Culture

Victor Hugo à toutes les sauces : Ruy Blas, par Olivier Mellor vs Jacques Weber, La Esmeralda, par Jeanne Desoubeaux

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 28  novembre 2023

Le théâtre de Victor Hugo a le vent en poupe et il faut sans réjouir : avec deux Ruy Blas, mis en scène par Olivier Mellor (Théâtre Epée de Bois < 3 décembre) et Jacques Weber (Théâtre Marigny < 31 décembre), et plus méconnu, La Esmeralda, opéra de Louise Bertin, revu par Jeanne Desoubeaux (Théâtre des Bouffes du Nord < 3 décembre). Sauf qu’à force de vouloir mettre Hugo aux goûts du jour, d’aucuns prennent le risque d’en perdre le verbe et le sens, sans parler qu’à force de relectures, c’est la pauvre Louise Bertin qu’on assassine toujours.

Olivier Mellor vs Jacques Weber, populaire vs médiatique ?

La concurrence paraissait bien inégale. D’un coté à Marigny, le retour en force de deux stars populaires qui s’engagent à « réhabiliter » le théâtre classique qui sans eux ne passerait pas la rampe de la séduction; de l’autre, une troupe solide, La Cie du Berger, menée par Olivier Mellor auquel on doit un Britannicus habité de la même ambition : « faire un spectacle précis, avec une esthétique au service du texte, mais aussi au service de son bouleversement » 

Le placement des acteurs en dit long sur ce qui est valorisé du Ruy Bas de Weber. détail de l’affiche Théâtre Marigny

Kad Merad en roue libre

Le tonitruant – enfin une fois que sa voix se chauffe – Jacques Weber signe aussi la mise en scène où Kad Merad revendique que Don César est le seul rôle qui justifie sa remontée sur les planches.
Manifestement, Jacques Weber répond à ses vœux et lui laisse le plateau – voir l’orchestre entier – pour exprimer et partager son plaisir. Sans contrainte Merad/Don César s’en donne à cœur joie, quitte à préférer ses punchlines façon stand up aux vers d’Hugo.

Kad Merad en grand d’Espagne et Weber Don Salluste vengeur. Ruy Blas (Théâtre Marigny) Photo DR

Que son accoutrement hors d’âge, guenilles et sacs plastiques en guise de valise , un décor minimaliste où des costumes débridés prétendent ‘casser les codes’ c’est oublier que ces audaces sont usées jusqu’à la corde ne faisant que de souligner une vraie absence de point de vue et un cruel manque d’imagination. Le public du Marigny peut se contenter de ses grossiers clins d’œil, du moment qu’il ait de quoi rire pour son argent !

Hugo n’est pas Beckett, Don Salluste, l’aristocrate vengeur n’est pas Godot. A oublier un contexte, on risque de perdre le sens de l’œuvre, mais pas du ridicule. A trop vouloir se servir plutôt que servir le texte, à trop lorgner sur ce qui va plaire, le vaudeville plus que le drame, on tombe très vite dans l’auto parodie ou le quasi parodique … de La Folie des grandeurs. Une occasion ratée en somme.

Retour au romantisme populaire

Fidèle à sa pratique, Olivier Mellor réussit un travail de troupe pour le Ruy Blas,  (Epée de Bois) Photo Ludo Leleu

Ruy Bras est une pièce bien faite et intense. (…) Nous manquons encore de flamme. Il faut jouer, si ce mot a une sens, romantique. Pas de pudeur. Oui pas de pudeur.
Jean Vilar.

Fidèle aux principes du théâtre populaire de son maître, Olivier Mellor  qui nous avait déjà convaincu avec Britannicus, récidive avec un spectacle abouti qui réenchante le cocktail hugolien ébouriffant de farce et de tragédie, de mélodrame épique et de pamphlet politique.
Sur scène, pas de caviardage du texte, pas de délocalisation ou de décontextualisation. La recette est respectée à la lettre (quelques scories sont effacées). Le spectateur est plongé dans trois heures de rebondissements, de sang et de passions. Le respect n’empêche pas l’innovation comme ce quatuor fantasque de musiciens – Christophe Camier (accordéon), Séverin Toskano Jeanniard (contrebasse), Adrien Noble (violoncelle), Louis Noble (sax ténor) qui comme un chœur grec vient ponctuer l’action.

Ruy Blas, de Victor Hugo par Olivier Mellor (Epée de Bois) Photo Ludo Leleu

La direction d’acteurs tirée au cordeau permet à chacun de libérer son talent (ou ses faiblesses), mais cela fait partie du jeu, car l’important malgré quelques anachronismes – est d’être embarqué, pour le meilleur. Victor Hugo projette alors toute sa modernité. Et chacun dans la nuit de la Cartoucherie en ressort ragaillardi !

Ruy Blas est une épopée, un drame romantique et sincère. Sans espoir, sans fin heureuse. Mais avec un souffle héroïque qui vaut la peine d’être vécu ; comme un rêve, une utopie debout qui supposent que quelqu’un d’en bas pourrait, pour un temps ou pour toujours, conquérir le cœur d’une Reine et séduire tout un peuple, et puis retomber plus bas que terre, d’avoir menti, d’avoir tué, et d’avoir aimé. D’avoir, au fond, triché.
Olivier Mellor  

Pauvre Louise Bertin

Pauvre Louise Bertin, son Esmeralda avec la mise en scène de Jeanne Desoubeaux broie sa musique sur le bucher des prétentions Photo Jean Louis Fernandez

Le saviez-vous ? L’héroïne tragique de Notre Dame de Paris, Esméralda fut aussi un livret signé de Hugo et un rôle lyrique, grâce aux soins de Louise Bertin (1805-1877) dont l’opéra créé en 1836 sous la direction d’Hector Berlioz, excusez du peu, à l’Académie royale de musique ! Le moins que l’on puise dire est que l’œuvre – ni l’auteure –  n’ont connu le destin qu’elles méritent.  L’opéra disparut très vite, plus à cause d’une cabale contre le père de l’auteure qu’à cause de sa qualité intrinsèque que Berlioz adoubait !
Si l’histoire d’Esmeralda est connue, l’existence de Louise Bertin l’est beaucoup moins. Et l’on saluait par avance les ambitions de réhabilitation – via sa note d’intention – de Benjamin d’Anfray, qui assume la direction musicale.

