Culture

Harry Gruyaert, La part des choses, par Diane Dufour (LE BAL – Textuel)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 1er septembre 2023

« Je suis entre la photographie et le cinéma » revendique Harry Gruyaert, 81 ans. Entre Antonioni et Hopper, peut-on préciser. Grand baroudeur, pilier de Magnum, ce pionnier de la photographie couleur, avec entre autres Saul Leiter conçoit ses clichés à la manière d’un peintre. LE BAL réunit pour la première fois jusqu’au 24 septembre 23 dans une somptueuse mise en scène ses tirages en Cibachrome des années 1960 à 1990, issues de ses pérégrinations. Bienvenue dans un monde de teintes saturées captées « par tableaux détachés » selon Diane Dufour, directrice du BAL et commissaire. Un ravissement métaphysique chromatique.

Harry Gruyaert, Etat-Unis, Californie, Los Anegeles, 1980. La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOLgan

Je me dis parfois qu’il serait tellement plus simple de mettre en scène mes images, de repeindre tel mur comme Antonioni, ou de demander à tel personnage de s’habiller autrement.
Mais je crois que j’y perdrai ce miracle instantané de l’inattendu qui coupe le souffle, de ce phénomène très physique de la photo qui soudain s’inscrit.
Harry Gruyaert

Une flamboyante palette chromatique

Si les clichés de ce photographe, originaire d’Anvers, sautent littéralement de leur cadre, l’impact est démultiplié par une remarquable scénographie structuré par des murs de couleurs chaudes ; elle accentue l’impression de profondeur de ces 80 tirages Cibachrome tirées sur un papier photo plastifié à partir de diapositives, réunis pour la première fois, et rescapés des années 1974 à 1996. Pour une symphonie de couleurs impeccablement structurées. À l’instar des Américains Stephen Shore, William Eggleston, Joel Meyerowitz, Saul Leiter, il fait partie de ceux qui ont réussi à imposer la couleur en photographie.

Harry Gruyaert, La part des choses au BAL Paris Photo OOlgan

Du Vegas de 1982, au Moscou de 1989 en passant par New York (où il s’imprègne du pop art) des sables du Maroc aux rivages d’Irlande,  sa palette se déploie, fascine, dessine paysages et urbanité croqués à force d’aplats saturés et de lignes structurantes. Son cocktail de couleurs explosives transcrit et assume sa perception des choses et non les choses elles-mêmes, des clichés propre à déclencher un trouble, à la façon de peintres ou de cinéastes (Ingmar Bergman, Jean-Luc Godard, … Michelangelo Antonioni dont il revendique avoir vu milles fois ‘Le Désert rouge’.

Un bémol sur cette exposition, les indications (date, lieu) quasi illisibles renforcent certes la cohérence de vingt ans d’un immense travelling urbain du photographe, né à Anvers en 1941, mais méritent d’être mieux valorisées. « Le déclenchement semble n’être motivé ni par le souci documentaire ni la rigueur journalistique. Seule la rencontre avec l’image compte. » confirme Diane Dufour, a commissaire.

Harry Gruyaert, La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan

Il faut être seul pour faire ces images, être ouvert, chercher sa chance. J’attire les choses avec une sorte de magnétisme mais elles viennent aussi à moi
Harry Gruyaert

Harry Gruyaert, France, Paris, 1985. La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan

Se faire voyant, pas témoin

Je capte ce que je vois, ce que je vis, sans idées préconçues, sans mise en scène. Le hasard et la joie de la découverte me guident. Je pars à la recherche de l’image unique qui sera forte en soi.
C’est un métier physique, il y a quelque chose qui est de l’ordre de la pêche ou de la chasse

En photo, ce qui compte, c’est la relation, la rencontre avec le sujet photographié.
Harry Gruyaert

Harry Gruyaert, Belgique, Anvers, 1988. La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan


Harry Gruyaert, Belgique, Anvers, 1988 La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan

Entre le suspens d’Edward Hopper et la théâtralité d’un peintre hollandais

Photographier peut donc aussi être cela : communier avec un état de solitude et dire un mensonge plus vrai que la vérité.

J’ai toujours été fasciné par les lieux où les gens attendent. J’aime observer leurs mouvements, leurs postures, leurs regards, les groupes qu’ils forment, les situations qui se créent dans ces moments où le temps est comme suspendu. Les aéroports sont des lieux privilégiés car ils possèdent une théâtralité exceptionnelle. Les éléments d’architecture, le mobilier, les couleurs composent un décor où évolue, comme sur une scène, une cohorte de figurants. C’est un spectacle que je ne cherche pas à comprendre mais dont la dimension visuelle m’attire irrépressiblement.
Harry Gruyaert

Un corps à corps avec les choses et les êtres

Dans la bande passante de la vie, alors que tout se dérobe et échappe et pour que « tout tombe en place », il faut être à la fois plus là et moins là, s’oublier soi-même pour saisir la matière, la texture, tout ce qui fait l’ici et le maintenant ; se soumettre, tout en en cultivant la prescience, à un ordonnancement instinctif des formes, couleurs, symboles, lumières, motifs.
Diane Dufour, commissaire de l’exposition, directrice du LE BAL

Harry Gruyaert, Belgique, Bruxelles, Gare de Bruxelles midi, 1981 La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan

Des photographies du changement, pas du mouvement.

Ces photographies ne montrent pas l’apparence ou l’essence d’autres existences. Au contraire, elles témoignent de notre incapacité à comprendre vraiment ces existences ; ce sont des images qui montrent un point de vue extérieur à ces existences – point de vue vaguement sinistre, un peu triste, presque drôle, troublé. Ce sont des photographies – comme les pensées – de ce que nous ne pouvons retenir. Ce sont des images du monde qui s’enracine dans les objets de tous les jours et qui se dérobe à notre approche. Ce sont des images de cette part du monde que seul l’art peut atteindre.
Richard Nonas, auteur de plusieurs préfaces de livres sur Gruyaert, repris par le BAL

Harry Gruyaert, Belgique, Bruxelles, 1981. La part des choses (LE BAL Paris) Photo OOlgan

« Ma vie, sans la photo, serait un trou noir »
Gruyaert.

Vous comprendrez vite comment ses couleurs offrent une métaphysique du regard,  la force et la tension du sens inachevé.

#Olivier Olgan

Pour en savoir plus sur Harry Gruyaert

Sur les livres d’Harry Gruyaert

  • Harry Gruyaert, Préface de François Hébel, Postface de Richard Nonas, Textuel, 2015, 144 p. 59€
  • Maroc (Textuel, 2013),
  • Roots (Xavier Barral, 2012),
  • Rivages (Textuel, 2003, réed. 2008), Textuel, 2018, 144 p. 45€
  • TV Shots (Steidl 2007),
  • Made in Belgium (Delpire, 2000)
  • East/ West, introduction de David Campan, Textuel, coffret 160 p. 65€
  • Last call, L’étrange voyage d’Harry Gruyaert, 96 p. 39€

A lire 

  • Harry Gruyaert, de Brice Matthieussent, Actes Sud, 2022, 144 p.

A voir

Harry Gruyaert, photographe (Film Documentaire de Gerrit Messaien)

Harry Gruyaert, artiste photosensible (Arte.tv) : poussé par le désir irrésistible d’être photographe, malgré l’interdiction de son père, Harry Gruyaert issu d’une famille flamande catholique stricte et traditionnelle, décide de quitter son pays et de voyager. sauvée par la couleur.

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