Culture

Cinéma en salles : l’été laisse de jolies empreintes à voir

Auteur : Calisto Dobson
Article publié le 19 septembre 2022 

Ne désespérez pas des chiffres (de fréquentation) la qualité des films en salles cet été a marqué de leur empreinte les rétines de Calisto Dobson. Tout a commencé avec le merveilleux The Beatles : Get Back, au titre prémonitoire, la fête s’est poursuivie avec Decision to leave, passionnante variation hitchcockienne, la sobre La Nuit du 12, l’inénarrable Bullet Train, le coup semonce post apocalyptique Vesper Chronicles, la lessiveuse cérébrale Everything everywhere all at once, le troublant Leila et ses frères, pour finir avec le très intense Rodéo. Le cinéma en salles garde de beaux jours devant lui.

Decision to leave, de Park Chan-Wook (2022)

138 mn. avec Park Hae-Il, Tang hei, Go Kyung-pyo.
Toujours visible en salles.

Dès le 29 juin, Decision to leave de Park Chan-Wook, (auteur des très remarqués Old boy et Mademoiselle entre autres), auréolé du Prix de la mise en scène au dernier Festival de Cannes, captivait l’écran. Un policier (Park Hae-Il), tout engoncé dans une vie privée qu’il laisse à distance, se lance dans l’enquête d’une mort à priori sans histoire. Un homme est tombé d’un imposant piton rocheux qu’il avait escaladé. Cherchez la femme (Tang Wei) se dit-il après avoir “observé” quelques incohérences dans la chute du féru d’escalade en solo. L’épouse finit par soulever quelques questionnements tout en magnétisant notre homme…
Armé de cette façon toute coréenne de concevoir les histoires, Park Chan-Wook nous entraîne dans une romance fascinante dont la fin impressionnante tournoiera quelque peu au fond de votre cerveau. Au bout du compte, une renversante variation hitchcockienne.

La Nuit du 12, de Dominik Moll (2022)

114 mn avec Sébastien Bouillon, Bouli Lanners, Anouk Grinberg.
Toujours en salles.

Cet été fût l’heure de La Nuit du 12 de Dominik Moll (Seul les bêtes), associé à Gilles Marchand, co-auteur attitré et réalisateur (Dans la Forêt, L’Autre monde), pour l’adaptation du récit de Pauline Guéna, 18.3 Une année à la PJ (éditions Denoël). Ce succès surprise dans les salles raconte un fait divers sordide irrésolu. Une jeune fille est brûlée vive alors qu’elle rentre chez elle en pleine nuit.

Au travers de cette enquête compulsive  resurgit l’obsession maladive et destructrice du  Zodiac de David Fincher. Assorti  en toute furtivité d’un propos féministe, ce film bien écrit, animé d’une mise en scène dont la sobriété reste au service de l’histoire, bien joué (accessit aux excellents Bastien Bouillon et Bouli Lanners), devrait fasciner les amateurs de film de genre et glaner un ou deux Césars.

Bullet Train, de David Leitch (2022)

127 mn avec Brad Pitt, Aaron Taylor-Johnson, Michael Shannon, Brian Tyree Henry, Hiroyuki Sanada, Andrew Koji, Joey King.
Actuellement encore en salles.

En grande pompe l’adaptation du roman japonais de Kotaro Isaka (Presses de la Cité) Bullet Train de David Leitch avec un Brad Pitt hilarant à l’auto-dérision en bandoulière a percuté de plein fouet les salles au cœur de l’été. Annoncé comme le blockbuster estival, ce train à la vitesse d’une balle tient ses promesses.
Alignant des shots d’adrénaline ponctués de drôles de vannes bourrées d’un humour tarantinesque absurde et vachard, le popcorn s’écluse sans peine.

Vesper Chronicles, de Kristina Buožyté et Bruno Samper

112 mn avec Raffiella Chapman, Eddie Marsan, Rosy McEwen, Richard Brake.
Actuellement en salles.

C’est une étonnante et réussie coproduction belgo franco lituanienne d’anticipation qui est sortie le 17 août dernier. Vesper Chronicles est un scénario dont l’originalité se démarque d’un pas de travers tout en chassant sur les terres des meilleures réalisations SF hollywoodiennes.
Déjà au printemps nous avions soutenue à une autre inventive et formidable variation des films de super héros à la sauce européenne, Freaks Out (lire Singulars). La co-réalisation de Kristina Buožyté et Bruno Samper revisite brillamment le genre post-apocalyptique. La Terre a vu dans sa globalité son écosystème totalement chamboulé par de funestes  expériences génétiques.
À ce titre la direction artistique rappelle par moment l’univers de Bertrand Mandico, (Les Garçons sauvages et After Blue paradis sale). Une jeune adolescente aux brillantes compétences biologiques tente de survivre dans ce monde dévasté. Avec pour seule compagnie un père totalement paralysé dont la conscience est réfugiée dans un drône.
Une atmosphère futuriste âpre, sombre et pesante règne sur cette histoire. Sans en détailler les tenants et les aboutissants nous avons là une réussite du genre à saluer. À l’instar de Freaks Out cité plus haut, Vesper Chronicles devrait trouver un plus large public lors de sa diffusion en vidéo à la demande. Et qui sait peut-être devenir une référence du genre à classer dans les trésors cachés.

Leila et ses frères, de Saeed Roustayi (2022)

159 mn avec Taraneh Alidoosti, Navid Mohammadzadeh, Payman Maadi, Mohammad Ali Mohammadi, Saeed Poursamini.
Actuellement en salles

Déjà l’année dernière Saeed Roustayi nous avait impressionné avec La Loi de Téhéran, une noirceur iranienne. Pas loin de la réussite égyptienne de 2017 Le Caire confidentiel de Tarik Saleh, (le prochain opus, La Conspiration du Caire, est attendu en salles en octobre).

