Culture

Les derniers Soulages, 2010-2022 (Musée Soulages Rodez - Gallimard)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 24 décembre 2023

Quoi de plus évident que de présenter « Les derniers Soulages 2010 – 2022 » au cœur de « son » Musée inauguré par lui à Rodez en 2014 ?  D’une période prolixe où plus de 300 tableaux ont été créés, Benoît Decron, commissaire et directeur a choisi, avec l’aide de sa veuve Colette, 45 œuvres pour « boucler » l’aventure de l’Outrenoir. Certaines, réparties dans toutes les salles du lieu de référence dédié au plasticien centenaire, témoignent d’un apaisement dans ses recherches et ses allers et retours dans plus de 70 années de créations. Le parcours jusqu’au 7 janvier 2024 ou à défaut le catalogue (Gallimard) conjugue les premières analyses et témoignages posthumes sur la portée d’une œuvre plurielle qui emmène le spectateur dans un autre champ mental, où tout devient possible.

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Ce qui m’intéresse, c’est ce que je ne connais pas.
Quand je commence à travailler, je suis attentif à ce que je ne sais pas – si je fais ce que je sais, alors je répète – et aussi à la manière aléatoire dont les choses arrivent. Je me suis rendu compte très jeune de la frontière extrêmement floue qu’il y a entre le déterminé et l’aléatoire. C’est comme cela que je me suis mis à réfléchir à la peinture, en peignant.

Pierre Soulages, en 2010, sur le processus de sa création.

Fascinante vitalité du plasticien centenaire

Entre la rétrospective du Centre Pompidou de 2010 et son ultime peinture réalisée dans l’atelier de Sète, datée 15 mai 2022, le plasticien a produit plus de 300 œuvres. Poursuivant son « aventure » de l’outrenoir. Soulages comme le montre les toiles réparties dans l’ensemble de son musée ne cesse de renouveler ses expériences picturales sans transformation brutale ; il réinvente sans modifier son protocole de travail et poursuit sa quête jamais rassasiée de la lumière du noir. « C’est ce que je fais, a-t-il écrit, qui m’apprend ce que je cherche. »
D’autres interventions sur la surface peinte apparaissent, aussi énergiques qu’inédites, associant le mat au brillant, l’horizontale à l’oblique.

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Soulages ne cesse de renouveler. Il intervient dans la surface de diverses manières, par entailles, stries, scarifications, larges ou resserrées, obliques ou horizontales, sans redites ni système. (…) Et c’est bien, comme chez d’autres grands créateurs, une poursuite sans relâche et toujours recommencée de la peinture qui anime Soulages tout au long de ces années ultimes.
Alfred Pacquement, Président du musée Soulages, Rodez

Jamais crépusculaire, toujours solaire

Soulages, Peinture 157 x 222 cm, 26 février 2011, Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Pas de zone grise chez lui, il avait plaisir à peindre, toujours préoccupés par la nouveauté, par un avenir façonné par l’ expérience, conjuguant le futur et le passé en théorie et le créait en pratique. Inventer, refaire autrement. Fort de son attachement à l’art des origines et à l’art roman, Soulages a élaboré son œuvre en dehors de tout groupe stylistique. La patte de Soulages est plus que jamais agissante.
Pourquoi ? Le peintre a approfondi sa pratique, a tiré d’autres lignes de force, a construit ou agrandi des « familles » de tableaux en correspondance les uns les autres, rythmes, associés plus souvent aux sens.

Le temps me paraît être une des préoccupations dont ma peinture témoigne ; c’est le temps qui me paraît être au centre de ma démarche de peintre, le temps et ses rapports avec l’espace.
Soulages, en 1963, au philosophe Jean Grenier

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

« Le rythme c’est un découpage du temps, un découpage différent de celui, régulier, de la cadence. » PS

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Chaque toile outrenoire est visiblement articulée par un rythme générateur de relations différentielles qui se déploient sur la surface : des rides légères, des sillons ondulants et des creux profonds dans la peinture alternent avec des crêtes, des pentes et des flaques ; le brillant côtoie les tons mats, le granuleux la texture cloquée ; l’obscurité noire cède la place à des reflets ombrés et à des lumières lustrées ; des stries croisées se réverbèrent contre le lisse.
« À ces stries s’opposent parfois des surfaces lisses, des à-plats, des effacements, des ruptures et des silences : un rythme », note Soulages en 1990. Dans la topographie de ces toiles, les relations de couleur et de texture produisent une expérience de la vision qui oscille entre le visible et l’invisible, avec différents degrés de visibilité possible.

