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Culture

Le carnet de lecture de Philippe Mouratoglou, guitariste classique, La Bellezza

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 28 février 2024

S’il traverse les genres et les époques, du baroque au Jazz,  Philippe Mouratoglou se définit d’abord comme un « guitariste classique ». Au-delà de la virtuosité, le musicien cherche à coller au son de chaque style. Son 16e enregistrement La Bellezza (Vision Fugitive) en témoigne. Avec les chefs d’œuvres de Francesco da Milano (1497-1543), Nuccio d’Angelo (né en 1955), en passant par Giulio Regondi (1822-1872) et Mario Castelnuovo-Tedesco (1895-1968), son « Grand tour » capte l’identité propre de cinq siècles de musique italienne. Ses prochains concerts montrent la diversité de son répertoire, Duo, avec le mandoliste Julien Martineau, la soprano Ariane Wohlhuter, les Orchestres de chambre La Follia, et de Daniel Tosi. Invitations gourmandes des échappées belles, pour Olivier Olgan dans tous les sens du terme.

Philippe Mouratoglou, guitariste classique Photo Maxim François

Je suis un guitariste classique qui fait régulièrement des incursions dans d’autres styles musicaux pour se ressourcer.

Dès que l’on aborde la guitare, il faut d’abord balayer les idées reçues dans lesquelles on ne cesse de l’engluer. Philippe Moratoglou s’y engage depuis des décennies. La diversité de son parcours comme sa richesse de sa discographie en témoignent. Avec une ligne de conduite, s’exprimer à travers la recherche du son de chaque style qu’il aborde avec les résonances naturelles de son instrument. Seul ou avec diverses petites formations, il pratique toute la variété des guitares acoustiques, à cordes acier, six cordes, douze cordes ou baritone.
Face aux malentendus d’un instrument rangé comme « populaire« , il est toujours demandé davantage d’ouverture d’esprit et de curiosité tous azimuts. Heureusement le disciple des maîtres Wim Hoogewerf, Roland Dyens et Pablo Marquez (dont il fut aussi l’assistant avant d’être lui aussi professeur au Conservatoire de Strasbourg) en a fait une seconde nature exemplaire.

La guitare souffre d’un déficit de légitimité et d’un problème d’image qui vient d’un quiproquo; cataloguée comme un instrument populaire, elle possède pourtant un répertoire savant d’une richesse infinie.  S’il est vrai que les plus célèbres compositeurs du 19ème siècle n’ont pas écrit pour elle à quelques exceptions près (Paganini, Berlioz), de très grands noms du 20ème siècle l’ont fait: Benjamin Britten, Tōru Takemitsu, Joaquin Rodrigo, Manuel de Falla, Francis Poulenc, Luciano Berio, Elliott Carter…
Philippe Mouratoglou

Seule sa force émotionnelle compte

Résolument, programme après programme, le guitariste cherche la « musique qui parle à l’âme ». N’attendez pas dans sa recherche des concepts, ni même une exégèse de musicologue. Ce qui compte à ses doigts, à travers les apports d’une recherche stylistique, c’est « la force émotionnelle » de la musique. Celle-ci jaillit tout le long de ses programmes.  Son imagination débridée, son souffle émancipateur partagent pièce après pièce tout qui fait le sel de la vie, chagrins et sublimes compris.

C’est une musique qui parle à l’âme et qu’il « refuse d’analyser » ; c’est sa force émotionnelle qui compte. Pas de concept ni d’exégèse de musicologue encombrante mais le raffinement de la mélodie, la seule beauté du son.
Avec Mouratoglou, c’est le fol embrasement. C’est le fertile embrassement.

Invitation au Grand Tour

Le dernier disque d’une magnifique lignée d’enregistrements poursuit sa quête, dans le raffinement de la mélodie, la beauté du son. Bien plus qu’une anthologie à vocation historique, patrimoniale, ou documentaire, La Bellezza invite à une sorte de « grand tour », ce voyage initiatique au-delà des Alpes que tout esthète ou artiste se devait d’accomplir pour parfaire sa formation et affûter son goût.

