Culture

Takashi Yoshimatsu, L’ère des oiseaux en musique

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 28 novembre 2022

[Partage d’un mélomane] L’œuvre de Takashi Yoshimatsu (1953) ne relève pas à proprement parler du haïku musical même si certaines pages ne sont pas exemptes de concision. La tentation est forte de relier l’intensité ramassée de la forme poétique japonaise au lyrisme inspiré par la nature que déploie le compositeur nippon. Cette fusion de l’homme et de la nature confirme l’enjeu de l’exposition Musicanimale. Son parcours pédagogique investit les bruits de la nature qui ont inspiré l’homme (Philharmonie de Paris, jusqu’au 29 janvier 23).

 Au printemps qui s’en va
Les oiseaux crient
Les yeux des poissons en larmes.
Bashô Matsuo

Les ailes du détour

Tout commence avec les fleurs dont la musique a le parfum lent, presque hypnotique. Un piano aérien disperse les notes comme le vent disperse le pollen et, sous les doigts subtils de Kyoko Tabe, il invite l’orchestre à répandre une douce et heureuse alliance de cordes et de vents.  Memo Flora installe un état de douceur qui enveloppe et suggère. Rien n’est imposé, des changements de tempo sont là juste pour marquer que nous épousons le temps qui passe dans une lumière qui ne s’épuise jamais.

Flutes, hautbois, violons détachent tout particulièrement des paragraphes harmonieux au cœur desquels se perçoit un pouls sucré. Les timbres sont familiers à l’occidental, pourtant un je ne sais quoi tonal et élégiaque nous attire dans de mystérieux arcanes d’extrême levant. Il y a quelque chose de touchant sans mièvrerie aucune dans cette œuvre élégante dont le piano central exprime comme une voix limpide, claire et en même temps attentive à des lignes instrumentales adjacentes qui se déploient dans un ensemble lyrique et mystérieux.
Et un instant avant qu’un ange s’assoupisse, les oiseaux se tiennent tranquilles, les ailes en suspens (“When an Angel Falls into a Doze”, Op.73; “And Birds Are Still”, Op. 72).

Avec mon esprit, je vois un ciel avec des oiseaux transparents.
Avec des yeux tristes, ils regardent silencieusement les êtres humains
qui rampent dans une forêt artificielle en dessous d’eux.

Takashi Yoshimatsu, The Age of Birds

La transparence comme couleur…

Un dialogue riche et abondant avec les oiseaux nourrit l’œuvre de Takashi Yoshimatsu qui s’interroge bien au-delà d’un langage qui se donnerait pour mission de traduire ce qui les unit aux arbres qui les abritent, aux vents qui les portent, aux ciels qui les révèlent. Le « Temps des oiseaux » (« The Age of Birds », Op. 25) s’attache à parcourir comme autant de respirations suspendues l’univers intime d’un dialogue naturel qui pourrait nous échapper mais qu’avec indépendance et liberté le compositeur nous invite à entendre avec lui. Il avance pour cela des ornementations heureuses, il les rassemble une à une comme les pièces d’une mosaïque que l’on découvre en franchissant des portes invisibles.

Maintenant, nous connaissons le temps des oiseaux, pourvu que ce temps ne prenne pas fin sur cette terre rompue…

Le « Concerto pour violoncelle » (Op. 91 « Centaurus Unit ») approfondit la méditation en la concentrant sur l’instrument dont il explore presque tous les composants organiques comme s’il passait la main sur la touche et les chevilles, comme s’il effleurait les ouïes ou caressait même la pique. La signature est reconnaissable au point que l’on peut entendre chanter un oiseau entre les cordes du violoncelle. Partout, une lumière intense mais jamais aveuglante irradie un horizon différent que le compositeur nous presse de connaître.

… jusqu’à l’incursion Floydienne.

