Culture

La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes ( BNF Mitterrand)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 10 juin 2024

Tous ceux qui ont perdu toute introspection des Français, devraient voir l’exposition « La France sous leurs yeux » à la BNF Mitterrand jusqu’au 23 juin 2024 ou à défaut, se procurer le monumentale catalogue BNF. Les « 200 regards de photojournalistes » dont Yohanne Lamoulère et Théo Combes réunis par La Grande Commande « Radioscopie de la France » offrent une véritable immersion dans la vie de nos citoyens, renforcé par l’accrochage en forme de labyrinthe des 450 images sélectionnées sur près de 2000. Ce véritable inventaire de la France profonde est aussi un manifeste pour l’urgence d’un photojournalisme du temps long. Il confirme pour Olivier Olgan la nécessité de sortir la photographie comme un  instrument de représentation, mais « une forme qui pense », selon les mots de Jean-Luc Godard. A la fois vertigineux et précieux.

« Les travaux de la grande commande, en décentrant leur objectif vers des sujets qui peuvent paraître non prioritaires, périphériques, à contretemps, s’attachent cependant à une forme d’essentiel, entre aspiration à la justesse dans la représentation du temps présent et prolifération d’un imaginaire à même de dessiner un avenir pour notre nation. »
Héloïse Conesa, La photographie en commun, Catalogue BNF

Une introspection de la France sous le prisme de sa devise

Si « La France sous leurs yeux » se rapproche d’un inventaire « à la Prévert », dans le sens le plus noble du terme, à la fois poétique et proche des gens, la multitude des sujets abordés, comme la diversité des esthétiques réunies ne peuvent laisser indifférent. Entre ceux qui adoptent une forme de neutralité, de retenue et d’absence d’effet, et ceux qui s’autorisent une esthétisation d’événements susceptibles d’entériner ce déplacement de l’image de presse vers le champ de l’art, c’est la nature, la portée de la forme choisie pour le reportage qui est interrogée. L’enjeu demeure de ne pas résumer l’information visuelle au compte rendu ou au commentaire médiatique. Ici, le style arme la pensée. La volonté de relayer cette communauté d’esprit interroge aussi notre capacité à faire encore société.
Le parcours structuré autour de la devise de notre nation – Libertés, Égalités, Fraternités -, volontairement accordée au pluriel tient compte de la diversité des regards, associés de façon plus individualisé, plus intime que collective. La dernière partie de l’exposition, Potentialités, prend acte des défis  sociétaux à venir, notamment au niveau environnemental ou technologique.

L’exposition La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes est un stimulant labyrinthe (BNF Mitterrand)

La Grande Commande « Radioscopie de la France »
Missionnée en 2021 par la Rue de Valois, la BnF a piloté le vaste projet, dont le but était d’établir un état des lieux de la France au sortir de la crise sanitaire liée au Covid et de secourir une profession en péril.
Au total, 5,46 millions d’euros ont été alloués à 200 photographes de presse, chacun disposant de 22 000 euros pour produire un reportage.

Julien Magre, La Mâme bête, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

Toutes les nuances des esthétiques documentaires.

En miroir de cette mutation de la France contemporaine, se donne aussi à voir le constat de l’évolution de la photographie de presse qu’incarnent les 200 lauréats de la grande commande. De multiples faits d’actualité sont évoqués, où les impressions se mêlent à l’Histoire. Certains photographes font le choix d’être dans la captation de l’instant voire de l’événement, se rapportant par là-même à la grande tradition du photoreportage de presse (de Depardon à Ronis), quand d’autres optent pour une temporalité moins marquée. Ils privilégient alors le portrait, le paysage voire la nature morte ou la scène de genre et de nouvelles stratégies visuelles – construction en diptyque, mise en place de protocole de prises de vue, inscription de textes dans l’image, collaborations avec des scientifiques, des écrivains, etc. – à même d’instiller un registre plus métaphorique nous faisant prendre conscience des situations en jeu dans notre monde actuel.

Laurent Moynat, Natures mortes de repas de famille, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

Le retour aux sources du photojournalisme

« Être photojournaliste consiste à recueillir des données, à vérifier ses sources, à commenter des faits par l’image. « Être sensible à une cause ne fait pas un photojournaliste, c’est un point crucial. Ce qui fait du photographe un journaliste est le choix d’informer.
Le photojournaliste est donc journaliste. La déontologie de son métier est celle du journaliste.» Documenter par l’image nécessite, en amont, un travail d’investigation long et complexe, de repérages afin d’appréhender au mieux le terrain, qui réserve toujours ses surprises. (…) Les photographes semblent avoir fait leur cette citation du philosophe Baptiste Morizot : « Il y a un enjeu à reconstituer des chemins de sensibilité, pour commencer à réapprendre à voir. Si nous ne voyons rien dans la “nature”, ce n’est pas seulement par ignorance de savoirs écologiques, éthologiques et évolutionnaires, mais parce que nous vivons dans une cosmologie dans laquelle il n’y aurait supposément rien à voir, c’est-àdire rien à traduire, rien à interpréter. Tout l’enjeu philosophique revient à rendre sensible et évident qu’il y a bien quelque chose à voir et des significations riches à traduire dans les milieux vivants qui nous entourent.(…)

Jean-Robert, Tenir La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

Au-delà de ces deux cents productions individuelles, un récit collectif s’est élaboré, alimenté par ces images et, paradoxalement, par les sujets manquants.