L’intérêt que je trouve à réunir sur un même disque ces œuvres de styles très différents, réside aussi dans le fait de chercher un son spécifique à chacune avec le même instrument.
Philippe Mouratoglou

De Francesco da Milano (1497-1543), Nuccio d’Angelo (né en 1955), en passant par Giulio Regondi (1822-1872) que Gilles Tordjman désigne comme « le secret le mieux gardé de la guitare romantique ». Sous oublier,  la mythique  Sonata Omaggio a Boccherini de Castelnuovo-Tedesco (1895-1968).
Ce travail d’orfèvre de styles entre les siècles n’entrave en rien le bonheur que l’on éprouve à recevoir ces musiques jubilatoires, aucunement pédantes, ni inutilement virtuoses. Le guitariste s’ingénie à trouver des pièces pleines de vitalité voire de volupté. Cela s’entend et fait du bien, balayant les arrières pensées que l’on accroche à l’instrument.  La surprise est constante en découvrant chacun de ses univers sonores d’emblée séduisants, possédant cette santé, cette force tranquille qui nous charme autant qu’elle nous nourrit.

Italie rêvée autant que vécue, berceau des arts ayant fécondé toute l’Europe mais aussi le Nouveau Monde, ce territoire de désirs et de splendeurs diverses se parcourt au pas du promeneur, dans l’émerveillement toujours recommencé d’une civilisation qui a fait de la beauté sa vertu cardinale.
Gilles Tordjman, auteur du livret

Gage d’indépendance et d’ouverture

Avec le clarinettiste Jean-Marc Foltz et le graphiste Philippe Ghielmetti, Philippe Mouratoglou fonde en 2012 le label Vision Fugitive, sur lequel le trio multiplie les projets originaux : après une exploration du répertoire du bluesman Robert Johnson (Steady rollin’ man, 2012), un trio guitare contrebasse-batterie avec Bruno Chevillon et Ramon Lopez (Univers-solitude, 2018 et Ricercare, 2021),  Jean-Marc Foltz (Legends of the Fall, 2017), et plusieurs récitals totalement tranchants où Francesco da Milano dialogue avec Benjamin Britten et ses propres improvisations (Exercices d’évasion, 2013 ; D’autres vallées, » … 2016), et avec la soprano Ariane Wohlhuter, We only came to dream, 2013 ; Mélodies & Lieder, 2017…

Avec O Gloriosa Domina, il initiait déjà un voyage dans l’évolution de la guitare espagnole depuis le XVe siècle jusqu’à nos jours : répertoire de la vihuela à l’aube du Cinquecento (Narvaez), période classique (Sor), romantisme et avènement de la guitare moderne (Tarrega), synthèse du folklore andalou, des formes anciennes et de l’impressionnisme français au début du XXe siècle (Falla, Turina, Rodrigo).

Puis allant plus loin sur les deux géants incontournable de la musique espagnole : avec Isaac Albéniz (Rumores de la Caleta, Albéniz et le flamenco, 2014), avec Pedro Soler, 2014, et Fernando Sor, 2019.

La musique de Sor en surface séduisante et familière ressemble finalement à l’un des rares portraits qu’il nous reste de son auteur : il est saisi avec cette sorte de demi-sourire qui dit l’ironie sans méchanceté, le retrait engagé et la ferveur sans illusion de tous les artistes qui ont préféré, à leur corps pas trop défendant, la justesse à la grandeur. Et qui nous parlent encore, en proportion de cette folle sagesse.
Gilles Tordjman, livret 

En délivrant cette ‘insolence raisonnable‘ qui colle à la peau de chaque œuvre, Phillippe Mouratoglou plane et nous fait planer.

Olivier Olgan

Le carnet de lecture de Philippe Mouratoglou.

J.S. Bach, Cantates pour alto, Andreas Scholl, Collegium Vocale Gent, Philippe Herreweghe (1998)

Le double choc de la découverte de la voix céleste d’Andreas Scholl et de l’air « Vergnügte Ruh, beliebte Seelenlust », dont cette version est mon morceau de musique préféré tous styles confondus. 

