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Portraits, Collection Florence et Damien Bachelot - Jacques Léonard, L’esprit nomade (Musée Réattu, Arles)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 31 août 2023

D’année en année, le Musée Réattu renforce les liens entre peinture et photographie. Après l’étonnant Point aveugle, de Jacqueline Salmon, c’est à la collection Florence et Damien Bachelot d’investir l’ensemble des salles du musée pour un dialogue passionnant, sur la force du portrait, à travers les icones de l’histoire de la photo sociale et humaniste. Avec la rétrospective Jacques Léonard, L’esprit nomade, le musée fait coup double :  poursuivre sa vocation à magnifier la culture gitane à travers l’œuvre d’un photographe – reporter (1909 – 1994) enfin réhabilité en France qui savait en capter intimement la grâce et la progressive disparition prolongée jusqu’au 5 novembre 2023.

Nous n’avons jamais eu la volonté de créer une collection. Pendant longtemps, avec ma femme, nous n’avions même pas conscience que nous en constituions une. Près de quinze ans après notre premier achat, nous n’avons toujours pas l’impression d’être collectionneurs mais, paradoxalement, aujourd’hui nous admettons avoir une collection, et à ce titre nous nous sentons responsables de son devenir.
Florence et Damien Bachelot, Histoire d’une collection

Une synthèse sur plus d’un siècle

Même si ce n’est qu’une infime partie de leur collection (environ 10%), sa qualité la destinait à être exposée dans un espace dédié, pour composer une passionnante synthèse de l’histoire photographique du portrait du XXe et début du XXIe siècle. Le catalogue édité pour l’occasion le révèle de façon spectaculaire, chacune des 150 images environs sont selon selon le co-commissaire Andy Neyrotti « des totems indispensables pour se repérer dans le flux gigantesque de la production photographique mondiale ».

L’essence de notre collection est l’humain. Ce n’est pas un choix délibéré, mais une constatation de nos choix au fil du temps. Dans cet esprit, il est logique que le portrait puisse être une des pierres angulaires de la collection, avec des clichés de personnes seules ou de groupes mais aussi, de façon plus large, des images qui sont les reflets de situations humaines
Damien Bachelot

Des icônes dont on se souvient au premier regard

Tous les plus grands noms du genre y figurent avec souvent leurs photos iconiques : de la photographie humaniste française du début du XX siècle – les Boubat, Brassai, Doisneau, Cartier-Bresson – à la photographie sociale américaine – Lewis Hine, Paul Strand, Diane Arbus, Dorothéa Lange, Bruce Davidson, Saul Leiter (le couple a aussi prête pour l’exposition à l’Archevêché d’Arles) , …

Laurence Leblanc, D’Argile (série), 1913 Collection Florence et Damien Bachelot (Musée Réattu) Photo OOlgan (17)

Mais aussi, grâce à l’œil aguerri des deux collectionneurs, des signatures moins connues, sans oublier des plus jeunes de la scène française : Thomas Bolvin, Mohamed Bourouissa, Thomas Klotz, Laura Henno, James Barnor, Pierre-Elie de Pibrac.. ….

Car la collection loin d’être figée, reste vivante, comme l’intégration de cette pièce de Laurent Lafolle, dernier coup de cœur début juin du couple…pour peaufiner ce qui constitue la « définition de ce qu’est un être humain aussi bien réel qu’imaginaire » selon la cocommissaire Françoise Docquiert.

Laurent Lafolle, III,02 Capture, 2022, dernière acquisition de la Collection Bachelot (Musée Réattu) Photo OOlgan

Un dialogue avec le patrimoine d’un musée des Beaux-Arts Réattu

Au lieu de privilégier leur seul regard, le couple Bachelot a fait le pari du rapprochement et du dialogue avec la collection d’un musée des Beaux-Arts, et de laisser faire les commissaires Andy Neyrotti et Françoise Docquiert pour cette première, pour le Musée avec cette ouverture à une collection privée et, pour les collectionneurs, de tenter une expérience inédite « de la greffe » dans une autre histoire que celle de leur collection, créant un dynamique unique et exemplaire.

« Les règles du jeu ne nous sont pas évidemment pas données , mais la mise en échos de ces deux tirages de Saul Leiter avec une peinture de Joseph – Léon de Lestang-Parade, représentant le thème biblique de Bethsabée à sa toilette, nous invite à nous interroger sur le concept contemporain de « male gaze » ou plus simplement sur le caractère « prédateur » que peut devenir l’acte photographique » cartel d’Andy Neyrotti. (Collection Florence et Damien Bachelot au Musée Réattu) Photo OOlgan

Le pari du dialogue est magnifiquement réussi puisqu’au-delà d’investir l’esprit des lieux, dans cette architecture sobre aux multiples espaces. Difficile de détailler tout le parcours où les rapprochements sont toujours stimulants, construits et éclairés par des cartels précis.

