Mille vignes, penser le vin de demain, de Pascaline Lepeltier (Hachette Vins)

Comme Philippe Faure Brac, Meilleur Sommelier de France en 1992 avec son livre référence sur les Accords Mets et Vins (E/P/A, 2020),  Pascaline Lepeltier, MOF et lauréate du concours de 2018 a écrit 1000 vignes, pour « résister à ce système qui nous veut tristes, contrôlés et laissés sans sens » et « penser le vin de demain » (Hachette 360 p. 45€). A la croisée de son expérience de sommelière de terrain et de sa formation critique d’étudiante en philosophie, sa somme magistrale vise à changer le regard sur le « vin vivant » et à répondre avec force infographies à toutes les questions que l’on peut se poser sur la vigne, les paysages et le vin. Celle qui  représente la France au concours du Meilleur Sommelier du monde à Paris en février 2023 soutient la « révolution viticole » bien au-delà du « bien boire » pour une inévitable et revigorante « révolution du palais« .

Je ne le savais pas encore, mais mes papilles et mes narines étaient déjà toutes disposées
à me révéler
le goût si complexe du monde qui m’entourait.
Il a seulement fallu vingt ans pour que je m’en rende compte.
Pascaline Lepeltier. 1000 vignes

La voie étroite entre le trop simplifié et le trop érudit

Comme souvent en matière de pédagogique, le meilleur livre à écrire sur un sujet est celui qu’on aurait aimé lire pour mieux pénétrer et appréhender un savoir. Meilleure Sommelière de France en 2018 en même temps de Meilleur ouvrière de France en sommellerie, Pascaline Lepeltier a conçu et réussi un livre à son image et à celle qu’elle revendique de son métier : limpide dans les mots, pour trouver le meilleur équilibre entre le trop de simplification et le trop jargonnant, synthétique pour ne pas perdre les amateurs dans les méandres de savoirs pluridisciplinaires, éclairée pour permettre à chacun de poursuivre l’aventure de la culture du vin, donner l’envie enfin d’aller plus loin et au-delà la seule (première ?) émotion de la dégustation et enfin engagée pour réinventer un nouveau rapport – plus holistique- à la vigne, aux paysages et au vin.

 « On ne nait pas sommelière : on le devient. »

Si le titre de son introduction sonne comme une évidence, il vise surtout à rappeler le parcours tardif de l’auteure au métier du vin. Et de marteler qu’aucun gêne, milieu ou distinction n’y prédestine. Pascaline Lepeltier est venue au vin par hasard après une Maitrise de philosophie.  C’est l’expérience de son apprentissage – et par projection comment bien débuter dans la compréhension de « ce goût du vivant » – que la sommelière de Chambers à Manhattan (New York) depuis 2022 (après le restaurant Racine) partage à travers de nombreuses clés de lectures : « L’enseignement et la dégustation standardisés du vin manquaient l’essentiel : il est l’incarnation de la capacité de l’être humain à jouer avec les contraintes naturelles et à les transcender pour son plaisir, une invention sans cesse renouvelée par les différentes civilisations qui l’ont embrassée. Il n’y a donc pas un vin mais mille vins, pas une vigne mais mille vignes. »

Derrière les codes et les règles, les préjugés et les systèmes créés pour mieux agir et maîtriser,
se cache la beauté imparfaite, si diverse et si inconnue, de la liberté humaine et de l’élan de vie
qui, en fin de compte, ne font qu’un. C’est pour partager ce goût du vivant que je suis devenue sommelière.
Pascaline Lepeltier

Extraits de Mille Vignes de Pascaline Lepeltier, illustrations de Loan Nguyen Thanh Lan, chez Hachette Vins

Décomplexer l’esprit critique du lecteur

Le cheminement de lecture est bien banalisé afin « de faire dialoguer les disciplines, et, comme en philosophie, repartir de leurs concepts de base, les interroger, découvrir leur généalogie et leur raison d’être ». Cet esprit critique en alerte et à la manœuvre permet au lecteur d’aborder toutes les questions, et des réponses à l’aulne des derniers savoirs. Trois grands chapitres structurent la démarche « socratique » comme autant de champs d’interrogations  : la Vigne, les paysages et vin. Pour accoucher d’une méthode critique : « En questionnant notre vision du monde qui repose sur un partage fondamental entre nature et culture, peut-être pouvons-nous inventer de nouveaux rapports à la vigne mais aussi à nos écosystèmes et trouver des solutions aux crises écologiques présentes et à venir« .