La progression dans le temps vers un aboutissement ou vers une conclusion est néanmoins contredite par la configuration en boucle de l’ensemble de son œuvre. (…) : « La toile est présente dans l’instant où elle est vue, elle n’est pas à distance dans le temps […]. » En percevant et en interrogeant l’œuvre d’art, le spectateur est inséré dans l’épaisseur de « cette chair du temps » qui constitue le « présent visible ». (…) Ancrées dans le temps historique, liées entre elles et raccordées à la perception du spectateur, les peintures de Soulages se situent simultanément dans le rythme enchaîné et dans les horizons ouverts du temps présent
Natalie Adamson, extrait du catalogue

« Le noir a des possibilités insoupçonnées et, attentif à ce que j’ignore, je vais à leur rencontre. »

Pour l’artiste, il s’agissait de se tourner inlassablement vers les lendemains, vers la création à venir, en quête de ce qui vient, de ce qui advient dans la solitude de l’atelier. Sa longue et imposante production ne pesait pas sur l’œuvre qu’il allait créer et pour laquelle il désirait consacrer le temps nécessaire : savoir attendre, saisir l’instant, accepter de ne pas savoir, regarder le monde autrement que de face, ne pas négliger l’inconnu. S’il aimait évoquer des œuvres anciennes, il aimait surtout parler des plus récentes, forgées dans la fidélité tout en restant ouvertes à l’inattendu.

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Ses recherches ont toujours été ouvertes à l’inattendu, car le peintre « n’a pas peur du hasard » mais, au contraire, il « l’utilise, le canalise, crée avec lui ». Le hasard chez Soulages est à comprendre au sens de l’accident, qui peut entraîner la rupture, le basculement ou encore l’intranquillité. De cette confrontation naîtra, ou pas, une aventure.
L’œuvre commence ainsi une autre histoire. Le travail de Soulages, de l’exigence à l’acceptation de l’inattendu, de la maîtrise à l’aventure, témoigne d’une création remarquable qui s’effectue à travers un processus de liberté
Camille Morando, extrait du catalogue

Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Les effets vivants et transcendants de la lumière

Soulages, Peinture 175 x 175 cm, 18 aout 2018, Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Le noir ne joue pas comme couleur mais comme source apparente de cette luminosité singulière. Cette présence/ absence du noir et de la lumière, Soulages l’a recherchée, depuis son plus jeune âge, pour l’émotion profonde qu’elle suscite en lui, comme aussi en tout regardeur en état de disponibilité devant la peinture. Mais au cours des trente-six années écoulées depuis son apparition soudaine, l’outrenoir n’a pas cessé de se métamorphoser.

Poète de la lumière naissant de l’obscur, il attend d’elle chaque jour qu’elle le surprenne, il avance vers elle qui saura se révéler à lui dans l’exercice de la peinture. Sa disposition d’esprit n’est pas celle du chercheur, pas davantage celle d’un explorateur qui parcourrait systématiquement les territoires encore vierges de son domaine outrenoir. Mais celle d’un guetteur à l’affût attendant que telle de ces « possibilités insoupçonnées » du noir se découvre au détour d’un geste mal contrôlé, d’un incident matériel, d’un hasard ou d’une nécessité lui ouvrant une opportunité où d’autres surprises surviendront, le menant, d’inattendu en inattendu, sans cesse vers d’autres toiles qui lui révéleront d’autres pouvoirs de la lumière.

