguer la matière et la lumière. Après avoir travaillé sur des objets du XVIIe et XVIIIe siècles, j’ai eu envie de m’imaginer quel serait le Versailles de demain. J’aime développer les rencontres, réinventer un métier avec des techniques ancestrales. La dorure a le même âge que l’Homme, elle a suivi les évolutions de l’humanité et possède une part de spiritualité. »

Lancer des ponts entre des métiers éloignés

Créative, nourrie de ses 25 années de pratiques, la doreuse réinvente des patines, multiplie les alliances improbables avec des matériaux comme le bambou, la lave, le bois tressé qu’elle propose ensuite aux décorateurs d’intérieurs ou aux designeurs. «Je suis force de proposition, je lance des ponts entre des métiers éloignés les uns des autres. »Les collaborations qu’elle sollicite, l’entraînent même au-delà de son univers artistique. Elle a notamment initiée la création d’étiquettes de bouteilles de saké qui a reçue un prestigieux PENTA Awards en 2016, mais aussi un laboratoire d’idées avec un chercheur-ingénieur et un designeur pour le CEA (Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives). Enfin, tout dernièrement, Airbus l’a sollicité pour créer une œuvre unique afin d’honorer la dernière livraison de leur client Qatarairways.

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or

Trophy for Airbus by Manuela Paul-Cavallier

Le papier comme sculpture d’art

Parmi ses créations, signalons, en 2015, une composition de ‘papiers sculptés’ réalisée pour une exposition à Kyoto; des jardins zen sur papier, avec des dorures associant feuilles d’or et d’étain (commande du musée Seikaido);  un travail sur le thème de « la résilience au féminin » (Galerie Carole Decombe), avec des ‘kintsugi’ (« jointure en or » en japonais), technique habituellement utilisée pour réparer de la céramique cassée.

Manuela Paul-Cavallier, conteuse de matières d’or

Poésie blanche (kintsugi ou jointure en or) ©Jeremy-Josselin

Il ne faut pas hésiter à franchir le seuil de son atelier ou aller la rencontrer lors d’une exposition comme cette semaine à l’AD Matières d’Art au CESE Place d’Iéna à Paris.