Culture

100 ans de culte éditorial : L’ambigu testament de Kafka

Auteur : Jean Philippe Domecq
Article publié le 25 mai 2024

Le 3 juin 2024 correspond au centenaire de la mort de Franz Kafka (1883-1924) que célèbre l’édition internationale, ajoutant préfaces et postfaces à ses œuvres déjà maintes fois republiées et retraduites. L’édition française n’est pas en reste, comme le constate Jean Philippe Domecq. Pourquoi celui qui publia le moins possible de son vivant et qui demanda que l’on brûle ses manuscrits, suscite-t-il un tel culte ? L’auteur du chapitre  « L’ambigu testament de Kafka » dans son essai « Qui a peur de la littérature ? » (Mille et Une Nuits, 2002) n’est pas certain que, malgré ce foisonnement éditorial, l’énigme se dissipe.

 

« Tout ce qui se trouve dans ce que je laisse derrière moi […] en fait de journaux, manuscrits, lettres, écrites par d’autres ou par moi, dessins, etc., est à brûler sans restriction et sans être lu »
consigne de Kafka à Max Brod

Il eut sa Marie-Madeleine.

Reprenons et poursuivons le feuilleton littéraire que Singular’s avait lancé sur Franz Kafka à partir du livre de Marie-Philippe Joncheray, « J’avance dans votre labyrinthe »  Il y a de cela un siècle, une brève notice nécrologique annonçait la mort en sanatorium d’un certain Dr. Franz Kafka, docteur en droit et fonctionnaire en Assurances du travail, le 3 juin 1924. Milena Jesenskà, une des figures féminines qui épongea le front de Franz, « l’éternel fiancé », sur le chemin de la vie où il rendit son dernier souffle à l’âge de quarante ans, avait réussi à caser, dans le journal praguois Na´rodni listy, une page d’une acuité médiumnique qui en dit long sur cette femme autant que sur l’homme qu’elle a aimé malgré lui et ses terreurs.
Se reportant à cette rubrique déjà citée dans l’article antérieur, on en retiendra ces derniers mots :

…« Il était trop lucide, trop sage pour pouvoir vivre, trop faible pour combattre, il était de ceux qui depuis toujours se savent impuissants, se soumettent et, ce faisant, couvrent de honte le vainqueur. Ses livres, pleins d’une ironie sèche, décrivent l’horreur de l’incompréhension, de la faute innocente. C’était un artiste qui entendait encore là où les sourds se croyaient en sécurité. »
Milena Jesenskà

Il n’y a pas plus intelligent que l’amour quand les mots le font, concluait l’article de Singular’s, consacré au livre de Marie-Philippe Joncheray qui sut pertinemment imaginer les lettres perdues de Milena à Franz, et même les lire sur sa chaîne youtube.

Du charme intime au Karma historique

Même après la dernière en date des biographies que Reiner Stach a récemment consacrée à Kafka, en trois épais volumes traduits et parus aux éditions du Cherche Midi (cf. bibliographie), qui vous fera mettre de côté toutes affaires cessantes pour la lire, passionnante d’acuité ; même après des décennies d’exégèse en « kafkologie » qui font qu’il y a plus d’entrées « Kafka » que pour Goethe sur Google et les sites universitaires ; même après que Peter Demetz, un des nombreux chercheurs que cite Reiner Stach, « a pu déplorer que la réception des œuvres de Kafka forme désormais un champ d’activité aussi vaste que celui d’une multinationale » :

La seule page de Milena condense l’énigmatique postérité et l’alchimie qui fit l’être et l’œuvre indissolublement fondues de Franz Kafka.

Si, notait Ernest Renan, la vie d’un auteur est une de ses œuvres, celles de Kafka diffusent un charme pas seulement intime ; il faut parler d’une sorte de Karma historique qui, comme tout charme, s’impose sans qu’on comprenne vraiment pourquoi.

Ses œuvres ont pu susciter « toutes les thèses possibles et imaginables », glisse Reiner Stach (en note 2 page 996 du Tome I), elles ne s’expliquent toujours pas. Elles s’imposent pourtant et – voilà la littérature – : par là-même. Je n’ai jamais oublié la réponse spontanée d’une élève de classe de 1ère, pas particulièrement « bonne en Français » comme on dit trop vite, dont je m’étonnai et me réjouissais qu’elle ait choisi le Procès parmi les livres que j’avais conseillés à la classe en libre lecture avec fiche : « Dites donc, vous avez recopié pas mal de phrases, mademoiselle… – Oui, c’est bizarre : on ne comprend pas, mais… c’est comme si ça nous rappelait quelque chose. ».

« Comme un chien, se dit-il, et c’était comme si la honte dût lui survivre ».

