Les monastères arméniens du Caucase

Terre chrétienne depuis plus de 1 700 ans, l’Arménie possède un somptueux patrimoine religieux. Avec comme joyaux des monastères médiévaux sertis dans les montagnes du Caucase. Singular’s vous dévoile ses coups de cœur.

Certaines traditions et quelques érudits, comme le moine bénédictin Dom Calmet, ont jadis situé le Jardin d’Eden en Arménie. Il ne s’agit toutefois que l’une des nombreuses hypothèses sur le sujet et bien malin qui peut dire avec certitude où se trouve la vérité et si il a jamais existé. Quoi qu’il en soit, l’évangélisateur Grégoire l’Illuminateur ayant su convertir le roi Tiridate, ce fut le premier pays au monde à adopter le Christianisme comme religion officielle, en 301 Ap JC, avant même l’Empire Romain. Primauté qui lui vaut de compter aujourd’hui près de 4 000 chapelles, églises et monastères remontant souvent au Moyen-Age et se retrouvant jusque dans les régions les plus reculées et inhospitalières.

Qu’il y en ait tant tient presque du miracle si l’on songe aux invasions et persécutions musulmanes qui ont émaillé l’histoire du pays. Sans compter qu’est venu s’y ajouter 71 ans de communisme. La ferveur religieuse n’est donc plus ce qu’elle était jadis et si 90% des Arméniens sont chrétiens, bon nombre n’assistent plus guère aux offices en dehors des baptêmes et des mariages. Néanmoins, ils visitent fréquemment églises et monastères, monuments qui leurs rappellent leur riche passé et sont indissociables de l’histoire de leur pays car l’Eglise apostolique arménienne a toujours été et reste l’un des piliers de l’identité nationale.

Fragment de l’Arche de Noé

Indépendante de Rome, elle a pour siège Etchmiadzin, une vingtaine de km à l’ouest d’Erevan, lieu où réside le Catholicos, son patriarche. Avec son clocher à trois niveaux, la cathédrale est le plus élaboré et le plus richement décoré des édifices religieux du pays. C’est aussi le plus ancien, sa fondation étant attribuée à Grégoire l’Illuminateur, et le meilleur lieu où découvrir toute la pompe et tout le faste d’une liturgie qui associe chants polyphoniques, encensements et riches ornements sacerdotaux. Son Trésor est à l’avenant renfermant d’illustres reliques telles que la Sainte Lance et un fragment de l’Arche de Noé.

Les monastères arméniens du Caucase

La cathédrale Sainte-Etchmiadzin, le plus ancien édifice chrétien arménien. Photo © Wiki

A proximité deux églises renvoient elles aussi aux premières heures du Christianisme perpétuant le souvenir de deux vierges ayant subi le martyr, Sainte Hripsimé et Sainte Gayané. Avec leurs dimensions modestes, une décoration simple mais raffinée, leur coupole au toit conique et leurs pierres en tuf rose et gris, elles sont représentatives du style des maîtres architectes du Moyen-Age.

Au cœur des montagnes

Mais pour voir les véritables joyaux du patrimoine religieux arménien il faut quitter les villes, s’enfoncer dans la campagne et dans les montagnes où les monastères médiévaux ont pour écrin les grandioses paysages du Caucase.

Au sud du pays, près du village viticole d’Areni, le monastère de Novarank en est l’illustration parfaite. Comprenant plusieurs églises dont une à deux niveaux reliés par un scabreux escalier extérieur, il se distingue par l’architecture élégante de ses bâtiments en tuf rose ainsi que par l’iconographie et la beauté de ses bas-reliefs dépeignant entre autres la création d’Adam. S’y trouvent également de superbes khatchkars, littéralement croix de pierre, stèles rectangulaires ornées de croix entourées de raisins, de grenades et autres motifs végétaux qui pouvaient avoir diverses fonctions, pierre tombale, ex-voto ou sculpture votive. Mais c’est surtout son implantation qui fait sensation, au débouché d’un long et étroit défilé, au milieu d’un cirque de roches ferrugineuses qui s’embrase au soleil couchant. Un site à couper le souffle.

Les monastères arméniens du Caucase

Monastère Novarank, situé dans une gorge d’Areni dans le marz de Vayots Dzor. Photo © Thierry Joly

Perché sur un nid d’aigle

Et que dire du monastère fortifié de Tatev, plus au sud, qui est niché sur un éperon rocheux dominant de profondes gorges. Difficile de ne pas être en admiration. Le site est si escarpé et si difficile d’accès que les Autorités ont construit un téléphérique de 5,7 km de long pour que les touristes puissent plus facilement venir découvrir son église entourée de cellules monacales et le Gavazan, une colonne surmontée d’un petit khatchkar censé bouger au moindre mouvement sismique et ainsi alerter la communauté. Autrefois un grand centre spirituel, il comptait des centaines de moines à son apogée mais malgré sa position apparemment inexpugnable et un mur d’enceinte ponctué de tours, il a été pillé à plusieurs reprises par les Musulmans. C’est toutefois un tremblement de terre, en 1931, qui a causé les plus gros dommages car si il a été reconstruit à l’identique les fresques ornant à l’origine son église ont disparu.

