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Saul Leiter, Assemblages (Rencontres de la Photographie d’Arles - Textuel)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 10 août 2023

Comme beaucoup d’artistes, solitaires dans leurs recherches hors des cadres, Saul Leiter (1923-2013) ne méfiait de la notoriété. Cette discrétion pour son travail personnel a failli le faire oublier. Pourtant, le photographe et peintre marque de son empreinte la photographie couleur du XXe en général, et de la street photography, en particulier. Les Rencontres de la photographie d’Arles sous le titre « Assemblages » par le commissariat d’Anne Morin lui rendent pour la première fois un magnifique hommage, après le Fondation Cartier Bresson en 2008, au Palais de l’Archevêché jusqu’au 24 septembre 2023. Si le temps vous manque jetez un coup d’œil à la Saul Leiter Foundation où peinture et photographique correspondent si bien.

Je n’ai jamais eu d’ambition et je n’aime pas beaucoup les ambitieux. Je n’ai pas cherché à faire carrière, j’étais un peu fainéant. Je préférais aller au café, écouter la radio, visiter des expositions.
Saul Leiter

A contre-courant

Destiné à être rabin comme son père et ses frères à Pittsburg, Saul Leiter choisi d’être peintre en autodidacte à New-York. Expositions, et amitiés avec les expressionnistes abstraits, dont les peintres Richard Pousette-Dart et Marl Rohtko nourrissent son œil. Lorsqu’il ne se consacre pas à ses toiles abstraites, il s’attarde dans son quartier Circa de l’East Village, qu’il photographiera durant 55 ans.

Saul Leiter était proche de Mark Rothko et de l’Ecole de New-York Photo DR

A contre-courant du photo-reportage qui ne jurait que par le noir et blanc, jugeant la couleur superficielle et à laisser à la publicité ou la mode, Saul Leiter se distingue d’emblée, malgré son admiration pour Henri Cartier Bresson (suite à une exposition au MoMA en 1947), par un colorisme radical dans des compositions sophistiquées et parfois quasi abstraites. L’ami de Mark Rothko partage cette esthétique de la profondeur de la couleur, traitée souvent par de grands aplats.

J’ai passé une grande partie de ma vie en étant ignoré. J’en étais très heureux. Être ignoré est un grand privilège. C’est ainsi que j’ai appris à voir ce que d’autres ne voient pas et à réagir à des situations différemment. J’ai simplement regardé le monde, pas vraiment prêt à tout, mais en flânant.
Saul Leiter

Saul Leiter, Peintures, Sans titre (Assemblages, Palais de l’Archevêché, Arles)

La mode comme travail alimentaire

Pour survivre, Saul Leiter devient photographe de mode pendant 20 ans : quelques documents de l’exposition témoignent de la publication de son travail par Life, Harper’s Bazaar et d’autres magazines. Cet artiste « in no great hurry » (comme le décrit un titre du documentaire de Thomas Leach) tranche de ses confrères par son absence de carriérisme, sa désinvolture professionnelle, mais pas par son ambition esthétique. Sauf que ces photos plus personnelles n’ont été découvertes que dans les années 90 ! Cette réhabilitation lui permet de sortir de l’anonymat qu’il cultivait et de la misère qui l’enfermait. Et pourtant, au milieu de ce maelstrom et de cette absence de projet et d’intention définie, où l’improvisation était le seul mot d’ordre, les photographies qui émergent et le lyrisme de trépidation qu’elles distillent paraissent d’une homogénéité rare, jouissive et enchanteresse.

Saul Leiter a saisi un entre-deux-mondes délicat à mille lieux de la jungle urbaine qui lui servait de sujet. Un monde flottant, embué, dans une succession infinie de mises en abîmes, tendant volontiers vers l’expressionisme abstrait de ses peintures. Ses images métamorphosent la réalité pour créer un univers à la fois poétique, onirique et apaisant, sur lequel plane la douceur de la mélancolie.
Anne Sire, catalogue exposition FCB, 2008

