Culture

Happy birthday Sir John Eliot Gardiner, chef universel de Monteverdi à Berlioz

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 3 juillet 2023

La fraicheur, le mot qui caractérise le mieux la dynamique du plus français des chefs britanniques. Depuis son poste à l’Orchestre de Lyon en en 1983, Sir Eliot Gardiner tisse avec la France des liens qui vont bien au-delà de sa fascination pour la musique française de Rameau à Berlioz. Pour son 80e anniversaire, Erato et DGG Archiv rendent hommage à cet arpenteur universel de partitions – de Monteverdi à Verdi – avec deux somptueux coffrets.  Il est cet été en France avec Berlioz qu’il a contribué à faire aimer aux français ; avec la Philharmonie de Radio France, Symphonie Fantastique, le 16 juillet, à la Maison de la Radio France et 17 au Festival Radio France Occitanie Montpellier,  avec son Orchestre Révolutionnaire et Romantique et Monteverdi Choir, pour  Les Troyens les 22 et 23 août à La Côte Saint André, Festival Berlioz, le 29, Opéra Royal, Château de Versailles.

Sir John Eliot Gardiner à la tête de l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique, 2020 Photo crédit Richard Termine Carnegie Hall

Insatiable, universel, et inclassable

Depuis plus de 6 décennies, Sir John Eliot Gardiner est à l’avant-garde de la découverte du répertoire baroque, puis romantique dont il a bousculé l’approche. Avec un attachement particulier pour le répertoire français (Rameau, Berlioz, Massenet, Chabrier) qu’il défend contre mépris et ignorance.

Le «  fou de Bach » à qu’il a consacré un livre magnifique et une quasi intégrale de sa musique sacrée,  est aussi parti à l’assaut de l’ensemble du répertoire occidental, comme en témoigne les deux coffrets publiés par Erato, label qui dès 1975 faisait confiance à un chef de trente ans : 64 cd centrés sur l’Orchestre de l’Opéra de Lyon qu’il fonde en 1983 et dirige jusqu’en 1988, et par DG – Archiv : sur 104 cd, le baroque n’en occupe que 32.et près de 25 ans de conquêtes esthétiques avec ses ensembles.

Gardiner Complete recordings on Archiv Produktion & DG (2023)

Peu de chefs possèdent comme la fraicheur de visiter les compositeurs les plus rabâchés ou de redécouvrir des partitions méconnues d’en renouveler l’écoute. Si l’ancien étudiant d’histoire à Cambridge revendique le respect de l’interprétation sur instruments de l’époque de sa création – même Verdi ou Bizet ! – n’allez pas croire qu’il a un « esprit d’antiquaire », « mais pour  retrouver les sensations de l’époque, comme si cette œuvre venait tout juste d’être composée ».

L’anglais de Purcell n’est pas moins riche, ni moins universel que l’italien de Monteverdi ou l’allemand de Schütz. Ce sont d’ailleurs les trois maîtres de ce que vous appelez le Grand Siècle dont je me sens le plus proche- bien plus que de Lully ou de Charpentier, et vous savez combien de Rameau et Leclair à Berlioz et Chabrier, j’adore les musiciens français. 

Un arbre généalogique fertile

D’où puise-t-il cette curiosité insatiable doublée d’une rigueur d’archiviste dans le travail historique des sources ? De sa mère Marabel Hodgkin férue de spectacles familiaux et de tableaux vivants ? de son père Rolf écologiste et visionnaire dans la culture biologique ? de son oncle le compositeur Henry Balfour Gardiner qui s’orientera vers la sylviculture ? du grand père paternel l’égyptologue Alan Gardiner ou de son parrain Christopher Scaife professeur à l’Université de Beyrouth ? Au-delà de la sphère familiale, citons aussi son professeur français Nadia Boulanger qui lui ouvrit avec gourmandise les ressorts de la musique française !
Tous ont le sens de l’Histoire, du terroir et un goût naturel pour la musique.

