Culture

Philip K. Dick, La trilogie divine, avec un inédit Radio libre Albemuth (Folio SF)

Auteur : Jean Philippe Domecq
Article publié le 27 avril 2024

Voici que ressort pour les quarante ans de la mort de Philip K. Dick, une nouvelle édition et traduction (Folio), de sa dernière trilogie La trilogie divine, complétée du prélude inédit à ce jour, Radio libre Albemuth.  L’auteur est culte parce qu’il transcende largement le genre littéraire, d’où il est parti, la Science-Fiction, pour dévoiler une vision du monde qui frappe celui-ci d’irréalité. Un univers complètement dingue, à vrai dire, pour Jean Philippe Domecq, dont les quatre volumes vous livrent une bonne dose… pour le vertige bien réel qu’ils nous ouvrent repoussant loin les « réalités alternatives » qui ne sont que des mensonges imposés 

Un auteur culte après avoir été underground

Vingt ans après sa mort à quarante-deux ans, consumé par les overdoses de stupéfiants, Philip K. Dick devint un nom mondial à compter de la première version de Blade Runner filmée par Ridley Scott en 1982.

Le blockbuster fut suivi, en 2017, de Blade Runner 2049, impulsé d’enthousiasme par l’acteur Ryan Gosling et réalisé par Denis Villeneuve.

Et il y eut toute une myriade de séries et documentaires qui en fit une idole du cyberpunk.

De son vivant, Philip Dick, au deuxième prénom Kindred couramment abrégé par l’initiale « K » qui ne dépare pas avec son univers post-kafkaïen, était loin de se douter de pareille destinée posthume. Il vécut à la pige, de contrats éditoriaux de ce qui était considéré comme un « sous-genre », la Science-Fiction, mena une existence instable entre tentatives de suicides, divorces, cures psychiatriques et psychotropes en tous genres. Tout juste s’il comprit, dans ses dernières années d’halluciné, qu’il devenait une référence, d’abord souterraine, pour la génération post-soixante-huitarde qui s’est reconnue dans son univers manifestement défoncé au LSD.

Comme pour Faulkner…

Il n’est pas sûr que William Faulkner eût eu le prix Nobel de Littérature en 1949 si la France, via notamment ses écrivains tels que Camus et Sartre, ne l’avait repéré et lui avait donné caisse de résonance ; la presse américaine en tout cas ne fut pas particulièrement fière que fut porté à l’attention un auteur montrant, sous une lumière plombée d’Ancien Testament, la violence et le racisme de la nation (voir le suprême roman de Faulkner Lumière d’août). Eh bien, osons l’analogie avec la destinée de Philip K. Dick, tout auteur de Science-Fiction qu’il eut l’air d’être.

Une conférence eut lieu à l’Université de Strasbourg où les étudiants français parvinrent à faire venir l’auteur pour célébrer son œuvre littéraire.
Philip K. Dick ne titubait pas mais avait les yeux vrillés des grands adeptes du LSD ; jusque-là, pas de problème pour les jeunes aficionados français qui savaient ce que c’est ; c’était l’époque où les drogues n’étaient pas « adaptatives » comme elles le sont devenues à partir des années 80 quand il ne s’est plus agi que de se conformer à l’idéologie dominante. Mais on eut bien du mal à lui faire sortir autre chose que ses prophéties néo-religieuses à base d’Orient et d’Evangiles revisités annonçant qu’une civilisation extra-terrestre communiquait avec certains d’entre nous, forcément « élus », par les couleurs, psychédéliques assurément, puisqu’elle était muette et sourde… mais adepte de Parménide, voyons. Etc…

Philip K. Dick était complètement « parti », « littéralement et dans tous les sens » disait Rimbaud évoquant ses alchimies de Bateau ivre.

Science-Fiction ? Dans le genre « Spéculative-Fiction »

Il est significatif qu’en même temps qu’elle se retrouvait à l’unisson de la littérature de Dick, aux Etats-Unis comme en Europe la génération soixante-huitarde remettait au goût du jour un roman introspectif comme Le loup des steppes du Prix Nobel Herman Hesse (1877 – 1962, Prix Nobel de littérature en 1946). Une littérature existentielle, autrement dit – sur laquelle il fera bon de revenir, en toute actualité et avenir, dans Singular’s dont le programme est bien « l’art de vivre », n’est-ce pas. Dick aurait pu signer cette réflexion de Demian, autre roman majeur de Hesse : « La plupart des hommes ne vivent d’une façon aussi irréelle que parce qu’ils prennent des images extérieures pour la réalité. » Ce parallèle avec la « haute » littérature est adéquat pour prendre la mesure de la révolution littéraire qu’opéra l’œuvre de Philip K. Dick : une littérature qui effeuille les différentes pelures d’oignon de notre univers intérieur, dont dépend, d’où résulte notre perception de l’univers extérieur.