Lire le vin, c’est enfin reconnaître qu’il est le symbole de notre condition humaine
et qu’il nous renvoie un reflet de nous-mêmes, de notre culture et de ses valeurs,
de notre liberté et de notre façon d’habiter la Terre.

Extraits de Mille Vignes de Pascaline Lepeltier, illustrations de Loan Nguyen Thanh Lan, chez Hachette Vins

Déconstruire les préjugés

on parti pris est de décomplexifier les savoirs et décomplexer le lecteur, de le rassurer dans sa progression, grâce à une approche pédagogique assumée, réhaussée d’une infographie pertinente et éclairante signée de Loan Nguyen Thanh Lan. Avec une vocation manifeste : « déconstruire des préjugés et lui donner des clés pour qu’il apprenne à décrypter par lui-même les enjeux qui se cachent derrière l’une des plus belles, et essentielles, créations de l’humanité. Et ces enjeux sont de taille ». Les mots « apprendre et émerveiller, à gouter, à sentir et habiter la terre » sont omniprésent dans cette ode au monde vivant. Et c’est aussi un manifeste pour le « vin vivant » une permaculture « surnageant parmi des océans de vins agroalimentaires industriels et déracinés, devient le symbole qu’une autre façon d’être au monde est possible, et même nécessaire. »

Grâce à la vigne et à son ancrage dans les sens, à son enracinement réel dans la terre et métaphorique dans l’histoire de l’humanité,
je réalisais que je pouvais assouvir ma curiosité philosophique au travers du prisme du vin et de sa dégustation.

Extraits de Mille Vignes de Pascaline Lepeltier, illustrations de Loan Nguyen Thanh Lan, chez Hachette Vins

Il est temps d’accélérer la « révolution viticole »

Celle qui représente la France au concours du Meilleur Sommelier du monde en février 2023 à Paris en revendiquant une nécessaire « révolution du Palais » au nom du « vin vivant » jette un sacré pierre dans le tonneau de vins industriels, et on peut s’attendre à quelques vagues dans les verres !
Par toutes les questions qu’elle lève méthodiquement (par exemple, le vin est-il d’abord une production agricole variant selon les millésimes et les terroirs, ou un produit marketing manufacturé ? ) et les conclusions qu’elle propose (Inventer une nouvelle mythologie du vin autour du vin vivant ?) risquent de pas être goutées par tous, encore moins ceux qu’elle estime responsables  » du système qui nous veut tristes, contrôlés et laissés sans sens » qui se reconnaitront.

Vers une nouvelle diplomatie de la nature

La démarche stimulante de son esprit critique dont elle partage les ressorts constitue une saine provocation vis-à-vis des faiblesses coupables d’un monde viticole toujours prompt à se refermer sur sa « tradition ». La sommelière appelle à ne plus tricher et résister avec les « solutions joyeuses du vin vivant » . L’approche toujours holistique qu’elle propose va bien au-delà des litanies habituelles : « éducation du goût, respect du vivant, dialogue des cultures et des champs du savoir, partage de la bouteille dans une nouvelle diplomatie de la nature, invention de nouveaux langages et de nouvelles économies, émerveillement devant la beauté et la diversité du monde, vie pleine de la liberté et de l’élan vital créateurs. »

La révolution à venir, tellement nécessaire, ne pourra qu’être une révolution du palais.

#Olivier Olgan