Culture

Gavin Bryars, un compositeur à l’âme impérieusement anglaise

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 2 novembre 2022

[Partage d’un mélomane] « Tenir l’infini dans le creux de sa main/et l’éternité dans une heure », c’est ainsi qu’en relisant ce fragment d’un poème anglais préromantique de William Blake on se sent toucher une des clés d’ouverture du monde musical complexe de son compatriote Gavin Bryars né près de deux siècles plus tard. Quelque chose d’hypnotique et en même temps de radicalement éveillé nous promène dans des circonvolutions instrumentales étonnantes et infiniment séduisantes.

Une temporalité effleurée en profondeur

Osons l’oxymore, le temps semble frôlé par une respiration entre deux couches sédimentaires profondes, l’harmonie s’étire avec une légèreté suggérée et des marches s’offrent à monter ou descendre comme des parcours libres à la fois laconiques et diserts. Telle est l’impression que développe la première écoute de la pièce « One Last Bar, Then Joe Can Sing » de Gavin Bryars (1994) -que l’on peut traduire sans doute énigmatiquement par « Une dernière mesure et Joe peut chanter »-. L’élégance est omniprésente car se déploie une simplicité subtile marquée par un rythme dont les croisements percussifs prennent par la main ou par l’esprit et engagent sur des sentiers que l’on suit avec un sentiment libre et heureux.

Gavin Bryars, contrebassiste de formation, explore l’univers des cordes avec une grâce généreuse pour les instrumentistes, son concerto pour violoncelle « Farewell to Philosophy » (1995) en est une illustration aux accents dessillés. Il offre aussi aux percussions des voix hautes et charnues, recourant en particulier au glockenspiel très expressif avec ses tonalités cuivrées et frappées proposant aux lignes mélodiques une clarté profonde et une vibration subtile. Cet instrument tout simplement appelé métallophone appartient à la même famille de percussions que les crotales que l’on entend de façon si marquante dans Lux Aeterna de Terje Rypdal (voir Singulars).
Mozart, Steve Reich, mais aussi Mike Oldfield, en sont des pratiquants inspirés.

Au fil des mémoires

En tournant d’autres pages de Bryars, on remue les traces du naufrage du Titanic le 14 avril 2012 (« The Sinking of the Titanic », 1969), on avance à pas lents et mesurés et il devient impossible de faire demi-tour, non sans appréhension cependant quand entrer dans une mémoration par la musique peut conduire à des interrogations polies (ou non), des incompréhensions emportées ou inquiètes. A l’écoute des propos mêmes du compositeur, on comprend l’enjeu sonore qu’il embrasse, on entre avec lui dans la profondeur de champ ouverte sur une percussion qui sonne comme une prise de quart, sur des échos dont la difformité traduit de façon intrigante une forme d’oraison et, là, le charme agit. « Titanic Hymn (Autumn) » et éminemment « Hymn II » deviennent des pages d’hommage dans lesquelles l’océan engloutisseur réverbère en particulier la mémoire des musiciens qui jouèrent sur le pont jusqu’à ce qu’une gite fatale les force à se séparer.

De la musique infusée par un regard différent sur les grandes tragédies contemporaines

Deux compositeurs de compositions mémorielles, toutes deux inspirées par les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Bechara El-Khoury (1957), tout d’abord, avec « New-York, Tears and Hope » (2001-2005), déploie un hymne rendant hommage aux victimes dans un mouvement dont la largeur n’exclut pas l’amorce de l’espoir derrière les larmes que le titre appelle.

 

Jean-Pierre Armanet, ensuite (et surtout), avec « Twins » (2022), dont la pièce pour deux pianos en sept scènes en écho à l’attaque des tours jumelles de Manhattan sud le 11 septembre, concentre des montagnes d’énergie expressive et des torrents d’émotions commémoratives sur le drame qui a marqué l’entrée dans le 21ème siècle. La salle Cortot s’est révélée un écrin poignant pour l’exécution de cette partition exigeante et d’une subtilité complexe dont l’intensité dramatique a été sublimée par l’interprétation de Tanguy de Williencourt et de Guilhem Fabre, pianistes qui, on a envie de dire d’une seule main tant leurs quatre étaient fusionnelles, ont porté l’œuvre à son sommet dans une effusion lumineuse et prenante.

Tout près d’ailleurs.

Pour en revenir à Gavin Bryars, son « Concerto pour Piano -the Solway Canal » (2010) dans l’interprétation de l’étonnant pianiste Ralph van Raats propose un dialogue fluorescent et équilibré entre l’orchestre et le piano de sorte que l’on pourrait penser parfois qu’il s’agit d’un concerto pour orchestre et piano, jusqu’au moment où le chœur à la fois puissant et bavard bouscule notre rêverie pour nous proposer un lyrisme singulier. A cet instant, on ne peut s’empêcher de penser à la dernière et impressionnante partie de l’interminable et heureusement interminable concerto op.39 de Ferruccio Busoni…

C’est une poésie paradoxale inscrite dans un espace sonore exaltant que nous offrent les œuvres de Gavin Bryars, il est répertorié comme « post-minimaliste » mais il nous semble échapper à l’étiquetage, qui pour autant n’est pas réducteur, loin s’en faut, tout en recourant à des arguments inspirés qui parlent simultanément à l’intime et à l’ample en reposant sur un recours ciselé à l’instrumentation. Bryars nous rapproche des extrémités que nous hésitons à aborder, ses invitations ont souvent l’âme des instruments auxquels il confie ses pérambulations : glockenspiel, on l’a vu, guitare électrique, voix, alto, saxophone, flûte…

Pour aller plus loin avec Gavin Bryars

Le site de Gavin Bryars

Philosophe et contrebassiste, ou bien contrebassiste et philosophe, ses études dans les deux disciplines (qui ne débouchèrent pas sur une contre-philosophie) ont conduit Gavin Bryars de la composition au jazz puis du jazz à la composition. Il ne s’agit pas de contrariété ou de « U turns » comme disent les Anglais mais véritablement d’une manière alternante de creuser ou d’explorer davantage des territoires où se croisent des influences littéraires et des sensations d’exister. Homme de confiance plus qu’expérimentaliste, il donne aux musiciens qu’il approche avec ses œuvres de véritables champs de liberté expressive dans lesquels, très souvent, une paix singulière permet se sublimer, une paix qu’il savent traduire en lui laissant une part de mystère non inquiétant.

Discographie sélective

  • The North Shore – Materiali Sonori – Janvier 1999
  • The Sinking of the Titanic – Decca – Janvier 1994
  • After the Requiem – ECM New Series – Mars 1991
  • Concerto pour piano – Naxos – Janvier 2011
  • A Man in The Room , Gambling – Decca – Août 1997

Interview with Gavin Bryars | DO THE M@TH (ethaniverson.com)

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