Culture

Quatre femmes sortent de l'ombre : Germaine Richier, Anne-Eva Bergman, Suzanne Valladon et Sophie Taeuber-Arp

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 27 avril 2023

Elles ont été femmes de (Hans Hartung, André Utter, Otto Bänninger, Jean Arp) et mère de (Maurice Utrillo)… Si leur talent est reconnu, leur postérité s’est dissoute dans l’état gazeux de l’anonymat. Enfin la roue tourne ! Ces artistes majeures du XXe bénéficient d’expositions monographiques à la dimension de leur art. Et ce sera une découverte ! Il est temps de les reconnaître non pas pour leur destin mais pour leur esthétique propre : Germaine Richier (Centre Pompidou >12 juin –  Musée Fabre Montpellier du 12 juillet au 5 novembre), Anna-Eva Bergman (MAM Paris > 16 juillet), Suzanne Valadon (Centre Pompidou-Metz > 11 septembre – Musée d’arts de Nantes du 26 octobre au 11 février 2024) et Sophie Taeuber-Arp (Fondation Taueber-Arp (>10 décembre).

Germaine Richier, Christ d’Assy, 1950 (Bronze), (Centre Pompidou) Photo OOlgan

Germaine Richier, une rétrospective
Centre Pompidou jusqu’au 12 juin –  Musée Fabre Montpellier du 12 juillet au 5 novembre

Si Germaine Richier (1902-1959) devient, en 1956, la première sculptrice mise à l’honneur de son vivant par le Musée national d’art moderne, la puissance de son œuvre n’a (elle aussi) pas résistée à une juste reconnaissance : elle ne figure pas dans l’exposition du Centre Pompidou Qu’est-ce que la sculpture moderne ? de 1986 ! Le scandale provoqué par son Christ d’Assy jugé blasphématoire – largement détaillé dans le catalogue –, l’aura d’Alberto Giacometti, son aîné d’un an à peine, ou son décès prématuré, sans marchand attitré n’expliquent pas tout !

Germaine Richier Le berger des landes, 1959 (Centre Pompidou) Photo OOlgan

Vaut mieux tard que jamais, le Centre Pompidou fait amende honorable ; le parcours serré appuyé sur près de 130 sculptures, et une cinquantaine de dessins et d’estampes hisse enfin cette artiste parmi les grands et ouvre un univers fascinant de figures hybrides : L’Ogre, L’Hydre, Le Pentacle, un Cheval à six têtes… Personne ne peut rester indifférent aux lignes de force de son bestiaire trouvant une résonance si personnelle dans l’histoire de l’art.

Son éclipse provient de son refus et impossibilité de poser toute étiquette : la difficulté comme souligne la commissaire Ariane Coulondre, auteur du catalogue et d’une indispensable anthologie de textes critiques « de classer cet art qualifié aussi bien d’expressionniste, matiériste, surréaliste, fantastique que baroque, tout en restant rattaché à la grande tradition de la grande statuaire française » éclaire mieux de sa puissante individualité. Même si elle incarne un chaînon entre Bourdelle (dont elle fut l’élve) et Rodin et le premier César, le trait d’union entre deux moments et deux conceptions de la sculpture, à savoir le modelage et l’assemblage.

Germaine Richier, femme Crapaud (Centre Pompidou) Photo OOlgan

Il y des fragments de Rodin qui sont des statues de Germaine Richier, parce qu’ils étaient sculpteurs,
c’est à un seul et même réseau de l’Etre

Maurice Merleau Ponty, L’œil et l’esprit (1961)

Germaine Richier, La Mante, 1946(Centre Pompidou) Photo OOlgan

Cette place irréductible libère le visiteur du jeu des influences, à part celle de la nature des formes que Richier sait s’y bien transformées. Sa capacité « de laisser visible la vérité du travail sculptural» (Ariane Coulondre) lui lancer à la conquête du vide qui le cerne, de l’espace autour du visiteur.

Femme et sage-femme à a fois, sensible comme une fillette, experte comme une matrone,
elle fait tout son travail toute seule, s’accouche elle-même, coupe le cordon. (…)
Ce monde est anthropomorphique bien sûr. Plutôt qu’une d’une Nature (du septième jour),
c’est d’une Humanité (mais de rêve et de bronze) qu’il s’agit.
Et peut-être après tout seulement d’une France.
Francis Ponge, Les arts : Germaine Richier, la nouvelle NRF, décembre 56

Anna-Eva Bergman, Voyage vers l’intérieur
MAM Paris jusq’au 16 juillet

« Je n’ai jamais vu un paysage aussi inspirant pour faire de la peinture abstraite. Tout a l’air de ne pas être tout à fait fini de créer – la matérialité n’existe pas – un air particulier – tout a l’aspect d’une “idée” », écrit celle qui s’est mariée deux fois à Hans Hartung en 1950. Le choc de la découverte des fjords de la petite île de Citadelløya, au nord du pays et au sud d’Oslo annoncent ses « formes pierres » qu’elle démultiplie en volumes épurés – stèle, lune, soleil, montagne ou pyramide – autant d’élans spirituels qui transcendent toute son œuvre.
Elle choisit d’utiliser la feuille de métal – or, argent ou cuivre – qu’elle triture pour libérer leur reflet lumineux afin de faire vivre des paysages abstraits magistralement synthétique.