Fustiger un chauvinisme qui oublie de respecter ses compositeurs nationaux

L’ancien directeur musical de Lyon n’a de cesse de faire aimer notre musique et d’en montrer le caractère « révolutionnaire ». Lui qui enregistra la Symphonie Fantastique de Berlioz dans les lieux mêmes de sa création, il s’enthousiasme d’une Carmen dans les mêmes conditions à l’Opéra Comique ; ce retour aux sources est propice à dénicher les filiations et des pépites inédites : « Bizet essaye de rompre avec les conventions de l’Opéra Comique. Les sources manuscrites, douloureuses à lire tant elles sont annotées montrent la lutte créative pour une fusion originale entre la prosodie et la musique. »

Suivre au plus près les coutures et le tissu musical

Le respect constant des textes et des styles consiste à les rendre saillant sans jamais en réduire ni la complexité ni la saveur originelle. Pour suivre au plus prés les coutures et le tissu musical, Gardiner s’appuie sur ses propres formations. Dès 1964 en effet l’étudiant de Cambridge d’alors rassemblait les meilleurs chanteurs du King’s College pour interpréter Les Vêpres de la Vierge Marie du compositeur italien. Le Monteverdi Choir – crée en 1964 passé professionnel en 1967 – et Monteverdi Orchestra crée en 1968 pour devenir en 1978 The English Baroque Soloists – puis l’Orchestre Révolutionnaire et Romantique (1990 n’ont cessé depuis d’explorer près de 400 ans du patrimoine musical européen où Monteverdi tient le rôle clé selon de Gardiner d’être « le premier à avoir propulsé la musique dans notre monde ».

Loin de l’archéologie et du didactisme

Leur complicité compte de multiples coups d’éclats ; du « Pèlerinage » Bach à Verdi, de Monteverdi à une intégrale des opéras de Mozart. Celui qui se partage entre la direction d’orchestre et la gestion de la ferme familiale dans le Dorset nous rappelle que le devoir premier du musicien est de «  s’ancrer dans le terreau de la partition, pour en dénicher la nourriture spirituelle qui ne demande qu’à se libérer. »
Il se contente – si l’on peut dire – de scruter tous les détails des partitions qu’il dévore, de les mettre en valeur au sein d’une histoire sensible, d’en canaliser les remous sans en filtrer l’écume. Et de rappeler que le devoir du musicien est de poursuivre la diffusion de cette nourriture spirituelle.

Bach montre la voie, nous révèle comment surmonter nos imperfections grâce à la perfection de la musique

Dès qu’on évoque le spirituel, difficile de ne pas évoquer la passion que le chef tisse avec Bach, compositeur qu’il a longuement médité : « Sa musique nous invite cependant à voir la vie par ses yeux, les yeux d’un artiste accompli, comme pour nous dire : voici une façon de réaliser complètement, dans toute son ampleur et toute sa portée, ce que signifie être humain »

On trouve de tout dans la Messe en si mineur, c’est ce que j’aime. Elle incarne à elle seule la richesse, la vitalité et l’étendue du champ musical de Bach. Elle représente aussi, à mes yeux, ses luttes personnelles avec la religion. Les gens peuvent trouver cela étrange, mais je pense que Bach, comme beaucoup d’entre nous aujourd’hui et un grand nombre de personnes à son époque, avait des doutes, se posait des questions difficiles, des questions spirituelles de croyance.
Sir John Eliot Gardiner

« Le plus beau présent que nous pourrions offrir à un compositeur serait, je pense, de replacer l’excitation, et peut-être aussi la peur, au cœur de son œuvre. » Ce que Gardiner ambitionne pour Monteverdi qu’il découvre à 6 ans, vaut pour tous les compositeurs qu’il embrasse littéralement.
Pour les rendre indispensable aujourd’hui.

#Olivier Olgan

Pour suivre les prochains concerts de John Eliott Gardiner

Le site du Monteverdi Choir & Orchestras
en savoir plus sur son label Soli Deo Gloria
le documentaire produit par ARTE sur John Eliot Gardiner – L’art de la direction d’orchestre 

Agenda en France 

Berlioz, Symphonie FantastiqueBeethoven, Concerto pour piano n°4 (A.Kantorow), Philharmonie de Radio France

Berlioz: Les Troyens, Orchestre Révolutionnaire et Romantique, Monteverdi Choir,

Rameau – Debussy – Ravel – Caplet

Haendel : Israel in Egypt, English Baroque Soloists, Monteverdi Choir,

Beethoven : Intégrale des Symphonies, Orchestre Révolutionnaire et Romantique, Monteverdi Choir

A lire

Musique au château du ciel. Un portrait de Jean-Sébastien Bach (Music in the Castle of Heaven. A Portrait of Johann Sebastian Bach, London, Penguin Books Ltd, 2013) ; traduction de l’anglais par Laurent Cantagrel et Dennis Collins, Paris, Flammarion, 2014

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