Culture

Parfums d’Orient ou la civilisation des senteurs (Institut du Monde Arabe IMA - Skira)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 7 octobre 2023

Pensé comme un voyage, « Parfums d’Orient » a l’ambition de faire découvrir l’importance et la fascination des parfums dans la culture arabo-musulmane, de Mascate à Marrakech. Au cœur des échanges intimes et économiques, les matières olfactives façonnent depuis des millénaires les routes des épices et les pratiques corporelles. Pour capter ce qui est par nature éphémère, L’Institut du Monde Arabe-IMA propose un parcours immersif et olfactif, grâce une trentaine de senteurs conçues par Christopher Sheldrake, des odeurs de la nature, à celles de la ville, de leur fabrication à la pratique quotidienne. Pour Baptiste Le Guay, l’omniprésence du parfum, synonyme d’art de vivre permet de parler d’une civilisation des senteurs. Laissez vous guider du bout du nez jusqu’au 17 mars 2024 !

Depuis toujours, la civilisation arabo-musulmane vit de parfums.

L’exposition de l’IMA raconte la relation fusionnelle entre les parfums et la culture arabo-musulmane, illustrant les senteurs qui caractérisent cette histoire, à travers les coutumes et le rôle social qui les lient. Les parfums orientaux sont essentiellement associés à une palette d’odeurs spécifiques : chaudes, ambrées et épicées.

Denis Dailleux, Cueillette dans les hauteurs du Moyen Atlas, Maroc, 2015 Photo © Denis Dailleux,

Porteur d’une culture du parfum, Prophète Muhammad l’a l’érigée au rang de règle de conduite et même d’esthétique de vie.
Depuis lors, les parfums sont empreints d’une symbolique forte et leur rôle dans le quotidien de tous demeure encore très vivant aujourd’hui. Ils imprègnent les pratiques culturelles, sociales et intimes. 
Hanna Boghanim et Agnès Carayon, commissaires

L’Arabie est à l’origine de ces matières odorantes, déjà chères et prisées au temps des sociétés antiques. Diffusant sa culture et son amour des parfums à l’ensemble du monde arabe, le Moyen-Orient est devenu le berceau d’une civilisation de senteurs. L’utilisation des fragrances est un marqueur de convivialité, de respect et de générosité, preuve du savoir-vivre de la région.

Réplique d’un modèle de distillerie d’eau de rose 2015, laiton et verre, photo Baptiste Le Guay

La nature, source des fleurs aux odeurs les plus variées

Dès l’âge de l’Antiquité, l’Arabie joue un rôle majeur dans la préparation des parfums. C’est la terre de l’encens, de l’ambre gris et de la myrrhe. Grâce au développement des techniques de navigation et des routes commerciales, des produits d’Asie s’invitent dans la liste des ingrédients disponibles.

Les fleurs et les plantes aromatiques sont des matières facilement accessibles, tant par leur récolte que par leur coût. Utilisées depuis des temps anciens, elles servent à fabriquer des parfums, des cosmétiques et des recettes thérapeutiques ou culinaires. La rose est la fleur par excellence, cultivée des vallées marocaines à Isaphan en passant par Damas ou les montagnes d’Oman, elle est omniprésente dans l’univers olfactif arabe.

Ce n’est cependant pas la seule fleur emblématique de cette région du monde. La fleur d’oranger, le safran ou le jasmin sont d’autres fleurs populaires. Grâce à un dispositif, le spectateur est invité à souffler pour faire voler les pétales d’une de ces fleurs, il peut ainsi sentir le parfum s’en dégageant, correspondant à la fleur en question.

Les effluves olfactifs d’une ville

La cité musulmane est un lieu de brassage et d’échanges, où les produits olfactifs sont utilisés pour des usages bien définis : cosmétiques, thérapeutiques ou religieux. Chaque quartier est imprégné d’une odeur caractéristique, leur conférant une identité ainsi qu’une appréciation morale.

Peaux de moutons étendues, Institut du Monde Arabe, photo Baptiste Le Guay

Le quartier des tanneurs dégage une odeur désagréable, associée aux peaux de mouton tendue et séchée. Véritable marqueur social, liés aux travailleurs eux-mêmes, ce quartier est relégué en périphérie de la ville.