Avec Leila et ses frères, le réalisateur iranien a décroché le Prix de la critique internationale lors du dernier Festival de Cannes. À nouveau, il nous offre une vision désespérante de la société iranienne.
Sous le joug de traditions sclérosantes, une jeune femme asservie à sa famille va tenter d’affranchir ses frères de l’emprise de leur père dévoré par un besoin de reconnaissance sociale grevée de coutumes ancestrales.
Se sortir de la misère en Iran relève de l’impossible. Le portrait que brosse Saeed Roustayi de l’état de son pays est sans appel. Pour quelques nantis, vitrine alléchante inaccessible, une immense majorité de miséreux ne peut accéder à une existence digne. Filmée par une caméra scalpel au plus près des visages et des sentiments pour renforcer le sentiment d’enfermement, malgré l’énergie désespérée d’une génération à tenter de s’en sortir.

Everything everywhere all at once, de Daniel Kwan et Daniel Scheinert

139 mn avec Michelle Yeoh, Ke Huy Quan, Jamie Lee Curtis, Stephanie Hsu, James Hong.
Actuellement en salles

Puis le dernier jour d’août est arrivé l’ouragan que la rumeur internaute attendait tant. Everything everywhere all at once, encore réalisé par un duo (Daniel Kwan et Daniel Scheinert), a tout de l’ovni cinématographique, le film sidérant de l’été. Produit pour la société A24, jeune mecque du ciné indé US, par les nouveaux magnats du kaboom intersidéral les frères Anthony et Joe Russo, il s’agit en fait sous ses airs de n’importe nawak survitaminé d’une comédie familiale sérieusement secouée.

Une mère de famille d’origine chinoise, (surabondante Michelle Yeoh) est au bord de l’implosion cérébrale. Elle doit gérer un mari qu’elle juge inapte, une fille lesbienne qu’elle maintient sous pression, un père chinois, vieil égoïste autoritaire, une laverie familiale avec tous les aliénés qui l’accompagnent et surtout un contrôle fiscal qui risque  de les laisser sur la paille. Son mari veut demander le divorce et sa fille est en passe de définitivement la rejeter. Jusque-là rien que de très banalement contemporain me direz-vous. Sauf qu’en se rendant au bureau de l’inspectrice du fisc, Jamie Lee Curtis tout en contre-emploi décapante, dans l’ascenseur son mari se transmute. Il lui annonce qu’il arrive d’un monde parallèle l’Alphaverse et qu’elle seule peut sauver l’univers de la destruction totale engagée par une créature maléfique, Jodu Putacki.
Bourré de références manga, ce mélange de science-fiction à la sauce comics, relevé d’un humour parfois potache et de kung fu pourrait faire fuir sous une apparence indigeste. En réalité il s’agit d’une très maline illustration du bouillonnement d’un cerveau en ébullition face à une saturation de stimulis. De multiples références de la pop culture qui mixent autant la comédie hongkongaise que le film d’action de kung fu et la science-fiction de série B, afin de transposer sur un écran ce qui peut se passer lorsque nous sommes pris dans un maelstrom émotionnel, il fallait y penser.

Rodeo, de Lola Quivoron

105 mn avec Julie Ledru, Yanis Lafki, Antonia Buresi, Louis Sotton, Cory Schroeder.
Actuellement en salles

Avec la fin de l’été souvent c’est le coup de blues. Au dernier Festival de Cannes, Lola Quivoron, jeune réalisatrice de 33 ans, a, malgré elle, défrayé la chronique. Par les temps qui courent ce n’est pas très compliqué. Une déclaration montée en épingle à propos de la police coupable de mettre en danger les amateurs de figures acrobatiques sauvages sur des motocross, a provoqué une bronca chez les partisans de l’ordre établi. Il ne s’agit là, en aucun cas, d’ une apologie de quoique que ce soit. Il nous faut au contraire saluer l’avènement d’une cinéaste que nous pourrions rapprocher d’une Julia Ducournau (Grave et Titane), de par l’intensité de leur propos. Que deux jeunes femmes s’emparent de sujets percutants est de bonne augure pour le cinéma français.

Le film Rodéo taxé d’indulgence envers les fauteurs de trouble à cheval sur des engins sans immatriculation, voire volés est un cri de guerre désespéré. Comment toute une génération de laissés pour compte tente de trouver un échappatoire à un destin en forme de cul de sac.

Julia, intensément incarnée par Julie Ledru, est une jeune sauvageonne inapprochable. Sans attaches, en déshérence, passionnément habitée par le seul exutoire qui lui procure un sentiment de totale liberté, la pratique du rodéo urbain. Elle ne s’encombre d’aucun scrupule et vole purement et simplement des motos au nez et à la barbe de vendeurs crédules. À la recherche d’une famille ou en tout cas d’une appartenance, elle intègre une bande de motards à la solde d’un trafiquant d’engins volés qui organise son petit monde depuis la prison dans laquelle il est incarcéré.
Ce que nous dit Lola Quivoron est que nous sommes au-delà de la désespérance. Il n’y a même plus de désespoir. Il n’y a plus qu’un quotidien qu’il faut enflammer d’odeur d’essence et à coup d’adrénaline de sensations qui conduisent à l’oubli d’une existence prise dans un étau. Julia et sa rage de vivre dans sa quête d’un absolu sans issue est au XXIème siècle, la féroce descendante du James Dean de La Fureur de vivre.

#Calisto Dobson

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