Cette dernière phrase du Procès, on pourrait croire qu’elle décrit aussi la mort de Kafka, une mort à la Mozart où un chien suit le chiche cortège derrière le cercueil. Non, Kafka fut entouré et vénéré dans ses derniers moments, dont le récit que livre Max Brod (né à Prague le 27 mai 1884, un an après Kafka, et mort à Tel Aviv le 20 décembre 1968) fait songer au récit de mort des Saints. Sa dernière fiancée est auprès du lit d’agonie, la toute jeune actrice et journaliste Dora Dymant avec qui il connut enfin « le bonheur sous les tonnelles », huit mois seulement, entre deux toux de phtisique, et qui conserva ses derniers manuscrits avant que ceux-ci ne soient confisqués par la Gestapo en 1933 ; ses amis écrivains du prestigieux cercle de Prague sont là ; parmi eux, Max Brod, sans qui nous ne parlerions pas de Kafka aujourd’hui puisqu’il publia tous ses manuscrits, malgré le vœu que lui avait consigné Kafka de les bruler tous. Là encore, un clic d’Internet vers notre précédent feuilleton de Singular’s replacera le lecteur au cœur de cet énigmatique débat « kafkologique » (cf. bibliographie ci-après) :

Retenons ici que le terrible testament était d’une ambiguïté à l’image de la complexité de Kafka, tissée de complexes et d’assurance rusée, et qui confirme qu’il est plus ardu d’être écrivain profond que d’être un Saint, qui lui, n’a pas à ruser.

Ni à se caricaturer un destin : ainsi, dans un typique mélange d’involontaire et d’incroyable, Kafka, six jours avant d’expirer du larynx cancéreux par lequel il ne peut même plus avaler une gorgée d’eau, corrige les épreuves de sa dernière nouvelle qui s’intitule, évidemment… Un champion de jeûne. Il faut imaginer Chaplin en Kafka d’agonie.

Une époque d’attention littéraire

Ce qui frappe surtout, et les trois tomes de la biographie fouillée de Reiner Stach le montrent en détails comme jamais, c’est la passion et la conviction de l’ami Brod, (trop prolifique) écrivain lui-même et qui se mettait en quatre pour les autres. Plus convaincu par Kafka que celui-ci l’était par lui-même, Max Brod l’aidera en tout, lui arrachant des pages et opposant d’incessants encouragement aux incessants autodénigrements de Franz. Il est touchant de lire que Max Brod, bien qu’ayant pleine vie personnelle, note dans son journal en 1912 : « Franz est en extase créatrice, il ne cesse d’écrire ces jours-ci. Je suis heureux ! »;
Générosité d’un autre temps que nos temps de culture concurrentielle.

Loin de notre époque « médieuse »

Il faut dire aussi que lire la vie de Kafka, comme celle de Robert Musil son contemporain viennois que décrivit une autre remarquable biographie littéraire, celle de Frédéric Joly (cf. bibliographie ci-après), nous replonge dans une époque d’un niveau de finesse et passion culturelles à côté de laquelle la nôtre paraît, comment dire… : « médieuse ». (Oui : média-médiocre-merdeux = médieuse.)
Ainsi les deux jeunes éditeurs de Kafka et Musil, Ernst Rowohlt et Kurt Wolff, étaient de ces éditeurs, nombreux alors, qui avaient l’ambition d’être « découvreurs de talents » (l’expression aujourd’hui fait daté) ; ils attendaient avec respect les textes de ces deux auteurs manifestement plus préoccupés d’écrire que de publier, mais l’attention littéraire était telle à l’époque que ceux-ci étaient repérés par ceux qui savent lire. (« Qui savent lire », l’observation n’a rien d’élitiste, une preuve de plus en est donnée par l’article paru dans Le Monde le 25 juin 2023, où l’on voit comment La Métamorphose fut commentée sur un plateau littéraire, sans que cela ait suscité d’autres réactions d’écrivains que celle publiée dans Le Monde, tous occupés à ne pas faire de vagues)

Voici, par contraste avec l’Ambiance, comment s’est terminée la première entrevue de Kafka avec les deux jeunes éditeurs que lui a présentés Max Brod :

« Reste que Wolff, au moment des adieux, entendit une phrase que nul éditeur n’a jamais entendu et n’entendra jamais de la bouche d’aucun auteur. « Je vous serai toujours plus reconnaissant, dit Kafka, si vous me renvoyez mes manuscrits que si vous me les publiez. » On imagine le coup de coude bien mérité que son impresario lui donna dans les côtes »
Reiner Stach (p. 146 du Tome I).

Trois romans sauvés dont Amerika

Franz Kafka, Amerika, Folio GallimardReste l’essentiel pour nous lecteurs aujourd’hui : sans Max Brod, la littérature mondiale ferait sans un certain Kafka, sans ses trois romans, inachevés et manuscrits. Le Procès et le Château étant célèbres, parlons de celui qui fut le premier des trois, qui donne lieu à nouvelle traduction et commentaires à l’occasion du présent centenaire de la mort. Amerika est initialement intitulé Le Disparu dans le journal de Kafka et la correspondance de ses amis.
Les commentateurs ne font pas le parallèle avec le titre du film d’Elia Kazan, America, America (1963), qui commence comme le roman par l’arrivée par bateau en vue de la Statue de la Liberté. Sauf que Karl Rossmann, le tout jeune émigré praguois juif (et non turc pour Kazan), voit par le hublot que ladite statue brandit une épée à la place du flambeau de la liberté. « Elle semble dire à Karl Rossmann : vous m’appelez la Liberté, je suis la Loi » (Jean Boutan, postface à l’édition Folio). Cette même Loi devant laquelle le héros du Procès attendra jusqu’à la mort qu’elle lui ouvre la porte qui lui était à lui seul destinée.

