Culture

Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi (Musée Maillol - In Fine Tempora)

Auteur : Baptiste Le Guay
Article publié le 28 novembre 2023

Artiste populaire, autant global qu’africain, Chéri Samba se proclame « peintre journaliste », en raison des messages portés par ses tableaux, souvent humoristiques mais toujours politique avec une quête de vérité. L’autodidacte congolais aborde frontalement des thématiques comme la relation homme-femme, le Congo et Kinshasa, la géopolitique et sa réinterprétation de l’Histoire de l’Art…La scénographie ludique et bariolée du musée Maillol transcrit jusqu’au 7 avril 2024 toute la diversité d’un univers chromatique exubérant et décomplexé. Elisabeth Whitelaw, responsable de la collection Jean Pigozzi et co-commissaire de l’exposition décrypte pour Baptiste Le Guay les ressorts de ce provocateur lumineux.

Jˇaime qu’on appelle ça de l’art populaire.  J’ai été parfois attaqué à cause de ce mot qui, pour moi, veut seulement dire que ma peinture s’adresse au peuple.
Chéri Samba

Le « peintre journaliste »

Figure incontournable de la « peinture populaire » congolaise, Chéri Samba s’inscrit dans cet art urbain émergeant à partir de 1970. « C’est un mouvement d’art figuratif, narratif, très coloré, exposé dans la rue. C’était une façon de communiquer et de refléter la vie sociale et le quotidien » précise la co-comissaire Elisabeth Whitelaw.

L’autodidacte découvre une vocation pour le dessin très tôt, notamment en dessinant des bandes dessinées qui le rendent populaire, prémices des messages humoristiques et provocateurs qu’il fera passer ensuite. « Il y avait une revue que tout le monde aimait appeler ‘Jeunes pour Jeunes’, j’imitais ce genre de dessins et je les vendais à mes camarades à l’école » raconte Chéri Samba dans une interview. Bien décidé à faire carrière, il quitte l’école à 16 ans pour rejoindre Kinshasa afin de devenir peintre d’enseignes publicitaires.

Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi (scénographie Musée Maillol) Photo OOlgan

La griffe sambaïenne

Il ouvre son atelier en 1975 en réalisant des travaux de commande. Il développe ensuite sa peinture figurative et narrative avec des couleurs éclatantes, en incorporant des textes en langues congolaises (Lingala, Kikongo) et en français.

La motivation première de son œuvre est de transmettre un message. D’abord dans la composition formelle de la peinture et c’était le premier à intégrer des messages dans son tableau
Elisabeth Whitelaw.

Le peintre se rend compte que si les gens lisent, il retient leur attention beaucoup plus longtemps devant sa toile. Il arrive parfois que des attroupements de personnes se retrouvent « scotchés » dans la rue afin de découvrir son message.

Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi (scénographie Musée Maillol) Photo OOlgan

Mon travail est fait pour être vu et lu.

Ce procédé sera sa marque de fabrique qu’il appellera la « griffe sambaïenne » lui permettant d’enrichir ses messages et de provoquer des débats. Un procédé faisant penser à un autre artiste noir incorporant du texte dans ses toiles : Jean-Michel Basquiat. A la différence que celui-ci n’a pas de message politique mais plutôt des mots ou des bouts de phrases qui se répètent.

Chéri Samba,Remerciements à la griffe sambaïenne, 2000, photo Baptiste Le Guay

Audacieux et provocateur, Chéri Samba n’hésite pas à couper l’herbe sous le pied des critiques en justifiant ses choix comme dans Remerciements. En jouant avec les mots et un humour décapant, il se passe une bassine avec le nom des collectionneurs qui l’ont soutenu avec un autre support : celui des soutien-gorge.

À travers la cinquantaine d’œuvres exposées, le visiteur découvrira comment, au départ de son « Kongo », Chéri Samba contemple l’humanité enchevêtrée (infra, Myriam Odile Blin). Et, comme le suggère Didier Mumengi, l’œuvre qui se dévoile sous nos yeux devient « un lieu de mémoire : mémoire du passé pour se connaître et avoir foi en soi, mémoire du présent pour que chacun agisse en bâtisseur du bien commun, et mémoire du futur pour que penser au meilleur avenir commun soit l’obsession de tous.
Benoît Remiche, Fondateur et directeur artistique de Tempora, Catalogue

L’autoportrait pour éviter les critiques

Chéri Samba devant J’aime la couleur, Collection Jean Pigozzi (Musée Maillol) Photo OOlgan

Si Chéri Samba recourt à l’autoportrait, c’est avant tout pour s’éviter les contestations éventuelles des individus pouvant se reconnaître dans ses tableaux. Une technique le permettant d’être rapidement reconnaissable et d’accroître sa notoriété, puisque le peintre figure dans la plupart de ses tableaux.

