Culture

Le carnet de lecture de Ronald Martin Alonso, gambiste, ensemble Vedado

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 10 juin 2024

Depuis le choc ressenti à 20 ans par le film ‘Tous les matins du monde’ qui lui révèle la viole de gambe, Ronald Martin Alonso tisse des dialogues fructueux entre ses deux « continents baroques » de cœur, les Amériques et la France. Le gambiste, continuiste en autres de la Cappella Mediterranea du chef Leonardo Garcia Alarcon, produit avec son Ensemble Vedado des projets personnels aussi ambitieux qu’inédits:  que ce soit Folias Americanas associant les Folies d’Espagne, de Marin Marais aux rythmes cubains de Calixto Álvarez (né en 1938), ou Mujeres qui rend hommage aux personnalités marquantes du Nouveau Monde… Avec ses complices, Vedado est cet été sur les routes de France pour vous inviter espère  Olivier Olgan à traverser le temps et les frontières, aussi bien entre continents qu’entre genres musicaux.  

Pétrie d’utopies, à la recherche de sonorités anciennes et de conquêtes sonores contemporaines, Ronald Martin Alonso met en miroir – au-delà des siècles et des frontières physiques ou symboliques – des personnalités (Marin Marais – Calixto Álvarez, Philippe Hersant – Sainte Colombe) et des rythmes délicats dont il perçoit les correspondances gourmandes.

S’il pratique à La Havane où il né la guitare et la contrebasse, c’est à 20 ans que sa vie bascule avec la découverte de la viole de gambe au centre de la rivalité entre Sainte-Colombe et Marais dans le film « Tous les matins du monde » d’Alain Corneau.

Sa vocation est née.

Faute de partitions et de méthodes, il les recopie, se procure un instrument, et se met à apprendre seul les tables. En intégrant l’ensemble Ars Longa, dirigé par Teresa Paz, où il peaufine sa pratique de la viole à chaque passage en France avec Marianne Muller et Martin Bauer, enregistre plusieurs disques de musique baroque latino-américaine remarqués. Grâce aux échanges organisées par l’association « Les chemins du Baroque » animée par Alain Pacquier des tournées en Europe. Sa passion l’amène à s’installer en France en février 2004 où le transfuge reprend l’enseignement de la viole de gambe pour sortir diplômé avec les félicitations du jury à l’unanimité des Conservatoires de Paris et de Strasbourg.

La suite, il nous la raconte.

Quel fut le choc à 20 ans au contact de la viole de gambe ?

Ronald Martin Alonso, gambiste et fondateur de l’ensemble Vedado Photo OOlgan

Si la rencontre avec la viole de gambe s’est faite par le film Tous les matins du monde, d’Alain Corneau, ma plus forte impression est venue par l’instrument dès que j’ai eu une viole même médiocre dans les mains. Guitariste de formation, la viole en est plus proche que le violoncelle ; c’est plus une guitare que l’on joue avec un archet. Ce jeu d’harmonie constant qui vient de l’archet sur l’instrument lui donne aussi sa richesse. Il est accordé par quartes comme une guitare, cela permet de faire toute sorte d’ accords.

Je ne cherchais pas la puissance du son. C’est la couleur du son toujours qui peut m’émouvoir, plus que sa puissance qui empêche de profiter des harmoniques des autres instruments.

Marin Marais est venu après, parce que le seul disque que j’avais était un enregistrement de Jordi Savall où était imprimé au dos de l’album la partition des « Voix Humaines ». Je l’ai recopiée pour la jouer. Petit à petit, j’ai commencé à la maitriser. Derrière un disque, il y a une histoire et permet la compréhension de ce que l’on écoute.

La rencontre avec Marin Marais est et restera un moment central de mon existence. C’est un musique très vocale, qui raconte toujours quelque chose, comme s’il y avait des mots derrières les notes.

Vous êtes aussi un des ‘enfants’ des Chemins du Baroque, ce prodigieux projet de coopération musicale animé par Alain Pacquier qui documenta dans les années 2000, puis enregistra sous le label K17,  les grandes étapes du métissage baroque apporté aux Amériques par les conquérants venus d’Europe ?