C’est pourquoi Philip K. Dick est un des écrivains les plus révélateurs du XXème siècle.
On a mis du temps à l’admettre parce qu’il est parti (là aussi le mot est adéquat) de la Science-Fiction, tellement « parti » que les lecteurs qui n’aiment pas ce genre doivent se rassurer : ils liront bien autre chose, et qui va les faire réfléchir et tout mettre à la question, à la manière des philosophes mais avec le grand bond d’imagination de la pensée que permet la littérature.

Les « univers parallèles »

La vision du monde que développe Philip K. Dick part de ce constat : nous avons chacun notre perception du temps, celui-ci étant une invention tellement inventée que nous n’en prouvons l’hypothèse que par l’espace (à commencer par à bout de bras la graduation sur cadran de montre).
Dès lors, nos temporalités sont comme des cordes dans l’espace, des couloirs invisibles où nous allons chacun en parallèle aux couloirs des autres. C’est assez sensible lorsque nous marchons sur le trottoir… vous avez remarqué, hein. Vous avez remarqué en tout cas que nous communiquons en pleins malentendus, de manière générale ; rares sont les rencontres, et les compréhensions. Bref, de cette vérité d’observation Dick tire une construction du monde en « univers parallèles ». Non seulement chacun y va de son temps sans savoir a priori s’il y aura rencontre avec le voisin, mais certains agrégats d’univers subjectifs plus denses que d’autres finissent par constituer autant de réalités et mondes, comme la pluie d’atomes dans le cosmos philosophique de Lucrèce.

Deux de ses romans en particulier déploient le potentiel quasi infini d' »univers parallèles »

Ubik, où vous constatez, toutes les cinquante pages environ, que la réalité à laquelle vous venez de vous acclimater en lisant, fait partie d’une autre réalité, alors vous reprenez souffle en assimilant celle-ci et vous tournez la page pour quelques autres chapitres ; mais une fois que Dick vous a bien installés dans les paramètres de l’univers emboîtant, il vous fait déboucher sur un autre univers, et ainsi de suite la gigogne jusqu’au pays des morts, en toute évidence, où depuis leur moratorium les esprits vivants des corps morts continuent leurs discussions entre eux et, tant qu’à faire, avec certains vivants.

Je vous préviens : régulièrement vous vérifierez si le coude du fauteuil ou le pli de draps sur lequel vous lisez Ubik est toujours là.

Quant aux Clans de la lune alphane, il vous suffira d’entrer dans des sas spatio-temporels pour atterrir sur une autre planète. Dick n’a pas tort : en toute logique, nous avons le choix de notre rapport au temps, qui découle de l’espace d’où découle le temps. Tirons-en qu’il est stupide de dire « le temps passe trop vite », il est mieux de dire « je perds MON temps ».

La trilogie divine, la quintessence de son univers

Avec son ultime trilogie, qu’il a tout naturellement qualifiée de « divine », nous tenons l’œuvre qui confirme que l’auteur a fini dans sa pensée et rien que dans sa pensée. Comme l’écrit le préfacier du récit-souche de La trilogie divine, Radio libre Albemuth

Dick ne devait plus sortir de l’univers extrêmement complexe et ambigu qu’il venait de mettre en place. (…) Radio Free Albemuth est paradoxalement le clou de l’opus dickien, l’ultime jeu de miroirs (…) dans l’ensemble de cette œuvre tout entière consacrée à la description des simulacres, et dont le moindre mérite n’est certes pas de fonctionner elle-même, en fin de compte, comme un vaste et fascinant simulacre….
Emmanuel Jouanne,
préface de Radio libre Albemuth 

Ne pas croire pour autant que les romans de Dick sont déconnectés de l’actualité de son temps.

Le récit souche de La trilogie divine est presque hyper-réaliste, y compris la paranoïa qui compose tout ce Radio libre Albemuth, puisqu’on était en 1974, année du Watergate qui entraînera la démission télévisée de l’homme le plus puissant du monde, Richard Nixon. A l’époque, celui-ci passait pour une incarnation de Satan, et Dick dans ce roman ne fait à cet égard que répercuter le complotisme des campus, qui voyait Nixon poser des micros partout. Comme d’ailleurs un URSS, d’où, n’est-ce pas…, une grande alliance totalitaire entre le capitalisme nixonien et le soviétisme. Le tout relié par la déesse informatique SIVA, instrumentalisée par les communistes et les extraterrestres… cela va de soi.

La réalité ? De l’imaginaire qui tombe pile.