Sentir la ville

Un parfum est un assemblage de senteurs qui peuvent, individuellement ou avant d’être traitées, dégager une odeur nauséabonde. Une fois travaillées par un parfumeur, les peaux sentent le cuir, arôme qu’on retrouve dans la parfumerie moderne orientale.

Le souk des parfumeurs est nettement plus valorisé dans la société arabe, quartier placé près de la mosquée principale situé au cœur de la ville. Dans ses échoppes, le parfumeur est également un apothicaire détenant un savoir-faire lui permettant de déterminer les vertus cosmétiques ou médicinales des essences.

Les parfums sont des denrées de luxe dont les plus célèbres sont le nadd, le ramikk et la ghâliyya. Si ces produits sont au sommet de la hiérarchie, c’est notamment parce que leur fabrication est le résultat d’un assemblage équilibré d’odeurs.

Vladimir Antaki, The Guardians, Tammam Bin Al Saleh – Mohamad Al Riyashi et Riad Fahami – Mohamad Obeidi, Mascate (Oman), 2023 Photo © musée de l’IMA Vladimir Antaki

La fabrication du parfum évolue dans sa maîtrise technique

Réplique d’un modèle de distillerie d’eau de rose 2015, laiton et verre, photo Baptiste Le Guay

A partir du IXème siècle, le perfectionnement de la distillation permet de produire des eaux parfumées et des huiles essentielles, comme l’eau de rose, particulièrement prisée.

Lorsque la distillation alcoolique est mise en place en Europe au XIIème siècle, l’alcool pur ou éthylique va remplacer l’huile qui est utilisée comme excipient dans les parfums.

Au XVIIIème siècle, le procédé s’améliore grâce à l’utilisation d’autres solvants et au progrès des méthodes de solubilisation, de filtration et d’évaporation. Les produits de synthèses remplacent les matières naturelles et ouvrent la voie à l’industrialisation des parfums. Il est désormais possible de recueillir la concrète, une pâte renfermant tous les composants odorants et huileux de la matière première. Cette concrète pourra ainsi être diluée dans de l’alcool pour obtenir l’extrait le plus pur et concentré, appelé absolue.

A la fin du XIXème siècle, la chimie organique permet aux produits de synthèse de remplacer les matières naturelles, ouvrant le chemin à l’industrialisation des parfums.

Il ne faut pas confondre ce que les Occidentaux appellent « un parfum oriental » et ce que les cultures orientales aiment comme parfum. En général, les Occidentaux qualifient un parfum d’« oriental » quand il est vanillé, épicé et ambré ; alors que le parfum d’Orient est influencé par les bakhoors, parfums traditionnels antiques des pays du Levant, ou bien les attars de l’Inde.
Au Moyen-Orient, le goût pour la rose damascène, le oud et le safran priment. Aujourd’hui, l’Occident prête à ces parfums ses notes moins figuratives, plus inspirées de la chimie organique, fraîches, florales et boisées.
Christopher Sheldrake, parfumeur

Yumna al-Arashi, Shedding Skin – Shedding Skin, Egypte, 2017 Photo © Yumna al-Arashi


Bloc de savons, Institut du Monde Arabe, photo Baptiste Le Guay

Le rituel du bain pour prendre soin de son corps

Hérités de l’empire romain, les hammams sont des structures essentielles de la ville arabe. Si vous avez déjà voyagé au Maroc, vous êtes sûrement déjà allé dans un hammam pour transpirer dans une chaleur humide, se laver au savon noir et se frotter le corps avec un gant afin d’enlever les peaux mortes.

Après une transpiration excessive, chacun utilise savons, huiles et eaux parfumées pour une bonne odeur, mais aussi afin de bénéficier des propriétés cosmétiques et médicinales. Un bain purificateur où l’on se sent totalement régénéré physiquement et mentalement, et propre pendant au moins trois jours. Cette pratique tend à se raréfier dans les pays arabes car les foyers modernes disposent tous de salle de bain.

Brûle-parfums de pays arabes (Yémen, Maroc, Syrie), Institut du Monde arabe, photo Baptiste Le Guay

Les diverses odeurs du foyer

Dans le monde arabe, chaque maison embaume d’odeurs diverses. Du parfum pour accueillir les habitants ou les visiteurs à l’entrée du logis, en passant par des odeurs épicées de la cuisine jusqu’aux fragrances de la chambre à coucher, le foyer est par excellence le carrefour des odeurs.

