Culture

Objectif mer, l’Océan filmé (Musée national de la Marine - Liénart)

Pour sa réouverture, après de longs travaux d’aménagement, le Musée national de la Marine dédie son exposition inaugurale – et catalogue co-publié avec Liénart – à « L’Océan filmé », initiative des commissaires Vincent Bouat-Ferlier & Laurent Mannoni tout à fait cohérente jusqu’au 5 mai pour Jean-Philippe Domecq : la mer n’est-elle pas ontologiquement cinématographique, le cinéma et l’océan n’ont-ils pas le mouvement pour énergie ? Le cinéma en tout cas l’a vite compris, depuis les premières caméras documentaires, jusqu’aux superproductions les plus aventureuses ; de L’Or des mers, de Jean Epstein à Titanic, de James Cameron. Cerise en haut du mas, la première nocturne « Contre-soirée » le 7 mars, interroge la représentation des femmes dans un bateau…

proue de bateau exposée au Musée national de la marine, Photo OOlgan

Le plus magique des musées parisiens

Emmener et réemmener sa famille au Musée national de la Marine, place du Trocadéro à Paris, comptera désormais parmi vos plus heureux souvenirs, à vous tous, les enfants autant que les adultes. C’est le musée le plus magique des musées parisiens. Vous vous retrouvez à longer des maquettes de navires qui, à l’enfant, demandent une bonne dizaine de pas à regarder de la poupe à la proue ; des navires à bois et voiles, ou des paquebots des années cinquante avec leurs hublots ronds sur cabines précisément reconstituées. Des scaphandres cuivrés vous attendent au détour d’une salle, vous surprenant comme si vous étiez au fonds des abysses, que vous montrent des films de salle en salle.
Sur le parquet de bois, qu’on dirait de cabine patinée, se dressent, sculptures qui ne disent pas leur nom, les lampes géantes des hauts phares, tout en réfractions de lumières cristallines, où le génie d’ingénieur produit de l’insolite et de la beauté par surcroît de la technicité. Et des tableaux essaient de capter, par les moyens de la peinture, cet élément massif et fuyant qu’est l’eau qui compose les vagues. Mouvement, rien que mouvement jusqu’à l’horizon…

Prise de vues sous-marines, Le Patriote illustré, 22 avril 1934

Immersion dans les flots !

La première exposition thématique est d’emblée fascinante par ses réalisations immersives. A l’entrée, une pièce vous met nez à nez avec un grand écran bleuté, caméra au ras des flots, et le film déroule les séquences depuis navires, puis vues aériennes, puis plongées de plus en plus profondes, jusque sous les glaces.

Et puis, dans la salle principale qui nous conduit vers les multiples niveaux du labyrinthe d’exposition, un immense ruban d’écran incliné déroule, en deux bandeaux ininterrompus, la surface des flots bleutés comme s’ils étaient en plan. La technologie optique la plus récente fait revivre en la renouvelant notre fascination pour la mer, perpétuellement hypnotique comme de suivre du regard le mouvement de cet élément.
La puissance des tempêtes et des naufrages… Que peignait aussi bien Gustave Courbet sur sa toile de 1869, La Vague, vue depuis la grève que Victor Hugo avec Les Travailleurs de la mer Naufrage entre 1864 et 1866.

Océan et cinéma = mouvement

Que le Musée national de la Marine nous rouvre enfin ses portes sur une exposition intitulée « l’Océan filmé », est tout à fait cohérent, homogène au cinéma autant qu’à la mer : le mouvement est leur élément commun, perpétuel – leur base, quand on y pense… : avoir pour fondement solide l’élément liquide, rien que liquide, et pour support le mouvement enregistré…

De fait, l’Océan a très tôt sollicité la caméra. Dès les premières explorations, l’homme a voulu ramener à la surface terrestre ce qu’il découvrait en plongeant.

Quand le documentaire scientifique restitue l’émerveillement

Les fonds marins suscitent la curiosité et, du même coup, le fantasme, mais fantasme prouvé par le réel. Prouvé par les caméras et scaphandres que l’on va inventer pour donner à voir.

Caméra Arriflex 35 II modifiée par Panavision, 1996, fabriquée et utilisée pour les prises de vues sous-marines du film Titanic de James Cameron Photo La Cinémathèque française, Paris

Dans les années 1940, les yeux du public furent grand ouvert par les documentaires du Commandant Cousteau. A l’origine, dès 1916, l’expédition des frères Williamson fut l’entreprise expérimentale de grande ampleur qui permit de filmer sous l’eau à l’aide d’une sphère. L’homme n’a eu de cesse ainsi d’explorer l’infiniment grand et l’infiniment petit de la faune, la flore et la géologie.