Au pied de l’Ararat

Quant au monastère de Khor Virap, s’il ne coiffe qu’une petite bute entourée de vignes et de vergers de la vallée de l’Araxe, il a pour arrière-plan la majestueuse silhouette de l’Ararat où se serait échouée l’Arche de Noé. Nulle montagne n’est plus chère au cœur des Arméniens pour qui c’est un déchirement de la voir aujourd’hui s’élever en territoire turc. Relativement sobre du point de vue architectural, Khor Virap doit son attrait au fait qu’il s’élève à côté de l’oubliette où, selon la légende, Grégoire l’Illuminateur fut enfermé pendant 13 ans. D’où son nom signifiant « fosse profonde » et il est un important lieu de pèlerinage où certains fidèles viennent pratiquer des sacrifices d’agneaux ou de coqs. Appelés madaghs, ils se pratiquent pour célébrer un événement important, remercier le Ciel, conjurer le mauvais sort ou demander une faveur.

Les monastères arméniens du Caucase

Khor Virap, situé dans la région d’Ararat, proche d’Erevan. Photo © Thierry Joly

Monastère troglodyte

Cet étonnant syncrétisme de rituels païens et du sacrifice d’Abraham peut également s’observer près du monastère de Geghard, à l’Est d’Erevan, très populaire pour avoir le premier abrité la Sainte Lance qui lui donne son nom. Niché au fond d’une étroite et verdoyante vallée, il est unique pour son église aux chapelles troglodytes ornées de bas reliefs où jaillit une source réputée miraculeuse. Moins ventilée, le parfum de l’encens s’y fait plus lourd, plus entêtant, et les bougies ont encore plus qu’ailleurs noirci les murs créant une atmosphère particulière, mystique. Tout autour, cellules troglodytes de moines et khatchkars gravés dans les parois rocheuses ajoutent au charme de ce monastère. Si vous y allez, en chemin ne manquer pas de vous arrêter à Garni où s’élève un temple hellénistique aux proportions parfaites, rare vestige païen du pays.

Les monastères arméniens du Caucase

Geghard ou Sainte-Lance de Geghard situé dans le marz de Kotayk. Photo © Thierry Joly

Centres intellectuels

Tout au Nord, près de la frontière avec la Géorgie, surplombant le canyon du Debet, les somptueux monastères de Sanahin et Haghpat figurent parmi les plus remarquables du pays par leur architecture. Distants d’une dizaine de km, ils ont été fondés par la reine Khosrovanouch et probablement construits par le même architecte tant ils ont de points communs. L’agencement des bâtiments y est similaire et tous les deux disposent d’un beau campanile, chose rare en Arménie, ainsi que d’une bibliothèque car ils étaient au Moyen-Age d’importants centres de rayonnement intellectuel. Par contre leur environnement naturel diffère du tout au tout. Sanahin est situé en périphérie d’Alaverdi, ville portant les stigmates industriels du communisme. Il conserve néanmoins une atmosphère paisible et intimiste grâce aux nombreux arbres qui l’entourent et l’ombragent. De son côté Haghpat s’élève à flanc de colline, au-dessus d’un petit village, derrière une vaste enceinte fortifiée et offre une vue panoramique sur les massifs montagneux avoisinants.

Les monastères arméniens du Caucase

Haghpat ou Haghpatavank est situé dans le marz de Lorri. Photo © Thierry Joly

Au bord d’un lac d’altitude

D’autres monastères médiévaux de belle facture sont visibles en se rapprochant d’Erevan, dans les environs très boisés de Dilidjan, dans des cadres plus bucoliques que spectaculaires. Citons Haghartsin, Gochavank et Makaravank.

De nombreux touristes choisissent aussi d’aller à Sevan pour voir les vestiges d’un monastère installé sur une presqu’île du lac éponyme où deux églises dominent ses eaux d’un bleu turquoise. Une jolie carte postale, certes, mais leur architecture est des plus simples et la foule est au rendez-vous. Pour plus d’authenticité, mieux vaut longer sa rive occidentale où vous découvrirez la ravissante église médiévale d’Aïravank, juchée sur un petit tertre au bord du lac et surtout le cimetière de Noradouze qui abrite une multitude de khatchkars d’un à deux mètres de haut en tuf ou en basalte érigés du XIIIe au XVIIe siècles et ayant ici tous une fonction de pierre tombale. Une excursion qui donne en outre l’occasion de longer les berges sauvages de ce lac situé à près de 2 000 m d’altitude ainsi que de traverser les steppes et les montagnes dénudées qui l’entourent.

Les monastères arméniens du Caucase

Le monastère des Saints-Apôtres de Sevan ou Sevanavank dans le marz de Gegharkunik. Photo © Thierry Joly

Les incontournables d’Erevan

Enfin, Erevan étant à ce jour la seule porte d’accès du pays en avion, profitez de votre passage dans la capitale arménienne pour voir deux sites incontournables. Le Musée-Mémorial de Tsitsernakaberd, situé sur ses hauteurs, qui rappelle ce que fut le génocide perpétré par les Turcs avec l’aide des Kurdes en 1915 et 1916. Un lieu où chaque 24 avril des dizaines de milliers de personnes viennent rendre hommage au million et demi d’Arméniens morts par déportation, famine et massacres dont le souvenir est perpétué par une flamme brûlant au milieu d’un cercle de grandes stèles de basalte. N’en déplaise à l’Etat Turc, documents, photographies et films présentés sont autant de preuves irréfutables de son ignominie. Et visitez le Matenadaran, bibliothèque en arménien, devant lequel s’élève une statue de Mesrob Machtots, inventeur de l’alphabet arménien en 405. Ce musée renferme une collection sans égale au monde de plus de 16 000 incunables, manuscrits anciens et livres du IXe au XIXe ainsi que des documents et des archives. Vous pourrez notamment y admirer des bibles et d’autres ouvrages décorés de superbes enluminures.

Crédits photo : Thierry Joly