Culture

Mondes souterrains, 20000 lieux sous la terre (Louvre-Lens - Lienart)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 27 juin 2024

Après « Paysage, Fenêtre sur le nature » et « Animaux fantastiques, Du merveilleux dans l’art », le Louvre Lens clos un passionnant triptyque sur les représentations du réel, avec « Mondes souterrains, 20 000 lieux sous la terre », jusqu’au 22 juillet 2024. De l’Enfer au métro, brassant les  mythes et civilisations, le parcours offre une plongée foisonnante (et un somptueux catalogue Lienart) pour Olivier Olgan sur les imaginaires et les réalités des univers souterrains, entre sacré et mystère. Comme les parcours précédents, il s’appuie sur une scénographie pavée de bonnes intentions, à la fois didactiques et ouvertes pour donner corps et formes aux multiples géographies souterraines, à la fois miroir et creuset de nos ignorances et de nos savoirs, entre ambivalence et fécondité.

Un miroir de nos peurs et ignorances, entre ambivalence et fécondité

« Les ténèbres y sont totales. Le silence profond, assourdissant, y alterne avec des grondements et fracas dont on n’identifie pas l’origine. » Comme le constate Alain Corbin dans son « Terra Incognita », faute ou à cause des incertitudes des sciences de la terre dont il fait l’histoire, « l’ignorance » ouvre la « tentation de l’obscur » pêle-mêle les récits ou mythes religieux, les croyances « locales » de tout poil, la revendication du sublime ou a contrario, l’effet désenchanteur du savoir… Ce que Bernardin de Saint-Pierre résumait en 1784 d’une apologie : « grâce à mon ignorance, je me laisse aller à l’instinct de mon âme. »

Peintures murales, Domus Aurea, 50-75 après JC (Louvre Lens) Photo OOlgan

C’est le champs sensible de cet « entre-deux », entre vie et mort, obscurité et lumière, lieux de « passage » essentiel à toutes les civilisations qu’explore le parcours de cette exposition comme d’habitude très riche, et aux thématiques particulièrement éclectiques. Ce dialogue entre les imaginaires, et les disciplines artistiques de toutes époques nous entraine emmène des Enfers décrits par Virgile dans l’Énéide, aux explorations des spéléologues ou à la fascination des artistes pour le métro… est l’une des réussites du parcours, sans oublier dans cette terre de terrils – le musée est construit sur un ancien carreau de mines – l’imaginaire attaché au passé des mines de charbon.

Le souterrain  révèle l’ambivalence comme la fécondité de « ces mondes », qui abritent tout à la fois ce que l’on cache et ce que l’on enterre, ce que l’on craint et ce que l’on adore, ce qui répugne et ce qui nourrit. Tour à tour effrayants et inspirants, les mondes souterrains et leurs représentations au fil de l’histoire fonctionnent comme des miroirs pour nos sociétés du dessus.
Avec leurs légendes et leurs mythes, ils incarnent tous les contrastes de l’humanité, jusqu’à la subversion des contre-cultures qui s’y épanouissent à l’abri des regards.

Annabelle Ténèze, commissaire et directrice du Louvre-Lens, Préface du catalogue. 

Van Swaneburgh (attribué), Enée conduit par la sibylle aux Enfers (Louvre Lens) Photo OOlgan

De l’Enfer … au métro!

Car si les artistes disposent désormais de l’ensemble des explications scientifiques sur les manifestations physiques de la terre – de la tectonique des plaques à l’irruption des volcans, leur imaginaire ne cesse d’être éveillé par les découvertes paléolithiques ou les explications universelles mythes qu’elles charrient. Comme le souligne l’historien Hervé Brunon, les ponts sont multiples entre les représentations d’Homo Sapiens et les performances de nos artistes contemporains, sans jamais cesser d’être en pointillés

La ou les significations qu’ils accordaient à ce geste fondateur, qui pourrait si étonnamment évoquer certaines interventions du land art, se perdent dans le gouffre sans fond de l’insondable puits du passé.
Hervé Brunon

Christo, Cratére, 1960 Mondes souterrains (Louvre Lens) Photo OOlgan

Les mondes du dessus et du dessous

Ici, il ne s’agit pas de « remonter » le temps, mais au contraire de le « suspendre », le temps d’une « descente » vertigineuse, de nous plonger au cœur d’un gouffre sans fond, nourrie par la fascination millénaire pour le tréfonds qui grouille autant de spectres que d’énergies obscures.
Dés les premiers espaces, nous allons à la rencontre des êtres qui hantent ces tréfonds, de Charon (passeur du Styx antique) à Ah Puch (dieu maya de la mort) en passant par Osiris ou Satan