Grâce à Alain Pacquier, Les Chemins du Baroque ont rendu possible les échanges culturels entre la France et différents pays d’Amérique latine. Deux fois par an nous venions en France pour faire des concerts et pour enregistrer. Quand j’ai décidé de rester en France en 2004, j’ai été accueilli pendant trois ans au sein de Chemins du Baroque. Tous les ans, le Festival de Sarrebourg prenait l’allure d’une grande fête réunissant tous les ensembles baroques latino-américains pour des projets croisées, comme le Fiesta Criolla.

Si les racines de la musique baroque sont en Europe, quand on l’écoute aux Amériques, il y a d’autres couleurs, des instruments qui n’étaient pas faits de la même manière en Amérique latine, et il y a la présence de la culture africaine et indigène qui donne quelque chose dans le rythme qui change les sonorités de cette musique. 

La rencontre des différents musiciens autour de Gabriel Garrido et l’Ensemble Elyma a été une sorte d’artifices incroyable, une occasion unique de rencontrer des musiciens, et d’écouter des musique complètement inconnues.
Retrouver Leonardo Garcia Alarcon, connu dans ces circonstances a été un véritable cadeau du ciel, tout me permettant d’aborder des opéras italiens que j’adore. Les Libertés qu’il nous donne en tant que continuistes ; libertés qui s’inscrivent dans un échange constant, où tout est à réinventer à chaque fois pour créer des choses vraiment extraordinaires.

Comment est né l’Ensemble Vedado, autour de quels compositeurs s’est-il construit ?
 


L’Ensemble Vedado est né en 2014 à l’occasion d’un projet autour de pages vocales du compositeur cubain Esteban Salas (1725-1803). Une rencontre très importante s’est aussi produite avec Philippe Hersant. C’est à l’occasion d’un concert de l’Ensemble Sagittarius à Bordeaux, au cours duquel je jouais son « Chemin de Jérusalem« , que nous avons fait connaissance et noué des liens d’amitié. Il m’a d’ailleurs dédié une pièce, Pascolas (2019) qui, avec Le chemin de Jérusalem, figure dans mon premier disque en solo, aux côtés de compositions de Sainte-ColombeDialogues », Paraty, 2020).

La mise en miroir d’un auteur baroque avec un contemporain est aussi la ligne que nous adoptons régulièrement à l’Ensemble Vedado, soit en cherchant parmi les pièces contemporaines écrites pour nos instruments baroques, soit en proposant des créations comme c’est le cas avec les Folias Americanas de Calixto Álvarez.

Comment vous est venue l’idée d’associer Marin Marais et Calixto Álvarez ?
 


Jouer des compositions cubaines avec des instruments baroques crée des sonorités uniques. Nous sommes aussi des artistes qui vivons aujourd’hui. Effacer toutes barrières est une manière de créer un socle commun.

Le compositeur Calixto Álvarez est le père de Calia Álvarez, l’une des violistes de l’ensemble. Il a arrêté de composer quand il est parti pour l’Espagne, sauf deux pièces pour viole de gambe dédiées à sa fille. Il a accepté de transcrire ses Folias Americanas pour trois violes (+ clavecin, théorbe, percussions), ce sont ses pièces qui figurent sur notre enregistrement.

Après un premier programme Mujeres, dédié à la féminité en général et à la mère en particulier, vous avez un projet de suite avec la chanteuse Diana Baroni ?

Je veux que la musique populaire puisse aussi entrer dans nos instruments et réciproquement. A Cuba par exemple, la musique savante et populaire est intrinsèquement réunie. La frontière s’il est n’est pas effacée, et complètement perméable. Les compositeurs classiques les intègrent complètement.

Si on arrive à faire partager ce voyage dans le temps et au-delà des frontières, on a gagné notre pari. D’autant que le public se met beaucoup moins de barrières qu’on croit. Il nous étonne souvent par leur désir de découvertes.

Dans Mujeres, nous avons découvert qu’il y avait beaucoup de chansons d’Amérique latine méconnues en Europe autour de la femme.
Aussi nous avons regroupés une anthologie de toutes les époques, et de plusieurs pays, du Mexique à l’Argentine, de la Bolivie à Cuba où la femme est décrite comme à l’origine de tout, comme la ‘pacha mama » qui donne naissance à la Terre, mais aussi à toutes ses poétesses qui n’arrivaient pas à s’exprimer.

