Culture

Paul Strand ou l’équilibre des forces, Henri Cartier Bresson & Helen Levitt, Mexique (HCB Fondation)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 13 avril  2023

Bien rodée depuis l’inauguration de son « tube » en sous-sol qui permet deux expositions concomitantes inaugurées avec Cartier-Bresson/Parr, la Fondation Cartier-Bresson présente jusqu’au 23 avril  2023 deux passionnants shows : Paul Strand ou l’équilibre des forces, le photographe américain est reconnu comme le pionnier de la straight photography ; la dimension sociale très réaliste de son travail affirme un engagement politique qui l’oblige à s’exiler en France. Henri Cartier Bresson et Helen Levitt, Mexique : la même ville rapproche le travail des deux photographes à sept ans d’intervalle, l’immersion va forger leur style fuyant le pittoresque au plus près de l’intimité des photographiés.

Paul Strand, Abstraction Bowls, Twin Lakes, Coonecticut, 1916 (Fondation FCB) Photo OOlgan

Paul Strand ou l’équilibre des forces

Un jeune artiste qui ne serait pas conscient du combat humain – économique et politique – qui plane sur chaque partie du monde aujourd’hui, se situerait étrangement à l’écart des courants de la vie. Or être un artiste à l’intérieur de ces courants, eh bien voilà le nouveau problème esthétique.
Paul Strand

« Les contraires se guérissent par les contraires » dit la formule. Paul Strand est l’héritier de deux grandes traditions photographiques souvent présentées comme antagonistes. Une tendance formaliste cherchant à démontrer que la photographie est un art. Une tendance sociale, l’envisageant davantage comme un outil documentaire au service d’un projet politique. Alfred Stieglitz et Lewis Hine, qui, dans l’histoire de la photographie, incarnent ces deux pôles, ont tous les deux été les mentors de Strand durant ses années de formation, ceci explique peut-être cela », explique Clément Chéroux le commissaire de l’exposition.

Paul Strand, Archway, Rabat – Rif Mountains, Marocco, 1962(Fondation FCB) Photo OOlgan

S’il débute sa carrière par un certain formalisme, c’est à partir d’un séjour au Mexique (1932-1934), puis d’un voyage à Moscou (1935), que sa démarche se politise davantage. Il est membre de l’American Labor Party et travaille avec plus d’une vingtaine d’organisations qui, au moment du maccarthysme, seront classées comme « anti-américaines ». Ce qui le conduira à quitter les États-Unis et à venir s’installer en France.

Paul Strand, Parmesan, Italy, 1953 (Fondation FCB) Photo OOlgan

Un engagement humaniste et social

Beaucoup des choix de Strand sont déterminés par cette conscience politique : ses sujets, les lieux où il photographie, les écrivains avec lesquelles il travaille, mais aussi le choix du livre comme principal vecteur de diffusion de ses images. Entre recherche formelle et implication sociale, l’exposition cherche à rééquilibrer les forces à l’œuvre dans sa pratique et le choix de ses sujets : de l’Italie au Maroc, ou en France qu’il sillonne, il est toujours en quête de communautés rurales, qui affrontent les bouleversements de l’histoire et de l’économie libérale, bientôt rattrapée par la modernité.

Paul Strand, Egypte, Inam Altah, Attar Farm, Delta (gauche et droite) Salam Ahmed, Middle Egypt 1959, Mexique (Fondation FCB) Photo OOlgan

En fin de compte, toute ma vie j’ai exploré le monde au seuil de ma maison, disait le photographe. Le monde de l’artiste est sans limite, il se trouve partout, loin ou à quelques pas de chez lui.
Paul Strand

Henri Cartier Bresson-Helen Levitt, Mexique.

La photographie d’Henri Cartier et d’Helen Levitt est un art de l’accident poétique, l’enregistrement d’un fait dans un moment de grande intensité émotionnelle.
James Thrall Soby

Henri Cartier Bresson, Mexique, 1934-1935 (Fondation FCB) Photo OOlgan


Helen Lewitt, Tacubay, Mexico City, 1941(Fondation FCB) Photo OOlgan

Ce dialogue inédit entre les photographies mexicaines d’Helen Levitt (1913-2009) et celles d’Henri Cartier-Bresson (1908-2004) – formidablement mis en scène dans le tube de la Fondation HCB est passionnant à double titre : leur reportage immersif est effectué à sept ans d’intervalles dans la même ville, Mexico; 1934 pour Cartier Bresson, 1941 pour Levitt. L’un comme l’autre n’avaient pas trente ans à l’époque. Leur parcours artistique n’en était qu’à ses débuts.
Cartier-Bresson et Levitt avaient des raisons de souhaiter observer, dans son environnement, une population inconnue d’eux, à un moment de leur vie où ils n’avaient d’autre engagement qu’envers leur pratique photographique.

Au contact d’une population accessible, ils vont aussi forger leur style :  » c’est l’intimité avec les personnages de ses images qu’elle recherche. Et comme Cartier-Bresson, c’est aussi le pittoresque qu’elle fuit  » insiste Agnès Sire, commissaire de l’exposition.

Henri Cartier Bresson, Mexique, 1934-1935 (Fondation FCB) Photo OOlgan

L’œuvre de Cartier-Bresson au Mexique baigne dans une atmosphère de proximité. Levitt, quant à elle, semble attirée par le particulier, l’idiosyncrasie au cœur de l’authenticité. « Pour l’un et l’autre, le Mexique fut décisif. Jusqu’à la fin de leur vie, tous deux gardèrent, chez eux ou dans leur atelier, une image mexicaine. Pour Levitt, il s’agissait du tirage que lui avait donné Cartier-Bresson29. Le Français n’avait que deux photographies dans son atelier : l’une, souvent mentionnée, était de Munkácsi. L’autre, réalisée en 1917 par Agustín Víctor Casasola, représentait Fortino Sámano, l’un des lieutenants de Zapata, fumant et souriant, juste avant son exécution. » précise Anne Bertrand.

Helen Lewitt, Mexique, 1941 (Fondation FCB) Photo OOlgan

Les marques de la pauvreté urbaine étaient omniprésentes, incontournables, et de nombreuses images de Cartier-Bresson en rendent compte frontalement, sans connotation surréaliste apparente [p. 84-85, 109, 113]. C’est également le cas de nombreuses images de Levitt, dépourvues du lyrisme rédempteur auquel son œuvre nous a habitués. 
Anne Bertrand et Joshua Chuang, Une conversation, Catalogue. Thomas Zander /HCB

#Olivier Olgan

Références bibliographiques

jusqu’au 23 avril  2023

  • Paul Strand ou l’équilibre des forces
  • Henri Cartier Bresson et Helen Levitt, Mexique Fondation Cartier-Bresson, 79, rue des Archives • Paris 3 Tél.: + 33 1 40 61 50 50
    • Catalogue (bilingue français-anglais) Verlag der Buchhandlung Walther und Franz König, Cologne. 156 p., 82 photographies, 40 € : Texte d’Agnès Sire et de Clément Chéroux – Entretien entre Anne Bertrand et Joshua Chuan

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