Le danseur d’Anne Rey correspond avec La vision de Jacob de Réattu, (Collection Florence et Damien Bachelot au Musée Réattu) Photo OOlgan


Roger Catherineau & César (Collection Bachelot au Musée Réattu) Photo OOlgan

Des regards en miroir qui se nourrissent

A l’issu de ce somptueux parcours, plusieurs « profils » se dessinent, parfois en miroir ; la richesse de la collection Réattu, une histoire dynamique sans cesse renouvelée des influences subtiles entre peinture et photographie, l’inépuisable matière esthétique dont le portrait et le corps cadrent la vie ou détonnent dans la ville, la plasticité de la figure humaine échelle et abime qui découpe l’urbain et les espaces du quotidien, …
enfin, le portrait en creux d’un couple de collectionneurs, dont l’ouverture est sincère et les prises de risque assumées, celles d’un regard qui permet de faire se côtoyer l’histoire de l’art et la vie d’un regard actuel, le vintage et le contemporain.

Louis Bachelot et Marjolaine Carin. Le bruit du monde, 2010 Collection Bachelot (Musée Réattu) Photo OOlgan

Avec les salles dédiés à Jacques Léonard, la force de la photographie humaniste continue à se déployer : ce photographe trop méconnu en France a capté la culture gitane de l’intérieure, notamment inspiré par sa muse et femme.

Jacques Léonard n’a pas cessé de photographier sa muse et femme, Rosario Amaya. L’esprit nomade (Musée Réattu) Photo OOlgan

Jacques Léonard. L’esprit nomade

Issu d’un partenariat entre la Fondation Photographic Social Vision de Barcelone et le musée Réattu, l’enjeu de l’exposition et de l’indispensable catalogue qui l’accompagne est d’associer deux visions croisées sur la totalité de l’œuvre du photographe, à la fois témoin et artiste. La gageure réussie est de ne pas favoriser une analyse aux dépens d’une autre – vision documentaire versus vision esthétique – ni surtout d’utiliser ses images au service d’un discours. Le parcours dense et parfois sidérant de beauté respecte et éclaire sa démarche si plus particulière lorsqu’il aborde la culture des Gitans, dont il partage la vie.

Le travail photographique de Jacques Léonard est émouvant en ce qu’il offre un portrait intime d’une communauté dont il reste un témoin privilégié à une époque où rares sont ceux qui ont pu s’introduire dans ce monde à part. C’est à travers le regard amoureux d’un Français qui épousera une des leurs, Rosario Amaya, que l’on découvre la vie de la communauté gitane du Barcelone des années 1950. Les portes de toutes les baraques de Montjuïc étaient ouvertes à celui qu’ils avaient désormais adopté et surnommé «el gadjo Chac»
Anne Clergue, Jacques Léonard, le photographe amoureux des Gitans

Jacques Léonard L’esprit nomade (Musée Réattu) Photo OOlgan

Ici, il sait qu’il assiste à une inexorable révolution du mode et des lieux de vie de la communauté gitane de Barcelone, et il cherche à en garder la mémoire d’une manière complètement militante. Il témoigne explicitement que le développement économique de l’Espagne a pu exister grâce à une main-d’œuvre très bon marché qui, pour se loger, n’avait parfois pas d’autre solution que d’aller vivre dans un bidonville. Ses images sur celui de Somorrostro, détruit en 1966, et sur celui des collines de Montjuïc sont donc exceptionnelles en termes de mémoire.
Anne Clergue, Jacques Léonard, le photographe amoureux des Gitans

Jacques Léonard L’esprit nomade (Musée Réattu) Photo OOlgan

Ses photos ne contiennent pas la vision d’un observateur aseptique, uniquement intéressé à capturer l’image surprenante, plus ou moins artistique mais toujours avec une intention ouvertement anthropologique. Les photos de Léonard – le «payo Chac», comme l’appelaient les «calés» qui le fréquentaient – respirent la complicité. Ses personnages apparaissent naturels devant l’appareil, confirmant que celui qui le manipule est un ami, presque l’un d’entre eux. Ce sont souvent comme des photos de famille, mais avec la touche d’un photographe d’exception. Il semble que Léonard ait voulu perpétuer les derniers vestiges de certaines coutumes et certains rituels irrémédiablement perdus avec la fin du nomadisme, la caractéristique la plus déterminante et en même temps la plus romantique de la communauté
Jesús Ulled Jacques Léonard. Moitié payo, moitié gitan