Quittons les rivages insolites baignés par les rayonnements ailés que nous évoquions et tentons les disruptives « Atom Heart Club Suites » (N° 1, Op. 70b et N°2, Op. 79a), d’une facture plus agressive comme l’indique lui-même le compositeur, et dédiées au plaisir que lui ont procuré ainsi qu’aux inspirations que lui ont instillées les groupes du musique Rock comme Emerson Lake & Palmer ou encore Pink Floyd auquel le titre même rend un hommage appuyé.
Les déhiscences d’ELP et tout particulièrement celles de son pianiste escarpé, ou le chant aux dissonances incandescentes de Pink Floyd, peuvent sembler distantes mais l’hommage est une éloquente remembrance. Il y a un brin de surréalisme dans ce lien que tisse Yoshimatsu et il faut saisir ce fil d’Ariane intemporel et, pourquoi pas ? réécouter « Atom Heart Mother » dans son insularité chorale absolue.

Impossible de ne pas se poser maintenant en lévitation passagère sur l’Andante lamentoso de la 5e symphonie de Yoshimatsu (Op. 87), une ode de paix, un poème de sagesse, une abolition du vide.
Juste avant de refermer tout doucement cette page infiniment japonaise avec Bashô Matsuo qui l’ouvrait pour nous :

Ce couchant d’automne
On dirait
Le Pays des ombres.

 

Quand l’artiste devance la muséographie

Malgré ses efforts louables pour contourner le rationalisme occidental séparant le règne animal et le monde humain, Takitmsu n’est ni mentionné dans le parcours sonore de l’exposition Musicanimale ni dans la programmation musicale de la Philharmonie.

A mi-chemin entre l’art et la science, son parcours – sous forme d’abécédaire – tend pourtant l’oreille vers le vivant. Il fait non seulement entendre les sons d’une quarantaine d’espèces, mais elle montre, à travers plus de 150 œuvres et objets d’art essentiellement occidentaux, combien ils fascinent et inspirent, combien ils suscitent de poésies visuelles et sonores.
« Depuis toujours, l’homme s’est confronté aux voix animales pour les étudier, les reproduire, les transcrire ou les transfigurer. D’innombrables bestiaires jalonnent ainsi l’histoire de la musique, de Rameau à Saint-Saëns ou Pierre Henry. De nombreux instruments, appeaux, serinettes ou flageolets d’oiseaux, empruntent aussi aux animaux leurs formes et leurs matières, ou cherchent à en imiter les sons. Tandis qu’abondent, à travers les siècles, les iconographies et récits qui poétisent le lien des hommes aux animaux, comme les Musiciens de Brême, ou encore Papageno, célèbre homme-oiseau de La Flûte enchantée de Mozart…. » rappelle Marie-Pauline Martin, Co-commissaire et Directrice du Musée de la musique, en introduction d’un catalogue très pédagogique qui synthétise toutes les facettes des interactions musicales entre humains et non-humains.
Avec l’ambition de « réintroduire l’homme dans la symphonie du vivant ». Et réciproquement. Ce que fait Takimistu depuis des décennies. …

Quand on entend le chant [animal], on se sent appartenir à ce destin commun des vivants de la terre.
Baptiste Morizot

Pour aller plus loin avec Takashi Yoshimatsu

Né dans la banlieue de Tokyo en 1953, Takasho Yoshimatsu ne se destinait pas nécessairement à la musique jusqu’à ce que l’écoute assidue de groupes « pop » de l’époque, comme les Walker Brothers, le conduise d’influence en influence et après avoir étudié avec Teizo Matsumura (poète et compositeur), vers la composition qu’il investit dans un style chaleureusement personnel et reconnaissable.
Éclectique, il offre un bouillonnant répertoire d’œuvres qui couvrent tout le champ de la symphonie à l’instrument seul. Jazz, électronique, cinéma sont également des univers toujours présents à l’esprit de cet homme inspiré qui aime encore (et heureusement) le rock progressif.

Discographie sélective

  • Piano Concerto « Memo Flora » – Chandos – Septembre 1998
  • Cello Concerto « Centaurus Unit », The Age of Birds, Chikap – Chandos – Mai 2004
  • Symphony No4, Trombone Concerto, Atom Heart Club Suite No1 – Chandos – Novembre 2001
  • Symphony No5, Atom Heart Club Suite No2, Prelude to the Celebration of Birds – Chandos – Mai 2003

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