Soulages, Peinture 181 x 244 cm 8 juin 2011 Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

L’outrenoir, émetteur de clarté, de lumière secrète

« Outrenoir, un champ mental autre que le simple noir », me disait-il en 1996. Et comme je lui demandai, plus récemment, de m’en dire plus sur ce « champ mental » : « Un espace intérieur », répondit-il. « Ce qui compte c’est la lumière venue de l’obscurité, de l’obscur qui est à l’intérieur de chacun de nous. La lumière qui m’émeut c’est la lumière de la nuit – de la nuit intérieure que chacun porte en soi. » Et encore : « Ce que j’appelle la vraie lumière, ça n’est pas la lumière optique, physique, c’est la lumière qui vient de l’ombre, celle qui me touche le plus profondément, une lumière autre. »
Pierre Encrevé, L’Age d’or, 2013-2015

Aussi difficile de décrire qu’à reproduire en photographie

Soulages, Peinture 74 x 165 cm, 6 juin 2020 Les derniers Soulages 2010-2022 (Musée Soulages, Rodez) Photo OOlgan

Pierre Soulages ne cherche pas à raconter, ni à se raconter avec ses œuvres. Malgré cela, il s’est plu, tout au long de sa vie, à évoquer quelques jalons biographiques qui permettent de revivre « le temps fabuleux des commencements17 », lesquels semblent avoir eu un impact décisif sur son œuvre.
En réalité, je ne travaille pas avec le noir. Je travaille avec la lumière. Ma matière, c’est la lumière réfléchie par le noir. […] Ce qui importe, c’est ce qui se passe en nous.

Il y a probablement un lien, entre mes peintures et mes questions face à l’infini de l’univers, des univers… Questions qui ne doivent pas être fondamentalement différentes de celles que se posaient les hommes qui descendaient, il y a des centaines de siècles, au plus profond des cavernes pour y peindre dans le noir avec du noir. Ils me sont fraternels.
Pierre Soulages, à Pierre Encrevé.

#Olivier Olgan

Pour aller plus loin avec Pierre Soulages

Le site officiel Pierre Soulages
et celui du Musée Soulages à Rodez

Catalogue, édité par Gallimard (224 p., 35€) : Cette première exposition posthume dans « son »Musée, permet – au-delà de sa dernière décennie – une évaluation générale de la cohérence de l’aventure de l’ « outrenoir » et ses différentes couleurs de la lumière, assumée par un plasticien qui a toujours affirmé ignorer en art les renaissances ou les décadences. Grâce aux essais de Natalie Adamson, Éric de Chassey, Camille Morando, Pierre Encrevé, Benoît Decron, Hermann Arnhold, Amandine Meunier, et entretiens avec Dan McEnroe, Karsten Greve, Galerie Dominique Lévy, Galerie Alice Pauli, Galerie Perrotin, l’œuvre tardive réserve sa part de découverte, la matérialisation d’une forte énergie créatrice demeure intacte. Si le hasard y a tenu ses états, Soulages y a travaillé avec passion et opiniâtreté, sans relâche, jusqu’au bout et sans se retourner. « C’est toujours autre chose. Ce moyen m’est naturel, maintenant. Je ne cherche pas à changer de peinture. » Pierre Soulages, en 2010, au psychanalyste Jacques-Alain Miller

Ouvert à la surprise, à la sérendipité, aimanté par ce no sé qué pour lequel le saint lui-même était prêt à se perdre, ce je ne sais quoi qui a assurément à faire avec la part obscurément obscure à nous-mêmes en nous-mêmes.
Pierre Encrevé, L’Age d’or, 2013-2015

L’œuvre vit du regard qu’on lui porte. Elle ne se limite ni à ce qu’elle est, ni à celui qui l’a produite, elle est faite aussi de celui qui la regarde. Ma peinture est un espace de questionnement et de méditation où les sens qu’on lui prête peuvent venir se faire et se défaire7. » Décrivant par ces mots l’essence de sa peinture, Pierre Soulages en proclame la liberté et celle de ceux qui la contemplent. C’est en cela précisément, et dans la lumière vivante que nous rencontrons devant ses tableaux, que réside leur intemporalité.
Hermann Arnhold

Musée Soulages, Rodez, vue extérieure Photo OOLgan

Partager

Articles similaires

Le carnet de lecture de Dominique Paravel, romancière, La Collection

Voir l'article

Le carnet de lecture de février 2024 de Benoit Lacoste : Edouard Jousselin, Cyrille Falisse, et Anne Boquel

Voir l'article

Le carnet de lecture de Jörn Tews, directeur général de l’Orchestre de chambre de Paris

Voir l'article

Le Carnet de lecture de Lydia Jardon, pianiste, pionnière de festivals féminins/féministes

Voir l'article