Pour moi la mère s’est très important. La culture latine donne une place sacrée à la mer créatrice. Avec nos sonorités baroques, nous les apportons dans d’autres musiques composées beaucoup plus tard.

Nous avons le projet de suite intitulé ‘Madre Selva’ qui fera une alerte pour Gaïa la terre nourricière qui nous a donnés la vie. On le construit en pensant à la pulsation, aux rythmes, très liés au cœur et à la vie. Pour le finaliser, nous allons inviter d’autres artistes notamment le joueur de Zarb franco-iranien, Keyvan Chemirani et le percussioniste cubain Abraham Mansfarroll. Une première résidence à Saint-Michel-l’Observatoire est prévue au début du mois d’Aout avec un concert le 10 août. Puis une autre à La Cité de la Voix à Vézelay pour le finaliser et l’enregistrer en octobre. Pour voir le jour en 2025 après Les Leçons de Ténèbres, d’ Alexandre de Villeneuve, véritable chef d’œuvre du baroque français que nous venons d’enregistrer.

Propos recueillis par Olivier Olgan fin mai 2024

Le carnet de lecture de Ronald Martin Alonso

Grandes Boleros a capella, Gema 4 

Il a été mon premier CD, un disque étonnant et passionnant, qui m’a fait aimer la musique a cappella, la musique cubaine, le boléro comme le genre idéal du sentiment, de l’émotion. Comme c’était le seul disque que mon père avait acheté, 15 dollars, l’équivalent de son salaire d’un mois à l’époque à Cuba, on l’a écouté à la maison tous les jours pendant très longtemps. Encore aujourd’hui je l’écoute souvent et il me transporte dans le passé au temps de mes années à Cuba. 

Rabo de Nube, de Silvio Rodríguez 

La chanson qui donne nom à ce disque restera pour toujours l’une de mes chansons préférées. Silvio Rodriguez est avant d’être un grand musicien un immense poète, ses chansons sont de petits bijoux remplis d’images oniriques, de métaphores poétiques dans la tradition de la littérature caribéenne. Ce CD est sorti l’année où je suis né. 

Lamentations, de Cavalieri, par Le Poème Harmonique

J’ai écouté d’abord ce programme en live au Festival de Sarrebourg en 2003, lors d’une de mes premières visites en France, et ce concert m’a marqué pour toujours. J’ai écouté ce disque tous les soirs avant de m’endormir pendant très longtemps. Je n’avais jamais entendu une musique pareille, la voix de Claire Lefilliâtre m’a subjugué. Comme les Leçons de Ténèbres de Couperin, cette musique labyrinthique me transporte dans une autre dimension, un espace-temps indéfini et mystérieux, hypnotique.

Douce France, d’Anne Sophie Von Otter

C’est une chanteuse suédoise qui m’a fait aimer la musique française, une chanteuse que j’adorais déjà dans le répertoire baroque. Quand on m’a offert ce CD à Noël 2013, je suis tombé sous le charme, j’ai commencé à écouter Barbara, à aimer ses chansons, sa mélancolie. Anne Sofie von Otter lui ajoute son amour de la France, son timbre, un sens de la prononciation et un goût du mot unique. Ce disque m’a fait découvrir également les mélodies françaises de Reynaldo Hahn qui m’ont bouleversé et que je n’avais pas entendues auparavant.

Gli Amori d’Apolo e Dafné, de Francesco Cavalli par l’ensemble Elyma dirigé par Gabriel Garrido

Ce disque qui m’a fait aimer plus que tout autre la musique italienne du XVII siècle. Gabriel Garrido y déploie une palette de couleurs, et instille à ses artistes une énergie unique pour mettre le texte en musique, le représenter et d’exacerber les émotions à travers la musique.
C’est aujourd’hui l’un de répertoires qui me fascine le plus et que j’interprète avec des ensembles comme Cappella Mediterranea dirigé par Leonardo Garcia Alarcón, le disciple de Gabriel Garrido.

Les Souffrances du jeune Werther, de Johann Wolfgang von Goethe. 

Ce livre m’a passionné quand j’étais adolescent. Ça a été mon livre de chevet pendant quelques années. Comment le sentiment amoureux non réciproque pouvait faire perdre la raison menant jusqu’au suicide. Je suis un être très romantique, très passionné et je me suis beaucoup identifié avec le personnage principal.