L’artiste assume son côté dandy, arborant des beaux costumes et comme un présentateur de télévision, il expose son message à travers la toile en se représentant lui-même. « Il a eu des ennuis sur un tableau où il représente une scène peu valorisante pour le personnage. La personne dans la scène a cru se reconnaître. S’il se représente lui-même il n’aura pas de problème » révèle Elisabeth Whitelaw.

Il aborde le quotidien et l’actualité, sujets qu’il critique et questionne, souvent avec de l’humour pour faire passer une vérité dure à avaler. Sa peinture la plus célèbre, « J’aime la couleur » possède un double sens où le peintre rend hommage à la peinture et à l’homme noir, à l’inverse des blancs qu’il s’amuse à nommer les « sans couleurs ».

Une vision africaine des rôles de la femme

Chéri Samba, Maki Evimbi te (L’omelette est raplapla),1989, photo Baptiste Le Guay

Quelle soit une mère, une épouse, une maîtresse, une femme d’affaires ou une fille de joie, la femme kinoise moderne est particulièrement présente dans l’œuvre de Samba. Chaque rôle de la femme est traité avec beaucoup d’humour, parfois de manière crue, notamment dans « L’omelette est raplapla ». « Samba est un sage farceur. Son humour est provocateur, il y a beaucoup d’espiègleries, de malice dans son travail. Il fait exprès de brouiller les pistes pour que ne sachions pas définir clairement sa pensée » confie Elisabeth Whitelaw.

Un humour noir pour dénoncer que la nourriture est un prétexte de dispute dans les ménages alors qu’il cache un mal plus profond ? L’artiste n’hésite pas à mettre les pieds dans le plat. « Il dénonce le comportement masculin au sein des couples. Il faut que ça en devienne ridicule, il capture le quotidien à Kinshasa et au Congo, notamment dans le rapport homme-femme » décrit Elisabeth Whitelaw.

Chéri Samba 2eme bureau, 1997 coll. Jean Pigozzi (Musée Maillol) Photo OOlgan

Dans le tableau cocasse et particulièrement provocateur « Le deuxième bureau », Samba fait référence au deuxième bureau à une deuxième femme, une relation adultère. « C’est une vision africaine des femmes. C’est un autre discours où le peintre dit sans filtre qu’en Afrique les hommes ont besoin de plusieurs femmes. Il a tout de même un grand respect pour la mère et la femme, ce n’est pas de la misogynie » défend Elisabeth Whitelaw.<

Un humour ultra provocateur se passant de toute morale et du « politiquement correct », en tout cas de notre point de vue occidental.

Les maux du Congo et du continent Africain

Chéri Samba, Kinshasa, Kinshasa ville d’ambiance, Photo Maurice Aeschimann

Capitale de la culture urbaine et populaire au Congo, Kinshasa est une source d’inspiration intarissable pour Chéri Samba. Elle lui insuffle les chroniques du quotidien, qu’il traduit en scènes cocasses, drôles et parfois crues, cherchant à déclencher le rire (parfois jaune) du spectateur.

Certains tableaux décrivent une certaine insouciance comme Kinshasa ville d’ambiance tandis que d’autres abordent des sujets bien plus graves. De nombreux tableaux racontent de manière explicite l’un des maux de l’Afrique, avec son passé colonial et les nombreux problèmes inhérents à son continent.

Chéri Samba, L’agriculteur sans cerveau, Chéri Samba, 1990, Photo Maurice Aeschimann

L’un des tableaux les plus revendicatifs et marquant de l’effet dévastateur de l’emprise coloniale sur l’Afrique est L’agriculteur sans cerveau. Ce tableau décrit exactement le syndrome d’une « république bananière », soit un pays sous-développé dirigé par une élite soutenue par une puissance étrangère, comme une multinationale de l’agroalimentaire. La scène montre un agriculteur avec les bras et les jambes attachés, cerveau par terre, assis sur une branche coupée à la machette. La convention signée explique qu’il autorise d’être attaché, étant ainsi en incapacité de vendre ses bananes et résultant de son étouffement économique.