« L’association symbolique autant que concrète du monde souterrain à la mort est universelle. Sans doute ce lien à notre propre finitude explique-t-il nombre de nos peurs à son sujet ».
Hervé Brunon

Giuseppe Licari, Humus, 2024 Mondes souterrains (Louvre Lens) Photo OOlgan

 Des dialogues entre variations universelles

Pour les commissaires, comme le spectateur, tenter d’atteindre une telle « profondeur » ou de percer « l’obscurité » se révèle malgré la richesse des grandes sections, incommensurable. Au mieux ils cherchent à le cerner, à poser des repères. Comme les deux thématiques précédentes, « Paysage, Fenêtre sur le nature » et « Animaux fantastiques, Du merveilleux dans l’art », les partis pris sont assumés, largement détaillés par la vingtaine d’experts du somptueux catalogue Lienart. Les dialogues sont démultipliés au rythme des correspondances entre les mythes, les civilisations et leurs œuvres.

Leur diversité – parfois enivrante – invite l’historien comme le déambulateur, à méditer de la complexité kaléidoscopique de la notion de « mondes souterrains ». Si le terme est récent (underworld, 1608 ou inframonde, 1924), sa réalité a pris corps, avant même que le concept de monde « réel » apparaisse en tant que tel.

Fantin Leroux, Traite de cosmologie souterraine, 2023 (détail) (Louvre Lens) Photo OOlgan

Le passage incontournable entre deux états

Présent dans toutes les civilisations, qu’il s’agisse du Xibalba (« lieu effrayant »), vaste cité palatiale décrite par le Popol Vuh (Livre du Conseil) maya, ou du Diyu (« prison sous terre »), immense labyrinthe de niveaux et de chambres de tortures imaginé par la mythologie chinoise, les représentations traditionnelles du séjour des morts composent, à travers les cultures, des mondes en soi plus ou moins structurés de manière unitaire, la plupart du temps effectivement situés sous terre. Pour mieux nous interroger! : « Que penser de telles homologies, bien mises en évidence par les travaux d’histoire des religions et de mythologie comparée, tout en gardant à l’esprit l’extraordinaire foisonnement des imaginaires de l’au-delà ? »

Pour qu’il y ait monde souterrain, il faut que quelque chose, sous terre, fasse monde : que des « lieux » soient « emplis », qu’un « royaume » doté d’un « souverain » se dessine. Et ce, par le truchement d’un regard, celui du héros qui y voyage. C’est bien l’une des portées de la catabase, donner à voir, grâce à l’expérience de celle ou celui qui la vit, un paysage de l’au-delà.(…) Des mondes souterrains auraient donc, d’après ces recherches récentes, constitué à la fois la destinée ultime et l’origine première, au sens mythique, que se donnaient les femmes et les hommes du Paléolithique.
Hervé Brunon, Profond est le puits du passé, avant- propos du catalogue.

Eva Jospin, Nymphées, 2022 (extrait) Mondes souterrains (Louvre Lens) Photo OOlgan

La grotte, refuge d’enchantements

Mais l’infra monde n’est pas seulement synonyme d’effrois. L’enchantement souterrain se perpétue aussi dans la prolifique création d’œuvres ou de récits prenant pour abris des grottes : mystérieuses et enchanteresses, ces dernières constituent des refuges pour l’éclosion des amours divines et humaines, des nymphes et autres divinités bienveillantes. Ne constituent-elles pas d’ailleurs le premier lieu connu de créativité humaine, ainsi que les vestiges pariétaux nous le laissent supposer ? La grotte offre également un espace de solitude et de quiétude, propice au recueillement et à la méditation. Les ermites s’y installent pour accéder à l’extase divine, au fond de leur désert.

Fascinante Nymphées d’Eva Jospin

Eva Jospin, Nymphées, 2022 (détails) Mondes souterrains (Louvre Lens) Photo OOlgan

Dans quelle matière du monde sommes-nous plongés ? Cette création aux dimensions monumentales s’intitule Nymphées. Dans son titre comme dans sa forme, Eva Jospin fait écho à l’histoire des grottes d’agrément dès villas romaines à « folies » baroques, à cette manière qu’ont eue les humains de toutes les époques de s’inspirer dans leurs créations des mystères de la nature et des sculptures façonnées par le vivant.