Anna-Eva Bergman, Voyage vers l’intérieur (MAM Paris) Photo OOlgan


Anna-Eva Bergman, n°55 – 1969 Autre terre, autre lune, 1959 Voyage vers l’intérieur (MAM Paris)

La remarquable et très abondante rétrospective que lui consacré le MAM rend enfin justice  à l’œuvre d’alchimiste peintre Norvégienne Anna-Eva Bergman décédée en 1987, dont le nom reste indissociablement liée à Hans Hartung notamment à travers la Fondation qui abritent leurs ateliers respectifs. Son directeur, Thomas Schlesser auteur d’un très éclairante biographie de la peintre nuance les visions trop binaires sur leur rapport.

Une lecture sans préjugé des archives donne plutôt à voir une Bergman indépendante et maline.
Elle sait profiter de la notoriété de son mari pour mieux se montrer quand elle le souhaite,
elle sait aussi lui laisser la lumière pour se concentrer sur sa peinture à elle.
Ce que vous appelez l’« ombrage » est parfois le terrain tranquille
sur lequel on peut créer sereinement une œuvre gigantesque.
Thomas Schlesser, Vies lumineuses , Gallimard

Une œuvre gigantesque !
Les mots ne sont pas trop forts au sens propre – plus de 200 œuvres exposées d’une ampleur magistrale – et figurée pour traduire l’ampleur de traces que laisse la peintre passionnée de formes géométriques issues du nombre d’or et qu’elle sait voir dans la nature. De l’austérité de la forme, se dégage un sentiment de plénitude qui fait oublier l’espace. Laissons au biographe Thomas Schlesser l’invitation à se rendre au MAM : « Quand on aime la peinture, on vibre de bonheur devant Bergman parce que c’est un trésor caché qui vous saute au visage »

Anna-Eva Bergman, n°53-1959. Voyage vers l’intérieur (MAM Paris) Photo OOlgan

Suzanne Valadon, un monde à soi
Centre Pompidou-Metz > 11 septembre 2023 – Musée d’arts de Nantes
du 26 octobre 2023 au 11 février 2024

La mère de Maurice Valladon a fait l’objet de multiples expositions collectives et même d’une pièce de théâtre, mais jamais d’une rétrospective en soi surtout d’une grande institution française. Avec le titre « un monde à soi » le Centre Pompidou Metz assume enfin l’éloge de l’espace « à soi » de cette grande peintre de la modernité, du « Trio de peintres maudits » de Montmartre qu’elle a formé avec son fils Maurice Utrillo et son mari André Utter.

Suzanne Valadon, La boîte à violon, 1914, Paris, musée d’Art Moderne, AMVP 1712 Photo © RMN-Grand Palais / Agence Bullo

La trajectoire artistique – de modèle à artiste – en s’affranchissant de la chronologie évite l’écueil trop habituel et réducteur pour les femmes artistes, de l’espace intérieur, toujours associé à l’espace féminin. L’exposition fait en contre poids la part belle à son œuvre dessiné et à ses nus qui dévoilent avec le plus d’intensité sa moderne témérité.

Suzanne Valadon, Deux figures, 1909, Legs Robert Le Masle, 1974 Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, AM 1974-122 © Service de la documentation photographique du MNAM – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP

Bien que libre et indépendante, l’œuvre de Valadon prend ancrage à Montmartre, berceau de la Commune de Paris qui avait accueilli des figures révolutionnaires magnifiques, comme Louise Michel. Elle reflète une Europe ouverte au lendemain de la Révolution industrielle. L’exposition défend une forme de conquête de territoire que l’histoire a traditionnellement assignée au masculin. La conquête d’un monde « à soi » propose un panorama de son œuvre, montré à la lumière de celui de son réseau artistique, de ses contemporains et de ses maîtres et de son indépendance résolue.

Valadon a joué le rôle de véritable « passeuse » d’un siècle à l’autre. Elle hérite de Degas sa technique de la gravure en pointe de douce, elle emprunte à Renoir ses effets d’irisations de pastel et à Puvis une tendance à l’allégorie et son refus de la profondeur, pour mieux s’en émanciper, avec ses toiles si singulières, réalisées sans fioriture et qui flirtent parfois avec la distorsion tant elles ne cherchent pas à plaire, mais plutôt à transcrire un état d’âme

Aujourd’hui, présenter Suzanne Valadon, avec ses nus absolument crus et peints sans concession, c’est un statement : c’est dire la nécessité pour les femmes d’investir le domaine de la sexualité en peinture, longtemps cantonné au sacro-saint antagonisme artiste mâle/ modèle femme.

Ce qui fait la force de Suzanne Valadon, c’est sa capacité à rester autonome dans sa création : elle pourrait embrasser l’abstraction ou les déformations cubistes des avant[1]gardes historiques, qu’elle fréquente d’ailleurs à certains moments de sa vie, mais défend avec force la peinture figurative.