La pression croissante avec la profondeur a généré le perfectionnement également croissant des appareils exploratoires, comme le caisson Aquaflex ou la caméra de Rebikoff. Faisons un saut dans le temps et l’exposition montre la caméra Panavision supportant les pressions les plus élevées qui ont permis de réaliser les séquences abyssales, littéralement, du fameux blockbuster de James Cameron, Titanic.

Tant de films marins et sous-marins…

Voir l’impact fatal avec l’iceberg qui causa le naufrage le plus célèbre de l’histoire, le 15 avril 1912, attira et fascina les foules d’autant plus qu’on eut très peu d’images de l’événement. Le moment où le Titanic a sombré d’un coup dans la nuit étant particulièrement attendu, James Cameron a fait dégringoler 150 cascadeurs sur un plan à la verticale.

Cela souligne comme l’avait fait le Musée de la Vie Romantique que les représentations de naufrages, au cinéma comme en peinture, correspondent à la passion qu’ont les humains de voir par procuration, bien au chaud, leurs semblables vivre la peur et la terreur qui est au fond de nous.

Ainsi s’explique également le succès en 1976 des Dents de la mer, de Steven Spielberg, où le requin incarne les monstres venus des fonds, qui remonte et surgit en pleine quiétude et baignade des humains sur leur plage estivale.

L’exposition est révélatrice à cet égard, par les murs d’affiches de films, où les pieuvres et baleines rivalisent avec les boucaniers, pirates et héros de Jules Vernes à Melville. Images d’îles lointaines aussi, d’horizons d’utopies heureuses ; images de marins qui partent, laissant l’aimée sur l’âpre rivage côtier.

« Homme libre, toujours tu chériras la mer !… »
Charles Baudelaire

En fait, on sort de cette exposition comme on quitte un miroir de nos fantasmes autant que de nos progrès techniques, de nos terreurs autant que de nos perspectives d’évasion, de notre insatiable fascination pour l’inconnu et pour ce monde – un miroir de l’humain dont le tain est la masse de l’eau, fluide, insaisissable, profonde comme les strates de notre psychisme.

Jean-Philippe Domecq

Pour en savoir plus sur le Musée national de la marine

jusqu’au 5 mai 2024, Objectif mer : l’Océan filmé, Musée national de la Marine, Palais de Chaillot, 17 Place du Trocadéro, 75016 Paris
Ouvert de 11h00 à 19h00 tous les jours sauf le mardi.

jeudi 7 mars de 19h à 23h, première « Contre-soirée » avec de nombreuses activités autour de la représentation et la place des femmes dans les films traitant de la mer et des marins :  atelier d’initiation à la sérigraphie, rencontre, DJ set, points parole et projections de films

Catalogue, coédité par le Musée et Liénart Editions, 320 p., 39€. Des premières lanternes magiques du XVIIIe siècle jusqu’au film Océans de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud, en passant par Marey, les frères Lumière, Méliès, Windjammer, Schoenderfer à Cameron, le catalogue illustre l’importance de la mer dans l’imaginaire du 7ème art, nourrie de l’attirance des cinéastes et des techniciens.

Par son mouvement continu, la mer est ontologiquement cinématographique. Elle s’est pleinement révélée à tous, dans sa splendeur, sa diversité et sa – presque – totalité, grâce au cinéma.

La mer fascine ainsi par son immensité, sa dangerosité, sa faune et sa flore, les mystères de ses profondeurs. Elle est tout à la fois un sujet d’émerveillement et de peur, et le cinéma a permis à chacun d’explorer ses craintes et fantasmes enfouis d’une façon très spectaculaire. Aujourd’hui encore, la mer est au cinéma un sujet de sidération, d’effroi, de lutte pour la vie, de passion violente, d’amour, de politique, de fortes inquiétudes écologiques. Elle symbolise la liberté et le huis-clos, de même que la fragilité, tout en apparaissant impitoyable dans sa masse et sa sauvagerie.

Partager

Articles similaires

La revue Carnets d’ailleurs célèbre la rencontre du voyage et du dessin

Voir l'article

Le Menteur, de Corneille (Théâtre de Poche Montparnasse)

Voir l'article

Le carnet de lecture de Catherine Soullard, romancière et critique de cinéma

Voir l'article

Rwanda, du rendez-vous manqué… au rattrapage de mémoire

Voir l'article