Dans la dernière réédition en collection Folio, la préface du nouveau traducteur Jean-Pierre Lefebvre et la postface de Jean Boutan nous restituent la genèse d’Amerika. On n’imagine pas facilement que Kafka se soit abondamment documenté sur les Etats-Unis de l’époque, qui d’ailleurs donnaient lieu à fréquents reportages, articles et conférences à Prague. Ce qui donne a priori une vocation naturaliste à ce roman néopicaresque d’une longueur conséquente. Sauf que, déjà, avant ses grands récits « kafkaïens », on trouve la dimension de mythologie secrète, d’ironie bureaucratique, le comique de slapstick, ce plaisir de voir la mécanique des corps gesticuler et gigoter dans l’agitation du monde, le dégraissage stylistique qui rend tout détail réaliste à un point hallucinatoire. Kafka décrit une grève, la fourmilière du gigantesque « Hotel central », le machinisme et le taylorisme avant tous les auteurs du XXème siècle.

Mais aussi, cet antiroman de formation et bien plutôt d’égarement bascule dans une dimension fellinienne sordide dans toute la partie consacrée à Brunelda, la grosse cantatrice sur le retour.

On se retrouve à lire des pages et des pages avec le jeune héros toute une nuit sur le balcon pris entre des personnages douteux et la corpulence de la Brunelda, à se demander où on est et lui ce qu’il va devenir, pendant qu’en bas a lieu une manifestation, une campagne électorale, et que partout autour les balcons et fenêtres éclairées braillent. A la fin, ce « road-movie » avant la lettre s’ouvre sur un recrutement de masse par un cirque d’ « Oklahama » qui rappelle le cirque de cauchemar de Pinocchio.

Un cauchemar très précis, ce roman, comme le seront les deux autres.

Qui a sa logique autonome, prenante sans qu’on comprenne pourquoi on se laisse prendre à ce qui paraît aussi invraisemblable que vrai. C’est en fait là, dans l’autonomie organique des œuvres de Kafka, qui développent leur « conclusion innée », dixit Kafka pour décrire son idéal esthétique, que réside l’énigme de cette aura d’œuvre et d’auteur dont nul n’aurait dû entendre parler.
C’est l’énigme de la littérature, en fait.

Jean-Philippe Domecq

Bibliographie pour le centenaire de la mort de Franz Kafka

A lire :

  • Les éditions Folio – Gallimard rééditent en nouvelles traductions et éditions les œuvres de Kafka pour le centenaire de sa disparition : Amerika, Le Procès, Le Château, La Métamorphose, La sentence – Dans la colonie pénitentiaire, Lettre au père, Kafka justicier ?
  • Reiner Stach, Kafka, 3 Tomes, traduit de l’allemand par Régis Quatresous, éditions Le Cherche Midi : I Le temps des décisions (1084 p. 12,90€), II. Le temps de la connaissance (29,50€), III. Les années de jeunesse (800 p. 29.50€, à paraître le 30 mai 2024)
  • Sur le testament de Kafka : Jean-Philippe Domecq, chapitre « A quoi bon laisser quelque chose ? L’ambigu testament de Kafka », Qui a peur de la littérature ? , éditions Mille et Une Nuits, 2002, 252 p., 12€.
  • Sur l’émission littéraire offrant à des auteurs de « se lâcher » (sic) sur Kafka, cf J-Ph. Domecq dans Le Monde du 25 juin 2023
  • Sur le « double-jeu » affectif de Franz Kafka : Magdaléna Platzová, La Vie après Kafka, traduit du tchèque par Barbara Faure, Agullo, 320 pp, 22,50 € (ebook : 13,99 €).
  • Sur le livre de Marie-Philippe Joncheray, « J’avance dans votre labyrinthe»Lettres imaginaires de Milena à Franz Kafka, éditions Le Nouvel Attila : notre chronique Singular’s (100323).
  • Frédéric Joly, Robert Musil – Tout réinventer, éditions du Seuil, coll. « Biographies », 2015, 26€.

A écouter

Partager

Articles similaires

(Seul en scène) Rimbaud, cavalcades ! par et avec Romain Puyuelo (Théâtre de l’Essaion)

Voir l'article

« L’Infini couchéS », les ‘ébats-reliefs’ de Valérie Rossignol traitent l’éternel sujet du désir

Voir l'article

Philip K. Dick, La trilogie divine, avec un inédit Radio libre Albemuth (Folio SF)

Voir l'article

Le Menteur, de Corneille (Théâtre de Poche Montparnasse)

Voir l'article