Chiara Parisi, commissaire, et responsable du Suzanne Valadon, un monde à soi

Cette relecture de son œuvre dans toute sa complexité sans tomber dans les éceuils des facilites de l’air de temps permet de renouveler notre regard sur cette œuvre attachante. L’insolence de son regard que porte l’artiste méritait d’être dégagée des enjeux historiographiques et intimes pour se révéler dans toute sa puissance sans fard.

Sophie Taeuber-Arp, Plastique multiple unique
Fondation Taueber-Arp, jusqu’au 10 décembre

À l’occasion de la commémoration 80 ans de la mort de Sophie Taeuber-Arp (1889-1943), la Fondation Taueber-Arp à Clamart rend hommage à cette pionnière suisse au pratique syncrétique unique de toutes les Avant-garde (de Dada à l’art concret) décédée d’un empoisonnement accidentel au monoxyde de carbone en 1943.  Après la monumentale exposition itinérante ‘Living abstraction’ au Kunstmuseum Bâle, Tate Modern, et MOMA, 2021-2022), l’hommage prend toute sa force au sein même de la maison-atelier qu’elle dessina, qui fut pour elle et pour Jean Arp un foyer de création foisonnant.

L’mmeuble dessiné par Sophie Taeuber-Arpabrite la Fondation atelier Taeuber-Arp à Clamart Photo OOlgan

Offrir aux visiteurs une vision complète et originale de Sophie Taeuber-Arp,
à la fois dans son talent artistique ainsi que dans l’intimité de la femme qu’elle était.

Mirela Ionesco, Chiara Jaeger et Sébastien Tardy, Commissaires, Plastique multiple unique

La modeste – mais vibrante – exposition met en lumière l’extraordinaire polyvalence de cette créatrice aux fulgurantes intuitions de la nature « vivante » de l’abstraction. Elles s’inscrivent dans de multiples disciplines – de l’architecture au textile, des meubles au graphisme éditorial, la peintre-sculpteur fut aussi rédactrice en chef d’une revue dédiée à l’abstraction géométrique.

L’exposition embrasse toutes activités polyvalentes de l’artiste de l’art concret Fondation Taeuber-Arp Photo OOlgan


Sophie Taeuber-Arp, Les dessins préparatoires de L’Aubette, à Strasbourg, Photo OOlgan

La vision de cette artiste qui balaye les distinctions entre l’art sur votre mur, dans votre salon, sur scène ou sur son dos reste d’une modernité vibrante. L’exposition mêle ses aquarelles abstraites et ses sculptures en bois peint à des colliers, des marionnettes, des bourses perlées, des vitraux. Elle pouvait tout faire et a été sous-estimée pendant des décennies à cause de cela.

Loin d’être spirituelle, l’abstraction de Taueber-Arp explore et défie les frontières séparant les beaux-arts de l’artisanat et du design dans le creuset même de son travail. Elle est liée à une réalité vécue au quotidien dans laquelle les espaces peuvent être structurés, les œuvres d’art et objets expérimentés , manipulés et utilisés au meilleur usage. Ses créations répondent certes à leur époque et à leur lieu de fabrication, mais elles ont aussi formatés notre quotidien conformément à l’ambition exprimée par Taeuber-Arp de faire des « êtres vivants » dans « un nouveau style qui nous convient. »

#Olivier Olgan

Pour aller plus loin 

Jusqu’au 12 juin 2023 (Centre Pompidou), puis du 12 juillet au 5 novembre, Musée Fabre Montpellier, Germaine Richier, Une rétrospective
Catalogue, sous la direction d’Ariane Coulondre, Éd. Centre Pompidou, 295 p., 45 €.
Laurence Durieu, Germaine Richier L’Ouragane (Éditions Fage)

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Jusqu au 16 juillet 2023, Anna-Eva Bergman, Voyage vers l’intérieur, MAM Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris 16e, Tél. : +33 1 53 67 40 00
Catalogue par Hélène Leroy (dir.) éd. Paris Musées, 280 p. 45 €
Thomas Schlesser, Anna-Eva Bergman Vies lumineuses. éd. Gallimard / Témoins de l’art, 384 p. 29 €

Jusqu’ au 11 septembre 2023 (Centre Pompidou-Metz) du 26 octobre 2023 au 11 février 2024 (Musée d’arts de Nantes), Suzanne Valadon. Un monde à soi.
Catalogue Sous la direction de Chiara Parisi Éditions du Centre Pompidou-Metz, 264 p., 42€

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Jusqu’au 10 décembre 2023, Sophie Taeuber-Arp, plastique multiple unique (Fondation Arp)
1 rue des Châtaigniers, 92140 Clamart – Tél. : + 33 1 45 34 22 63 – general@fondationarp.org
Vendredi : 14h30 et 16h00 – Samedi et dimanche : 14h30, 15h30 et 16h30 – Fermeture estivale du 31 juillet au 24 août

    • Serge Fauchereau, Arp et Taeuber, Fondation Arp/Les éditions des cendres, 96p. 14€
    • Sophie Taeuber, Ryhtmes polastiques réalités archiecturales, Fondation Arp, 2007 136 p.

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