Jonathan Livingston le goéland, de Richard Bach. 

Un livre qui m’a appris à m’accepter malgré la différence, d’accepter les autres comme ils sont, d’essayer de voler toujours plus haut, de trouver ma place dans le monde, de me battre pour mes rêves, de ne jamais y renoncer. 

Amor en los tiempos del cólera de Gabriel Garcia Márquez. 

Mon premier grand roman latino-américain. Une histoire d’amour de toute une vie, je croyais, je crois toujours à l’amour éternel, à la rencontre de deux êtres qui sont venus dans ce monde pour s’aimer.  

La Edad de Oro, de José Marti.

Un livre rempli de poèmes pour enfants écrits par José Marti au XIX siècle, le poète national cubain, destiné à son fils. Ce sont des poèmes d’une grande tendresse. Chaque poème cache un message d’amour à son prochain, à la terre qui nous a vu naître, de partage avec ceux qui sont plus pauvres, de l’importance d’apprendre, de s’instruire, de trouver sa voie, d’essayer toujours d’être une meilleur version de soi-même. Comme disait Jose Martí « Les enfants sont l’espoir du monde ».

Le Parfum, de Patrick Süskind 

Je me suis beaucoup identifié avec le personnage principal du livre car je suis moi-même très sensible aux odeurs, tant les bonnes comme les mauvaises. Le processus de distillation m’a fasciné, le fait concentrer dans une goute l’essence d’une fleur ou tout autre matière. Aujourd’hui je vais très souvent à Saint-Michel-en-Provence dans un lieu magique où je suis en résidence avec mon ensemble pour créer mes programmes, mes enregistrements, un lieu où je suis entouré de fleurs, de champs de lavande, des papillons, un lieu qui m’inspire plus que tout autre.

Pour suivre Ronald Martin Alonso

Discographie

  • Folias Americanas, Marin Marais (1656 – 1728), Suite à trois violes en sol & en ré Majeur & Calixto Álvarez (1938) Folias Americanas, Paraty, 2024
  • Mujeres, avec la chanteuse Diana Baroni, Rafael Guel Frias, guitare baroque, percussions et flûtes Aparté, 2023
  • Marin Marais, « Le Grand Ballet », troisième livre pièces pour viole seule (1711), Andreas Linos, viole de gambe, Manuel de Grange, théorbe et guitare baroque, Paolo Zanzu, clavecin Paraty, 2022
  • Dialogues, Sainte-Colombe, pièces pour viole seule & Philippe Hersan, Le chemin de Jérusalem, Pascolas, Paraty, 2020
  • Marin Marais, Les Folies Humaines, pièces choisies Livres II & V, pour viole seule, Damien Pouvreau, théorbe et guitare baroque, Thomas Soltani, clavecin Vedado Musica, 2015

Agenda

« Mujeres » avec Diana Baroni, voix et traverso, Rafael Güel Frias, guitare baroque, chant et percussions

  • 7 août 2024 – 20h Cucuron (84)
  • 18 août 2024 – 20h, Château de l’Hermitage, Valenciennes (59)
  • 15 septembre 2024 – 17h, Festival Orferidis, Église Sainte-Geneviève de Falmagne, Belgique
  • 17 septembre 2024 – 20h, SendenSaal, Bremen, Allemagne
  • 22 septembre 2024 – 17h, Festival d’Ambronay

​« Folias Americanas », Marin Marais / Calixto Álvarez

29 – 30 juillet 2024, Festival Baroque de Tarentaise

« Madre Selva » avec Diana Baroni, voix et traverso, Rafael Güel Frias, guitare baroque, chant et percussions

  • 10 août 2024 – 19h, Saint-Michel l’Observatoire (04)

A lire

Marcel Quillivéré, Cuba, une histoire de l’île par sa musique et sa littérature (Albin Michel – France Musique, 2024) 368 pages pour débuter l’histoire à Santiago de Cuba en compagnie d’Esteban Salas en 1725 et la refermer, provisoirement, le 7 décembre 2021 avec Rolando Díaz, réalisateur cubain exilé en Espagne.
A écouter le podcast Carrefour des Amériques, France Musique

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