C’est ce qu’a compris, en le subissant, un de ces héros « légumes » et peace and love à la Dick et à la mode d’époque, le pauvre Nicholas Brady vendeur de disques et ami d’un écrivain de Science-Fiction nommé « Philip Dick », oui. Voici comment celui-ci le campe en intervenant comme un personnage dans le roman qu’il écrit : « A cause d’une voix imaginaire, Nicholas était devenu une personne à part entière, au lieu de l’individu incomplet qu’il avait été à Berkeley. S’il était resté à Berkeley, il aurait vécu et serait mort comme une personne inachevée, sans jamais connaître la plénitude. De quel genre de voix imaginaire s’agit-il ? me demandai-je. Supposons que Christophe Colomb ait entendu une voix imaginaire lui disant de naviguer vers l’ouest. Et qu’à cause d’elle, il ait découvert le Nouveau Monde et bouleversé l’histoire de l’humanité…

Il nous serait alors difficile de défendre l’usage de l’adjectif « imaginaire » à propos de cette voix, puisque ce qu’elle avait dit nous aurait tous affectés. Quelle réalité aurait été la plus grande, celle de la voix « imaginaire » lui conseillant de voguer vers l’ouest ou celle de la voix « réelle » lui assurant que l’idée était absurde ?

Si SIVA ne s’était adressé à lui dans son sommeil, (…) ce fils de Berkely, vêtu d’une chemise à fleurs à la mode de Caroline du Sud (…) avait déjà intégré le style de vie local. Le temps des blue-jeans était révolu. »

Comme on voit, Dick a l’humour descriptif et vous embarque dans une aventure sidérale avec les pieds sur terre de la sociologie politique.

Le roman pense avec sérieux humour

Jusqu’ici, direz-vous, on navigue en délire, joli et malicieux mais délire. Le problème toutefois que va vous poser La trilogie divine, est que ces trois romans ne cessent de réfléchir et ont totalement largué le cosmos de Science-Fiction pour vous plonger dans un labyrinthe érudit et spéculatif bien informé et fiable. A partir de là, les hypothèses sur l’humain et l’Univers, depuis l’aube des temps et toutes les exégèses religieuses, sont rebattues comme jeu de cartes très cohérent, et fort stimulant intellectuellement.

« Pour ma part je n’ai pas de théorie », ose affirmer le Dick personnage de son propre roman. « Inutile de dire que Fat en a une. » Laquelle ? « Fat tenait Dieu en haute estime. (…) D’où la rencontre de Fat avec Dieu  – le vrai Dieu. » Notez comme l’humour passe, subreptice toujours et prosaïque, sous la plume de cet écrivain.

De là à trouver que Dieu devait être un type très bien, il n’y a qu’un pas. Mais dans le vertige savant.

Car Dick connaît parfaitement les métaphysiques orientales et les derniers commentaires théologiques, psaumes disséqués à l’appui et largement. Cela produit une lecture hallucinante où l’exégèse devient suspense, exactement comme pour nous tous dont l’espoir et le désespoir dépendent aussi de ce que nous pensons.

Pendant que le personnage note que « Bouddha est dans le parc », l’auteur-personnage Dick nous ouvre des chausse-trapes mentales plus profondes qu’il n’y paraît : « Dans le cas de Fat, les « signes d’immortalité » étaient tirés de souvenirs d’une vie future. » Et si on y regardait à deux fois en effet ?

Ne pas confondre théorie des simulacres et la rhétorique des « fake news »

Quant à l’écho avec notre époque, la théorie des simulacres de Dick, selon laquelle toutes les réalités s’étagent et luttent entre elles pour imposer leur version du soi-disant « réel » au singulier, observons que c’est très différent des « faits alternatifs » imposés par les imposteurs qui ont introduit la rhétorique des « fake news », que ce soit Trump ou Poutine, parfaits partenaires en mauvaise foi. Les réalités, dès lors qu’elles sont énoncées toutes comme simulacres, laissent par là-même place à leur analyse critique. Il y a des simulacres plus probants que d’autres.

Les « réalités alternatives » ne sont que mensonges imposés comme tels pour effacer toute preuve de quoi que ce soit. Un abêtissement.
Tout sauf le vertige bien réel que nous ouvre Dick.

Jean-Philippe Domecq

Bibliographie pour les quarante ans de la mort de Philip K. Dick


Un partenariat avec la collection Quarto, les éditions Denoël et J’ai lu, et Gallimard en collection Folio SF, offre de nouvelles traductions, présentations et œuvres complètes.

Dans cette production :

  • Nouvelle édition et traduction, par Robert Louis, Alain Dorémieux, révisée par Gilles Goullet, pour les 3 volumes de La trilogie divine et Radio libre Albemuth, collection Folio SF, Gallimard.
  • Chez Denoël, réédition de cette trilogie, Invasions divines, la biographie de Philip K. Dick par Lawrence Sutin.
  • A propos de biographie de Dick, celle d’Emmanuel Carrère a, d’écrivain à écrivain, le style en symbiose cohérente avec le style de Dick visionnaire : « Je suis vivant et vous êtes morts », paru en 1993 et repris en collection « Points romans ».
  • Chez J’ai lu, réédition d’Ubik dans une nouvelle traduction d’Hélène Collon.
  • Toute l’œuvre de Dick est disponible chez Madrigall.

Philip K Dick. Œuvres complètes Quarto Gallimard

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