Jacques Léonard L’esprit nomade (Musée Réattu) Photo OOlgan

La question de la «misère photogénique »

Au-delà du sublime, Il est primordial, comme l’écrit Jacques Terrasa en 2017, de se rappeler que «derrière la beauté des images, nous trouvons la mémoire du lieu où ont vécu les travailleurs pauvres qui ont construit la Barcelone du ⅩⅩe  siècle». Le travail de Jacques Léonard nous interpelle à être plus que vigilant sur l’analyse esthétique des images. L’image «météore» arrête le spectateur, elle doit ensuite amener à la réflexion et permettre de prendre la mesure de ce qui caractérise toute son œuvre: la liberté.
Daniel Rouvier. Arrêt sur image: un photographe familier

Sa photographie, engagée, profondément respectueuse, de composition équilibrée et évidemment d’une grande valeur documentaire, historique et artistique, s’est développée parallèlement à sa vie. Une vie caractérisée par un déracinement, peut-être génétique, mais aussi par un choix personnel. L’esprit nomade.

Jacques Léonard L’esprit nomade (Musée Réattu) Photo OOlgan

Jacques Léonard nous a laissé des images d’une profonde sincérité, qui nous emmènent dans son parcours d’ethnologue du quotidien. Son travail s’inscrit dans les paramètres de la photographie humaniste tout en offrant la valeur ajoutée de montrer un aspect de Barcelone que les auteurs reconnus n’ont pas saisi. Ces images, qui couvrent la période de 1952 jusqu’au milieu des années 1970, constituent les archives photographiques les plus importantes sur la communauté gitane à cette époque.
Anne Clergue, Jacques Léonard, le photographe amoureux des Gitans

Olivier Olgan

Pour en savoir plus sur les expositions du Musée Réattu

Jusqu’au 5 novembre 2023. Musée Réattu, 10 Rue du Grand Prieuré – Arles

Le site de la Collection Bachelot : tout savoir sur son histoire et ses expositions : « Portraits » constitue le 3e volet d’un triptyque, après l’Hôtel des Arts de Toulon (Des villes et des hommes, 2018) et la Villa Médicis à Rome (Collection. 150 photographies, 2023).

« La puissance de la collection de Florence et Damien Bachelot, sa brutalité même, va de pair avec une clairvoyance au service d’une peinture de la « condition humaine ». L’empathie a gardé dans leur esprit des couleurs vives et intenses. 
Cette passion privée est tout le contraire d’un regard satisfait et charitable. On y dénonce, on témoigne à charge. Même si tout cela ne change pas l’édifice, les tares de notre temps, le racisme, la pauvreté et la guerre apparaissent dans leur vérité crue : une injure à l’intelligence et au progrès. C’est dans le monde réel, avec ses aspérités, que se nourrit cette collection. Elle vaut bien toutes les sources d’informations modernes. Elle n’a d’autre fin que la morale et, disons-le, l’édification du spectateur ! »
François Cheval, Une photographie sous tension, 15 février 2014

Catalogue : Portraits. Collection Florence et Damien Bachelot (Musée Réattu) Commissariat : Andy Neyrotti (musée Réattu), Françoise Docquiert. L’ouvrage fait coup double ; il présente une synthèse consacrée au portrait d’une collection magistralement composée depuis 20 ans. Et interroge un « genre » aux frontières esthétiques et conceptuelles éminemment élastiques avec les différentes facettes de la photographie humaniste, documentaire et sociale du début du XXe siècle à nos jours. Mais c’est dans le musée qu’il faut découvrir les rapprochements avec la collection Reattu.

Catalogue : Jacques Léonard – L’esprit nomade, (Musée Réattu) Commissariats : Maria Planas, Fondation Photographic social Vision, Barcelone, et Daniel Rouvier, conservateur en chef et directeur du musée Réattu. Les nombreux essais sont éclairants sur le travail du photographe reporter (1909 – 1994) peu connu en France. Avec plus de 150 images sélectionnées dans un fonds qui compte plus de 20 000 clichés. Au carrefour de l’esthétique et du reportage, l’œuvre de l’ancien salarié des studios Gaumont de Paris livre un regard intime de la culture gitane de Barcelone, et deux reportages émouvants : Évadés, de 1943, sur le passage par l’Espagne de Français fuyant le fascisme pour embarquer vers l’Afrique; La División Azul, de 1954, qui témoigne du retour en Espagne, des survivants de la División Azul, 45 000 hommes envoyés par Franco en soutien à l’armée nazie dans l’invasion de la Russie.

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