Culture

Les arrangements d’Ange Leccia confirment que regarder la même chose amène ailleurs

Auteur : Marc Pottier, Art Curator basé à Rio de Janeiro
Article publié le 16 octobre 2021

[Découvrir les artistes d’aujourd’hui] Nourri par une proximité et un dialogue constant avec la Nature, influencé par la culture shintoïste, Ange Leccia utilise une banque des ‘moments cinématographiques’ pour mieux regarder le monde. « (D’) après Sainte-Hélène » dans l’exposition Napoléon ? Encore ! au musée de l’Armée aux Invalides jusqu’au 13 février 2022, et sa participation à l’exposition Diptyque « Voyages immobiles, le grand tour » jusqu’au 24 octobre permet d’apprivoiser une œuvre humaniste nourrie de cultures visuelles et d’histoire de l’art.   

L’incarnation de l’image comme devise

Ange Leccia, La mer allée avec le Soleil, 2016

Photographe, peintre (à ses débuts), inventeur d’« arrangements » d’objets industriels divers, Ange Leccia fut dès les années 1980 un des pionniers de l’art vidéo en France. Ses œuvres vous entrainent dans une atmosphère de suspension du temps. Il utilise essentiellement l’image filmée ou photographique mettant souvent en scène les nombreuses images intimes de tous formats avec lesquelles il actualise constamment ses souvenirs. Il propose des ‘moments cinématographiques’ avec une épure et une abstraction qui invitent à la méditation.
Ce n’est pas l’illustration qui l’intéresse mais l’incarnation de l’image qu’il offre au regardeur.

Cinéastes de l’intime et de la poésie du quotidien

Ange Leccia Caterpillar, 1990

Le procédé qu’il affectionne des images d’images révèle comme une sorte d’ADN de l’existence de la représentation, tout en créant aussi pour elles une sorte de vie parallèle. Sa sensibilité le rapproche du journal intime de Jonas Mekas  (1922 – 2019) génial écrivain et réalisateur lituano-Américain, grande figure du cinéma underground et inventeur du ‘home movie’. Ses face-à-face d’objets industriels (motos, camions, pelleteuses, projecteurs…) réinterprètent aussi le ready-made duchampien. La mise en scène des objets manufacturés s’inscrit davantage dans une incarnation de ceux-ci pour mieux pointer la chaleur des échanges humains et l’importance de l’Autre.

Un médiateur en contact permanent avec les nouvelles générations

Ange Leccia, Concorde, 1985

Cet homme calme, discret et sincère est aussi un enseignant inspiré et inspirant. Il est intervenu aux écoles des Beaux-Arts de Grenoble, et de Cergy et aussi à la Geidai Tokyo University of the Arts sans oublier le pôle éducatif de la résidence d’artistes du Palais de Tokyo qu’il a créé et dirigé de 2001 à 2018.

Plus qu’aucun autre artiste, il a été en contact constant avec de nouvelles générations de créateurs avec lesquelles il reste proche comme, pour ne citer que certains des plus reconnus, Philippe Parreno (1964-), Dominique Gonzalez-Foerster (1965-), Barthélémy Togo (1967), ou plus récemment d’ Isabelle Cornaro (1974) ou Oliver Beer (1985)…

Les ‘arrangements’ suggèrent la fragilité des collages

Ange Leccia, La mer allée avec le Soleil, 2016

Le mot ‘installation’ est trop rigide pour ce féru de mouvement. Ses ‘arrangements’ qu’il assume tiennent comptent de la fragilité des compositions qu’il invente. Ils jouent avec les concepts. Une fois créées, il estime ses œuvres autonomes. Leurs éléments se modifient en fonction des publics, doivent négocier avec les architectures des lieux où les œuvres sont exposées.

Dans ses ‘baisers’ il les double et les mets en miroir. Il veut alors nous parler de rencontres, de fusions, de l’importance de l’autre et de son regard. « C’est l’autre qui vous révèle » aime-t-il à répéter. Ses clins d’œil au Baiser de Constantin Brancusi ou au baiser générique du cinéma sont des introspections de corps étrangers et non pas un récit sur l’amour.

Une religion sans structure.
Une religion de l’arbre, du rocher..
.de la Nature

Son esthétique minimaliste proche du monde de la contemplation et une méditation sur la Nature le rapproche de la culture japonaise qu’il connait très bien pour avoir enseigné à Tokyo et avoir été résident de la Villa Kujoyama à Kyoto (1992-1993). Ce grand observateur de la mer et du ciel ne pouvait qu’être touché par une religion sans dieu et sans figure, une religion de la nature, le shinto, destiné à mettre l’Homme en harmonie avec le monde qui l’entoure. Cette religion protohistorique remontant à des dizaines de milliers d’années, donc sans texte fondateur, tout comme les œuvres intemporelles d’Ange Leccia, offrent un florilège de possibilités de réflexions sur l’éternel et la création.