Egberto Gismonti: Sol do meio dia (1978) 

Le guitariste et pianiste brésilien Egberto Gismonti – qui fut l’élève de Nadia Boulanger – est certainement l’un des 2 ou 3 musiciens qui ont eu la plus grosse influence sur moi. Son syncrétisme musical unique, fait de musique « savante » européenne, de musiques traditionnelles brésiliennes et de jazz fait merveille sur cet album où l’on croise également les tablas de Collin Walcott, la guitare à 12 cordes de Ralph Towner, le saxophone de Jan Garbarek et les percussions de Nana Vasconcelos.

Keith Jarrett trio: Still live (1988)

Le célèbre « Standards trio » de Keith Jarrett avec Gary Peacock et Jack DeJohnette dans un de ses enregistrements en concert les plus impressionnants. Une leçon d’improvisation et un niveau d’interplay qui laisse pantois. Version d’anthologie de « My funny Valentine », entre autres merveilles…

John Coltrane & Johnny Hartman (1963)

Lorsque John Coltrane accepte l’idée de son producteur d’enregistrer un disque avec un chanteur, il pose une condition: ce sera avec le baryton Johnny Hartman et personne d’autre!
Il en résulte ce disque splendide dans lequel l’esprit d’ aventure du quartet du saxophoniste et l’incroyable maîtrise du chanteur trouvent un point d’équilibre idéal entre classicisme et modernité.

Paco de Lucia: Siroco (1987) 

Paco de Lucia est un phare pour tous les guitaristes. Dans une discographie où les chefs-d’ œuvre ne manquent pas, Siroco reste mon album préféré. Délaissant pour un temps les expériences « fusion » de son sextet, Paco revient à une expression plus simple et met sa technique sans limite au service d’une intensité et d’une expressivité inégalées.

Allain Leprest : Je viens vous voir (2002)

Allain Leprest, chanteur et poète fulgurant, inoubliable dans cet enregistrement en concert..
Une présence scénique dont on se rappelle toute sa vie quand on a eu la chance d’en être le témoin.

https://youtu.be/T0mt1jyKYsY

Francis Bacon, L’art de l’impossible – entretiens avec David Sylvester (1976)

Une série d’entretiens passionnants entre le peintre et le critique d’art.

Mike Leigh: Naked (1993)

Un film marquant, pour son mélange de drôlerie et de noirceur absolue, et pour la performance époustouflante de l’acteur David Thewlis.

Pour suivre Philippe Mouratoglou

A écouter (voir Discographie)

La Bellezza, Œuvres de Da Milano, Regondi, Castelnuovo-Tedesco, D’Angelo, Vision Fugitive

Agenda

Concerto op.30 n°1, de Mauro Giuliani avec l’Orchestre de chambre La Follia

  • 13 avril, 20h, Wintzenheim (Haut-Rhin)
  • 21 avril, 17h, Orschwihr-Bergholtz (Haut-Rhin)
  • 25 mai, 20h, Turckheim (Haut-Rhin)

Duo, avec Julien Martineau (mandoline)

  • 30 avril, 20:30, Festival Graines de son, Eglise de Varennes sur Morge (Puy-de-Dôme)
  • 28 juin, 20:00, Festival des Monts de la Madeleine (Loire)
  • 13 septembre, 19h, Camp de Rivesaltes (Pyrénées Orientales)
  • 14 septembre, 18h, Eglise de Molitg-les-Bains
  • 13 septembre, 17h, Eglise de Py (Pyrénées Orientales)

Duo, Ariane Wohlhuter (soprano)

  • 23 juin, 17h30, Wintzenheim-Logelbach (Haut-Rhin)

Concerto pour guitare, de H. Villa-Lobos & Tres Danzas Concertantes, de L. Brouwer avec l’Orchestre de chambre de Daniel Tosi

  • 21 juillet, 18h, Eglise de Saint-André (Pyrénées Orientales)
  • 23 juillet, 18h, Eglise de Sigean (Pyrénées Orientales)
  • 25 juillet, 18h, Pézilla-la-Rivière (Pyrénées Orientales)
  • 26 juillet, 18h, Eglise de Sansa (Pyrénées Orientales)

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