À l’heure où les valeurs constitutives de la République sont à nouveau ébranlées et où l’archipélisation progresse, l’aventure de la grande commande offre une performance fédératrice révélant les nouvelles représentations d’une nation qui invente d’autres « manières d’être vivant22 », ensemble.. »
Emmanuelle Hascoët – La fabrique de la grande commande

Yohanne Lomoulère, Les Enflanne Lamoulère, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

La plus vaste état des lieux de la photographie en France

Il faut se laisser embarquer dans cette passionnante et précieuse dans les temps actuels – introspection de la France et des Français. A chaque pas, au détour des panneaux qui rapprochent tous ces regards, les images questionnent autant les registres iconographiques explorés et que les sujets cernés par leurs auteurs. Et la plongée est doublement passionnante. Les recherches esthétiques ajoutent une profondeur symbolique au sujet du reportage et nous y sensibilise davantage.

« Être reporter consiste à montrer un minimum de choses d’un maximum de faits ; il me plaît aujourd’hui de donner à penser un maximum de choses d’un minimum de faits. »
Gilles Saussier.

Véronique Popinet, Jardibs collectifs, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

Avec deux à trois tirages par auteur, difficile de se faire une idée de tout le travail accompli, il faut aller sur le site de la BNF pour voir les reportages en entier (dix clichés pour chacun).  En effet, tous les auteurs retenus ont soumis à l’issue de leur travail une cinquantaine de fichiers numériques à la Bibliothèque et produit deux sets de dix œuvres : le premier dans un format standardisé pour les collections nationales ; le second sert aux expositions avant de revenir aux auteurs.

Françoise Huguier, Des pieds et des mains, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

L’appel au temps long de l’information

On pourrait multiplier les considérations esthétiques mais aussi sociales sur ce patrimoine visuel rassemblé à la BNF, mais l’essentiel est de rappeler l’importance du photojournalisme – souvent déconsidéré par rapport à la photographie d’art (auxquels d’ailleurs toute la profession cède, faute d’engagements pérennes rémunérateurs) : il faut pouvoir compter sur le regard aiguisé d’un photojournaliste, nourri de diverses expériences sur le terrain et capable de mettre en perspective un événement, est vital pour prendre le recul nécessaire face  cette accélération souvent réductrice de l’immédiateté de l’histoire médiatique, faute de cette vigilance le règne du flux visuel mène à une défaite des faits voire à une forme de négationnisme historique

« Prendre le temps de faire des images, de les comparer avec d’autres plus anciennes, voire d’interroger leur possible réception à l’avenir, garantit alors l’établissement de la « juste mémoire », selon l’expression de Paul Ricoeur, une mémoire qui s’équilibre entre souvenir et oubli afin de faire histoire. »
Héloïse Conesa, La photographie en commun, Catalogue BNF

 

Grégoire Eloy, Le beau geste, La France sous leurs yeux, 200 regards de photojournalistes (BNF Mitterrand) Photo OOlgan

Olivier Olgan

Pour aller plus loin sur « La France sous leurs yeux« 

le site de La Grande commande, 200 regards de photographes sur les années 2020,

jusqu’au 23 juin 2024, BNF Mitterrand : Grâce à la « grande commande photographique » d’une ampleur historique – avec un budget de 5,46 millions d’euros – se dessinent les contours d’une France en clair-obscur, à la fois ouverte sur le monde et tentée par le repli, connectée et fragmentée, égalitaire et inégale, marquée par une nouvelle hiérarchie des territoires, une plus grande individualisation du travail, une économie et des paysages nouveaux, et des rapports au monde de plus en plus divergents.
Catalogue, La France sous leurs yeux, éditions BNF, 496 pages, 500 illustrations, 49 €. De nombreux essais cernent l’enjeu de la Grand Commande pour la sauvegarde du photojournalisme, et sa nécessité démocratique : « En miroir de cette mutation de la France contemporaine, se donne aussi à voir l’évolution de la photographie de presse. Certains photographes font le choix d’être dans la captation de l’instant, voire de l’événement, se rapportant par là-même à la grande tradition du photoreportage de presse. D’autres optent quant à eux pour une temporalité moins marquée, revendiquant en ce sens un registre plus métaphorique et de nouvelles stratégies visuelles à même de nous faire prendre conscience des situations en jeu dans notre monde actuel« .

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