« C’est suite à mon voyage au Japon et la découverte du shintoïsme, l’entremêlement des éléments divins et naturels, que j’ai fait La Mer. A mon retour, j’ai vu les choses autrement car avant cela, cet élément était trop proche de moi. » confie-t-il. Fils de l’instituteur du petit village Minerviù en Corse où il est né en 1952, il ne participait pas comme ses amis de classe à la vie des champs. Il eut une enfance assez solitaire lui donnant tout loisir pour observer la mer, les ciels, les nuages… Cet appétit n’a été que renforcé par son expérience japonaise dont il admire l’influence de déifier la Nature et, comme il vient de nous le dire, les Japonais lui ont appris à encore mieux la regarder et aussi à se comprendre encore plus.

Regarder la même chose amène ailleurs

Ange Leccia La Mer, extrait d’une image-vidéo monumentale. Photo Ange Leccia

« Regarder la mer, donne l’impression de toujours voir arriver la même vague. Pourtant chacune d’entre elles, possède de nouvelles informations. Dans la boucle, il y a quelque chose de cet ordre qui rappelle aussi une forme de chamanisme, de mise en transe : regarder la même chose amène ailleurs », commentait l’artiste en parlant de La Mer, une image-vidéo monumentale du rivage de la plage de galets noirs proche de son village d’enfance où il revient régulièrement.

Dans cette œuvre, la ligne d’horizon a disparu. Ce qu’on pouvait observer du haut de la colline en se penchant vous est présenté verticalement, frontalement de manière immersive dans cette vaste projection sans début ni fin. Ce renversement met le spectateur face à une représentation quasi abstraite d’une écume qui devient un mouvement d’ordre plastique. Cette l’expression d’une mer décontextualisée, métaphore vertigineuse de la vie et des pulsations de la nature, ouvre la possibilité d’un imaginaire total.

Un moment de suspension

Ange Leccia, (D’)après Sainte-Hélène, 2021, Napoléon Encore , Musée de l’Armée aux Invalides Photo Gérard Quiles

C’est une autre version cousine qu’offre (D’) après Sainte-Hélène au musée de l’Armée. Cette autre forme de son cinéma intemporel d’observation de la Nature propose à travers une expérience forte et spirituelle, une promenade dans un univers mouvant composée d’une succession de carnets de voyages en sept plans projetés mis bout à bout. Il obtient ainsi un effet multiplicateur et non pas un seul tableau. Ces plans alternent dans un cycle de journées sans fin, une sorte d’allongement de la temporalité où apparaissent successivement vagues, mer…allant jusqu’au coucher du soleil dans une boucle qui dure environ 35 minutes. Il révèle apparitions et disparitions, flux et reflux évoquant la fuite du temps.

L’ensemble est installé dans la salle des Cavaliers plongée dans une pénombre qui permet aux visiteurs de déambuler. « Le battement des images » est accompagné par la musique électronique de Julien Perez, compositeur avec lequel il travaille depuis une dizaine d’années.

Dénonciation de la Vanité

Ange Leccia, (D’)après Sainte-Hélène, 2021, Napoléon ? Encore!, Musée de l’Armée aux Invalides Photo Gérard Quiles

(D’) après Sainte-Hélène  a été filmée en Corse durant l’hiver de pandémie, car Sainte-Hélène était malheureusement inaccessible. L’artiste regrette de n’avoir pu se confronter aux vraies traces, aux lieux mêmes qui lui auraient permis d’être au plus près de l’Histoire authentique. Il fait ici le lien entre Napoléon adolescent, avant qu’il ne quitte la Corse, regardant le bord du rivage, pensant sans doute à son avenir et l’horizon indépassable quand il s’est retrouvé exilé à Sainte-Hélène. Ange Leccia nous place au moment où il ne reste plus que la Nature à l’Empereur déchu, un espace mental ‘post-Austerlitz’. Sa façon d’interroger le sens de la guerre, du pouvoir et de la démesure des ambitions prométhéennes face à la Nature invite à l’humilité, à une autocritique que l’ex-Empereur s’est peut-être imposée lors de sa solitude forcée. « (D’) après Sainte-Hélène » renoue avec les vanités du XVIIe.

Un état non définitif des choses

Ange Leccia, Lunes, 2019

« Depuis les années 1980, analyse Giorgio Verzotti, Ange Leccia mène simultanément une réflexion sur l’objet et un travail sur l’image en mouvement, qui renvoient « à un état non définitif des choses, à une pratique de réemploi de matériels préexistants destinés à endosser d’autres sens ». Le matériau créatif peut être des images, et des sons. L’usage d’une musique incantatoire minimaliste répétitive (lente répétition de petits éléments, évolution et changements très graduels, motifs récurrents…) accompagne généralement les projections d’Ange Leccia. Philippe Glass fait partie depuis longtemps de son univers.