Saul Leiter, (Assemblages, Palais de l’Archeveché, Arles) Photo OOlgan

Des peintres, maîtres en regard

Plus que ses confrères, ses maîtres en regard sont : Bonnard, Vuillard, les estampes japonaises, les textiles péruviens, ou l’expressionnisme allemand. Il y puise son véritable langage : des absences pour rehausser des présences.
Un premier plan souvent flou de couleurs mêlées réduit et décentre la zone de netteté pour mieux  le regard et creuser la différenciation de l’espace de la scène et de l’espace des spectateurs. La composition par le prisme de la couleur primaire,  la déconstruction ou la fragmentation de l’espace, se jouant des surfaces voilées ou embuées, des silhouettes des passants et de la géométrie des façades, ou des lignes de fuite, … créent un univers intemporel et ludique malgré les décors et costumes des années 50 et 60. Les photos de ses pérégrinations ne sont qu’un aperçu fugitif, sans rien d’anxiogène. Dans ce New-York, nulle solitudes hopperiennes, nulle anxiété urbaine à la Robert Frank ou William Klein, juste une confusion agréable, insolite et polychrome.

J’ai un grand respect pour le désordre, le jugement le plus sérieux que je peux avoir sur mon travail, c’est qu’il est inachevé, et c’est l’inachevé qui m’attire.(…) Je n’ai pas de philosophie de la photographie. J’aime juste prendre des photos. Il me semble que des choses mystérieuses peuvent prendre place dans des lieux familiers.
Saul Leiter

Saul Leiter, Assemblages (Palais de l’Archeveché, Arles) Photo OOlgan

Rien d’explicite dans les images

Saul Leiter, Bus, vers 1954 Assemblages (Palais de l’Archeveché, Arles) Photo OOlgan

Peintre et photographe, il est ambidextre et ne tient compte d’aucune limite. Si dans le silence de son atelier son geste inscrit sur le papier d’imperceptibles petites abréviations rythmiques comme un exercice sans importance, son regard se jette dans le tumulte de la ville, met au défi ce qui attire l’œil et regarde ce qui ne se voit pas.
Il photographie ce qui obstrue, ce qui cache, ce qui renferme et révèle ainsi d’autres profondeurs du réel. New York, paradigme de la modernité, cette ville qui bat la mesure nuit et jour sera pendant près de soixante ans le lieu de ses petites trouvailles esthétiques et inventions optiques.
Le noir, dense, aux intensités variables, miroite en surface. Un éclat de couleur le transperce, vif, strident et saturé à l’extrême. Plus loin, un point se mue en ligne qui s’arrime à son tour à la masse, la masse qui s’étend puis déborde sur toute l’image et engloutit les petites histoires. Il ne reste alors presque rien, juste l’essentiel.
Anne Morin, commissaire, Saul Leinter, Assemblages

Sol Leiter Vue de New York (Assemblage)

L’exposition de plus de 200 images est étourdissante, mais elle met en lumière un photographe qui ne la cherchait que dans ses clichés et ses peintures.
Enfin révélées, il ne faut plonger dans ce « monde à lui (qui) se conçoit ainsi, comme de petits fragments d’images apposés, cousus entre eux, qui s’empilent et forment de vastes étendues toujours plus grandes. » écrit joliment la commissaire

Saul Leiter, Peintures (Assemblages, Palais de l’Archeveché, Arles) Photo OOlgan

Les photographies sont souvent considérées comme la réalité pure, mais en fait elles sont de petits fragments de souvenirs de ce monde inachevé.
Saul Leiter

#Olivier Olgan

Pour en savoir plus sur Saul Leiter

Jusqu’au 24 septembre 2023, Palais de l’Archevêché –  Rencontres de la photographie d’Arles

Saul Leiter Foundation : pour une découverte approfondie du travail d’un photographe-peintre

A voir

A lire

  • La vie rêve de Saul Leiter, par Antoine Zabajewski (le photographe minimaliste)
  • The Unseen Saul Leiter, Margit Erb & Michael Parillo Editions Textuel, 2022, 312 p.
  • Forever Saul Leiter, Editions Textuel, 2021, 312 p.
  • All About Saul Leiter, Editions Textuel, 2018, 312 p.
  • In My Room, éditions Steild, 2018, 141 p.
  • Early Color, Editions Steidl, 2006, 120 p.

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