Colonnes, voûtes et niches ne font plus qu’un avec les récifs et excroissances rocheuses. Ce récit d’espace qu’est ce monument réunit plusieurs mondes et plusieurs temps de l’histoire. Si l’artiste s’ancre dans la présence de la monumentalité et dans l’héritage des formes du passé, elle parvient pourtant à troubler notre perception temporelle. L’expérience de l’œuvre se teinte d’une dimension de science-fiction. Eva Jospin nous laisse entrer dans un lieu à la temporalité indistincte, une grotte du passé du futur, ou du futur dans le passé, où nous, visiteurs et visiteuses, semblons remplacer les habitants disparus des nymphées. Cette sensation est accentuée par les jeux de lumières, entre teintes sourdes et luminosités chaudes, ainsi que par l’étrange monochromie de la matière de l’œuvre qui unifie ses formes et ses références. (extrait du catalogue)

Libérer l’occupant de la caverne

Au fil des multiples développements où mythes et figures sacrées se côtoient dans cet espace de transition à la connaissance. Il est difficile de tout résumer, des perceptions religieuses, antiques ou païennes aux ressources de la terre, qui mêlent les découvertes minéralogiques, les étapes clés de l’histoire minière et la domestication du sous-sol, du tunnel routier au métro…

« Et que dire des mineurs de fond : voyageurs des entrailles souterraines, ne peuvent-ils être considérés comme les Hercule et Énée de l’époque industrielle, eux qui sont tant de fois descendus sous terre pour en remonter avec cet or noir, au prix d’efforts surhumains ? »

Schaeffer & Aubert, Visualisations issues numériques du processus de convection dans le noyau terre (Louvre Lens) Photo OOlgan

Mais c’est aussi la dynamique – et nous pensons la force – d’une telle exposition malgré sa complexité lissée par des médiateurs bienveillants, de permettre à chacun, selon l’invitation des commissaires de « creuser intérieurement son propre tunnel vers cette libération que permettent les mondes souterrains » et  « sortir des abîmes et de son théâtre d’ombres, pour accéder à la réalité et la connaissance avant de se diriger vers un univers fertile et enchanteur »

Dés lors, l’enjeu et la place centrale de la « caverne de Platon » prend tout son sens, dont deux représentations nous interpellent, l’une un peu confuse datant du xvi e siècle, l’autre constituée d’une surprenante installation monumentale contemporaine.

Yong Ping, La Caverne, 2009 (vue intérieure) Mondes souterrains (Louvre Lens) Photo OOlgan

A la question d’une « finitude » des mondes souterrains, la grande allégorie platonicienne ne constitue-t-elle pas une stimulante perspective ? Au-delà de l’illusion et de l’ignorance de la « cave », la quête de la vérité autorise à la fois à exercer sa liberté nourrie d’esprit critique.

Olivier Olgan 

Pour aller plus loin

Jusqu’au 22 juillet 2024, « Mondes souterrains, 20 000 lieux sous la terre », Louvre Lens

Catalogue, sous la direction d’Alexandre Estaquet-Legrand, Jean-Jacques Terrin et Gautier Verbeke (Louvre LensLienart) 392 p., 400 illustrations, 39€. Plus d’une vingtaine d’experts contribuent à éclairer les savoirs, les imaginaires et les représentations de la vie et la mort dans les profondeurs terrestres en faisant dialoguer de façon stimulante les imaginaires d’artistes d’hier avec ceux d’aujourd’hui, aux frontières des mythes et du sacré, de la science et du réel.

« Le monde souterrain apparaît comme fondamentalement sacré depuis l’Antiquité, en ce qu’il constitue le giron de toutes les peurs et espérances de l’homme. Ainsi que le révèlent ses multiples traductions, « l’enfer » est universellement peuplé de créatures inquiétantes, de démons atroces et d’âmes damnées souffrant mille tourments. Les religions de par le monde ont entretenu avec cette dimension une relation faite tout à la fois de fascination, d’attraction et de répulsion. Sacralisé par la pratique religieuse autant que redouté par les croyances, le monde souterrain est un territoire d’imaginaire propre à mettre en scène la grande énigme de l’univers, dont les mythes anciens comme modernes ne constituent qu’une tentative de réponse.
L’enfer dans son acception « d’autre monde » ne cessera ainsi jamais d’exister : « Tant que l’homme sera incapable de résoudre sa propre énigme, il imaginera un enfer. »

Alexandre Estaquet-legrand, Mystères souterrains. Mythes, croyances et religions infernales, de l’Antiquité à l’époque moderne

L’encyclopédie des mondes souterrains, de Jean-Jacques Terrin (Hazan, 2008). Véritable creuset quasi exhaustif des notions et représentations attachées des souterrains, Jean-Jacques Terrin a puisé un certain nombre des thématiques que l’exposition du Louvre Lens approfondit.

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