L’influence minimaliste

Einstein on the Beach’, le mythique opéra-performance de cinq heures imaginé par Glass avec Bob Wilson en 1976 prévu sans aucun entracte invitait le public à entrer et sortir librement pendant la représentation. Son livret n’avait aucune intrigue particulière. Les chanteurs sont présents en tant que tels et n’incarnent aucun personnage en particulier. Le public pouvait découvrir une série d’images récurrentes puissantes comme principal dispositif de narration, présentée en juxtaposition avec des séquences de danse abstraites.

Un accord nouveau entre la réalité et l’imagination, entre le document et la créativité

Ange Leccia, Pacifique, 1997

Ne nous trompons pas, le travail de Leccia n’est pas seulement introspectif ou réflexif. Il est politique. Il nous alerte sur la violence induite -guerre, destruction, tempêtes- de certains objets industriels et leur influence sur nos comportements. Pour ce fan de Zabriskie Point, film de 1969, la vision de Michelangelo Antonioni (1912-2007) reste actuelle :  “Au sein de ce chaos de produits et de consommation, de gaspillage et de pauvreté, d’acceptation et de révolte, d’innocence et de violence, se produit un changement tumultueux et continu.”

Ses arrangements, par le choix des matériaux accentué par un désagrément auditif et des éblouissements lumineux, interpellent sur le rôle de l’image et des médias dans notre société de l’information. Une œuvre poétique qui ne tourne pas le dos aux réalités, une œuvre positive car Ange Leccia continue de croire aux capacités de l’homme à se hisser au niveau des défis humanistes à relever.

Pour suivre Ange Leccia

Sa galerie Jousse entreprise

Agenda :

  • Jusqu’au 24 octobre, Voyages immobiles, le grand tour, Diptyque, 52 rue du Louvre. Le commissariat de Jérôme Sans a invité 9 artistes contemporains dont Ange Leccia, ayant un rapport particulier au déplacement à donner leur vision du voyage en interprétant les destinations iconiques de Diptyque dans une dimension nouvelle, celle du monde global :  Joël Andrianomearisoa, Andreas Angelidakis, Johan Creten, Gregor Hildebrandt, Chourouk Hriech, Rabih Kayrouz, Zoë Paul et Hiroshi Sugimoto.
  • Jusqu’au 13 février 2022, (D’) après Sainte-Hélène, une installation filmique monumentale dans la salle des Cavaliers, fondée sur des images rapportées de Sainte-Hélène, Napoléon ? Encore !,musée de l’Armée aux Invalides, parcours d’art contemporain du commissaire d’Eric de Chassey sur l’iconographie de Bonaparte.

En 2022

  • Sortie du film sur le chanteur Christophe qu’il prépare avec sa complice Dominique Gonzalez-Foerster depuis leur réalisation commune, Île de beauté en 1996. A partir d’une impressionnante banque d’images le film sera comme un concert idéal d’un artiste, hommage de la fusion entre trois créateurs ultra-sensibles qui partagent et multiplient l’un par l’autre un même amour pour toutes les formes de beauté, de la plus naturelle à la plus sophistiquée, mais en commençant par celles qu’offre la culture populaire – la chanson, le cinéma, et son ancêtre, le music-hall.
  • 2 mars-30 mai 2022, (D’) après Monet, intervention au musée de l’Orangerie. Après l’intervention de Janaina Tschäpe (in Singulars), la directrice Cécile Debray invite Ange Leccia à dialoguer in situ des Nymphéas de Monet du Musée de l’Orangerie, qui a récemment déclaré : « Sa pratique impressionniste fut l’occasion d’affirmer à la fois la dissolution du motif et la matérialité de la peinture. Mon ambition est donc de retrouver ces caractéristiques à travers des images en mouvement (…) afin d’obtenir une texture de l’image qui rappelle la liquidité picturale. (…) La fusion des images traduit une évanescence qui fut l’un des enjeux de ce mouvement moderne. Le cinéma et la peinture conversent ici dans une logique de fluidité qui tire parti d’une attention accrue à la lumière, comprises comme une pulsation. »

Partager

Articles similaires

Exposition Désir d’humanité. Les univers de Barthélémy Toguo (Musée du Quai-Branly)

Voir l'article

Jean-Michel Othoniel, le magicien du réenchantement

Voir l'article

Exposition Face à Arcimboldo (Centre Pompidou-Metz)

Voir l'article

Galerie : Furor I, de Daniel Richter (Thaddaeus Ropac)

Voir l'article