Unique à son époque, par son dramatisme, son souci de transmettre, le rythme des mots d’Hugo, son exploration psychologique des personnages, la musique de La Esméralda est bien le « riche habit «  de Notre Dame de Paris selon les mots mêmes du romancier, qui nous entraine dans le drame de ses personnages de Notre dame de Paris.
Benjamin d’Anfray, direction musicale.

Pour La Esmeralda, Jeanne Desoubeaux a préféré parler de harcèlement que penser l’œuvre. Photo Jean Louis Fernandez

Sauf que cet effort courageux (déjà effectué par Lauwrence Foster qui a signé un enregistrement en 2008) est passé au tamis de la metteure en scène, Jeanne Desoubeaux qui défend une vision plus « singulière » du drame.

Louise Bertin semble avoir trouvé un double fictionnel dans le personnage d’Esméralda, harcelée et méprisée par un groupe d’hommes qui pour des raisons différentes ne peuvent pas tolérer la liberté de celle-ci. (…) Le livret de Hugo nous fait revenir à la source de l’histoire, et une lecture contemporaine de ce soi-disant amour s’impose. (…) Parler de harcèlement, d’agression sexuelle de domination masculine me parait plus nécessaire pour penser ces œuvres.
Jeanne Desoubeaux, metteure en scène

L’avertissement vaut– il adhésion ?

La Esmeralda mise en scène de Photo Jean Louis Fernandez

Hélas pour Louise Bertin, la musique est broyée dés l’ introduction – interminable – d’une musique techno conçue par Gabriel Legeleux, puis par de multiples assertions, la « fête de fous » à laquelle on nous invite pourrait être le titre de tout le spectacle. A force de réductions à quelques airs, de coupes, d’ajouts et d’amalgames – le livret de Hugo est mixé avec le roman –  La Esmeralda se dissout, au profit de scènes enchainées mécaniquement comme des morceaux de bravoure ou d’esbrouffe ou pire « à messages » comme le viol de la gitane épié par un voyeur, comble de la perversité masculine, le tout plongé dans un décor gothique du chantier de Notre Dame, seul véritable réussite convaincante qui trouve une dimension supplémentaire avec les murs balafrés des Bouffes du Nord.
Dommage, deux fois dommage pour Hugo mais surtout Louise Bertin qui aurait pu enfin trouvé une reconnaissance légitime, compte tenu des moyens importants de la production, des interprètes qui font de leur mieux dans ce chaos en perdition, et ce malgré les efforts de Benjamin d’Anfray de sauver ce qu’il peut des multiples pépites de l’opéra, d’autant que la tournée nationale à suivre aurait pu enfin sortir Bertin de l’ombre !
Hugo revient ils sont devenus fous !

Pour ceux qui tiennent à Hugo en musique, la version du tandem Luc Plamondon – Richard Cocciante qui fête ses 25 ans a repris au Palais des Congrès depuis le 15 novembre… Et c’est une réussite populaire méritée !

#Olivier Olgan

Pour aller plus loin

Ruy Blas,

  • mise en scène par Olivier Mellor, jusqu’au 3 décembre 2023, Jeudi, vendredi et samedi à 21h, dimanche à 16h30, Théâtre de l’épée de bois, Cartoucherie, Route du Champ de Manœuvre, 75012 Paris. Avec Marie Laure Boggio, Emmanuel Bordier, Caroline Corme, François Decayeux, Marie-Laure Desbordes, Fred Egginton, Olivier Mellor, Rémi Pous et Stephen Szekely et les musiciens Christophe Camier, Séverin “Toskano” Jeanniard, Adrien Noble, Louis Noble
  • mise en scène par Jacques Weber, jusqu’au 31 décembre 2023, du mardi au dimanche, 20h, Théâtre Marigny, avec Jacques Weber, Kad Merad, Stéphane Caillard, Basile Larie, Jean-Paul Muel, Magali Rosenzweig, José-Antonio Pereira, Sahra Daugreilh, Milena Sansonetti, Julien Gallix, Aleksandra Betanska, Alexis Ruotolo, Mariana Montoya Yepes, Gaspard Gevin-Hié, Joris Mugica.

La Esmeralda, opéra de Louise Bertin, sur un livret de Victor Hugo,
mise en scène de Jeanne Desoubeaux, direction musicale et arrangements Benjamin d’Anfray, avec Christophe Crapez, Arthur Daniel,  Renaud Delaigue, Jeanne Mendoche, Martial Pauliat, et l’Ensemble Lélio, avec ses quatre excellentes musiciennes (la violoniste Marta Ramirez, la violoncelliste Lucie Arnal, la clarinettiste Roberta Cristini et la bassoniste Aline Riffault, sous la direction au clavier de Benjamin d’Anfray.

  • jusqu’au 3 décembre 2023, du mardi au samedi 20h, le dimanche 16h, Théâtre des Bouffes du Nord,
  • les 8 et 9 décembre 2023, Opéra Grand Avignon
  • 18 janvier 2024, Centre d’Art et de Culture, Meudon
  • 2 février, Opéra de Vichy
  • Les 30 et 31 mars 2024, Grand Théâtre – Opéra de Tours

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