C’est une critique des contrats, ça fait aussi référence au contrat que signent les artistes dont ils doivent se méfier. Beaucoup de gens en Afrique se font berner, souvent par des propositions venant d’occidentaux. La théorie de Samba s’appuie sur les occidentaux comme responsables des maux de l’Afrique actuelle.  commissaire de l’exposition.

Chéri Samba, Pourquoi bien des africains ne progressent-ils pas ?, 1994, photo Baptiste Le Guay

Cependant, le peintre fait également preuve d’une auto-critique des africains notamment avec leurs élections corrompues ou le tableau « Pourquoi bien des africains ne progressent-ils pas ? ». Une peinture critiquant l’entourage d’un africain qui a réussi et devient malgré lui la vache à lait, devant subvenir aux besoins de chacun.

« Il y a beaucoup d’africains qui dénoncent que lorsqu’ils gagnent de l’argent, toute la famille proche et élargie, les cousins ou même les amis viennent les voir pour réclamer leur dû. Samba interpelle les africains en leur demandant de se prendre en charge » raconte Elisabeth Whitelaw. Une histoire faisant penser aux stars du football parfois harcelé par leur entourage car ils gagnent des sommes d’argent colossales. Notamment l’affaire de Paul Pogba ayant été victime en 2022 de chantage par son propre frère.

Chéri Samba, Hommage aux anciens créateurs, 1999, Jean Pigozzi (Musée Maillol) Photo OOlgan

Une interprétation de l’Histoire de l’Art singulière

Chéri Samba fait partie des premiers artistes africains reconnus en Occident, notamment grâce au collectionneur Jean Pigozzi. « Il faut mentionner que ces acheteurs au début faisaient partie de la bourgeoisie congolaise. Il n’y avait quasiment pas de matériel de peinture, il utilisait de la peinture industrielle et des sacs de farine coupés en deux en guise de toile » confie Elisabeth Whitelaw.

Le peintre africain intègre dans sa peinture une vision subjective et critique de l’art, considérant qu’il est ethnocentré et erroné. Il remet notamment en cause la faible représentation des artistes africains dans les musées occidentaux.

Dans le dytique appelé « Quel avenir pour notre art ? », Picasso regarde de l’art africain pour inventer son cubisme. Une manière d’affirmer que l’art premier comme les masques africains a été une source d’inspiration pour les plus grands artistes.

Chéri Samba, Quel avenir pour notre art, 1997 (I & II) coll. Jean Pigozzi (Musée Maillol) Photo OOlgan

Des tableaux aux couleurs flashy, parfois rehaussés avec de la paillette pour accentuer le côté brillant, donnent encore plus de peps aux toiles de Samba. Bien que les couleurs soient gaies, les sujets abordés sont souvent loin de l’être. Heureusement, l’humour ultra-décalé de Samba dédramatise les pires des situations.
En bonus, un tableau de Samba se cache parmi les nus de Maillol au dernier étage, à vous d’aller le découvrir !

Le rapprochement avec Maillol, immense artiste du panthéon des créateurs occidentaux, donne un sens inédit à cette exposition. Ce dialogue singulier fait non seulement apparaître une fascination commune des deux artistes pour le corps féminin, mais il ravive pour mieux le dépasser un débat insistant sur la place de l’art africain et sa laborieuse reconnaissance dans les musées occidentaux.
Elisabeth Whitelaw.

#Baptiste Le Guay

Pour aller plus loin avec Chéri Samba

Jusqu’au 7 avril 2024, Musée Maillol, 61 rue de grenelle, Paris 7. Ouvert tous les jours de 10h30 à 18h30 sauf le mercredi jusqu’à 22h..

Catalogue, Chéri Samba dans la collection Jean Pigozzi (In Fine Tempora) sous le commissariat de Jérôme Neutres et d’Elisabeth Whitelaw, propose de nombreux éclairages sur une œuvre aussi singulière que passionnante, qui dépasse toutes les frontières géographiques et artistiques. « Selon moi, Samba et William Kentridge sont les deux artistes africains vivants les plus importants. Leurs œuvres sont très différentes, mais ils sont tous deux obsédés par l’Afrique, ses habitants, leur vie et leurs problèmes particuliers. » Jean Pigozzi

C’est un art, dit André Magnin, « qui renvoie à la population une image de ce qu’elle vit et qui est compréhensible par tout le monde – à la différence d’un art contemporain que Samba juge en général réservé aux initiés ». Pour singulier que soit son génie, un artiste est toujours de son lieu et de son temps.
Benoît Remiche, Fondateur et directeur artistique de Tempora

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