Le devoir d’hospitalité est un acte social de la plus haute importance dans la culture arabe. Les rituels de réception sont codifiés et l’échange de parfums ou de fumigations sont intégrées. Cette tradition très ancienne est encore d’actualité dans les pays de la péninsule Arabique. Lors d’une réception, il est d’usage de recevoir les convives par des fumigations ou de les asperger d’eau florale.

Le brûle-parfum est un accessoire indispensable dans les foyers orientaux, quelle que soit la condition sociale du maître des lieux. Preuve de savoir vivre, les plus riches proposent des produits prestigieux et onéreux tandis que les plus modestes utilisent des aromates accessibles comme les fleurs séchées.

Une visiteuse sent les différentes épices proposées dans la cuisine maghrébine, Institut du Monde Arabe, photo Baptiste Le Guay

Une cuisine d’aromates

Indissociables du monde des parfums, les odeurs de cuisine intègrent des ingrédients également présents dans des parfums corporels. Devant un mur composé de vaisselles maghrébines comme des assiettes en céramiques ou des pots en terre cuite, le visiteur peut appuyer sur un bouton qui lui fera sentir une odeur typique des boissons et plats de la région. Les parfums se multiplient, du thé à la menthe à celui du cumin, du curcuma, de la cardamome ou encore du safran.

Carrelage d’épices, crée par Laurent Mareschal Parfums d’Orient, IMA 2023, photo Baptiste Le Guay

Sur le sol, les carreaux de ciment d’une maison palestinienne du début du XXème siècle reconstituée. L’œuvre de Laurent Mareschal est composée d’épices retrouvées dans la cuisine arabe, comme le zaatar, le sumac, le curcuma, le gingembre et du poivre blanc. Un carrelage d’épices ressemblant à de la vraie faillance tout en dégageant une odeur de cuisine.

Ce voyage olfactif historique et immersif permet d’appréhender la culture des pays arabes à travers le prisme des odeurs. Au-delà d’une exposition où nous apprenons, cette aventure se vivra comme une expérience où votre odorat et votre curiosité seront hautement sollicités.

#Baptiste Le Guay

Pour aller plus loin avec les Parfums d’Orient

Jusqu’au 17 mars 2024, Institut du Monde Arabe-IMA, 1 rue des fossés Saint-Bernard, Paris 5, métro Jussieu.
Ouvert tous les jours de 10h à 18h, 19h le week-end et fermé le lundi.

Catalogue : sous la direction d’ Hanna Bogahim et Agnès Carayon, commissaires, Coéditon SKIRA, IMA et AfaUla. Magnifique synthèse sur l’omniprésence du parfum, il prolonge le parcours immersif, au-delà des traces olfactives,  il capte l’empreinte toujours vive d’une culture ancienne et profondément enracinée, qui irrigue de senteurs les gestes quotidiens de chacun et chacune. « Le monde arabe est un royaume de parfums. Ils sont un sourire à la sensualité et une célébration de la beauté du monde » rappellent les commissaires.
Des champs de rose de la vallée du Drâa aux rues safranées de la médina, des effluves entêtantes du souk aux fumigations sacrées du temple, des jardins de jasmin aux arômes de miel et de fleur d’oranger de la cuisine orientale, c’est la civilisation des senteurs qui est décrit par une vingtaine de spécialistes pluridisciplinaires : les parfums imprègnent la vie de chacun et accompagnent les pratiques aussi bien sociales qu’intimes.

N’oubliez jamais, en un mot, que notre monde est un temple de parfums et que, grâce à eux, il annonce le paradis. Jonglez comme Shéhérazade avec les parfums : ces prémices d’amour sont aussi le chemin du sacré et le perfectionnement de la vie.
Adbelwahab Bouhdiba, Le monde des parfums, catalogue.

Un parcours immersif et olfactif,
grâce une 31 trentaine de senteurs conçus par le nez Christopher Sheldrake

Le visiteur peut sentir le parfum des pétales de fleur, INA, photo Baptiste Le Guay, IMA 2023, photo Baptiste Le Guay

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