Culture

Gilles Aillaud, Animal politique (Centre Pompidou), Chères images, de Nicolas Pesquès (L'Atelier contemporain)

Auteur : Olivier Olgan
Article publié le 5 janvier 2024

« Je peins des choses. Je suis absolument incapable de peindre des idées » Comme le peintre figuratif, Sam Szafran, l’œuvre de Gilles Aillaud (1928-2005) souffre d’une injuste méconnaissance. L’exposition que le Centre Pompidou consacre à cet « Animal politique » jusqu’au 26 février 2024 permet de plonger dans un univers fascinant d’animaux, observés dans les zoos, puis en liberté, et de saisir toute la subtilité et la complexité de cet artiste, scénographe et auteur d’essais, de pièces et de poèmes; « le premier peintre écologiste » pour Didier Ottinger, son commissaire a interrogé la condition imposée par l’homme à l’animal. Pour mieux cerner la profondeur de ce « peintre philosophe », L’Atelier contemporain publie « Pierre entourée de chutes » ses Ecrits et entretiens sur la peinture, la politique et le théâtre (1953-1998) et un éclairant essai de Nicolas Pesquès « Chères images ».

S’ils ne racontent rien… Gilles Aillaud n’a pour autant jamais peint de tableaux pour ne rien dire. S’installe une narration neutre, sans autre brillant que celui de l’apparence. Une objectivité sensible, un lyrisme attentif et juste avec le quotidien, la banalité du comportement animal, des reliefs et des ciels nuageux.
Nicolas Pesquès, Chères images, L’art contemporain

Gilles Aillaud, Intérieur vert, 1964 Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Interroger l’ animalité qui est en nous

Parce qu’il perçoit la violence et le danger du rapport hiérarchique d’une supériorité de l’homme sur l’animal, Gilles Aillaud (1928-2005) a représenté pendant plus de 40 ans dans la majorité de ses tableaux des animaux enfermés. La théâtralité du parcours du Centre Beaubourg développe – tant topographiquement sous forme de labyrinthe qu’avec ses alcôves donnant sur le rue où le visiteur devient lui aussi observé – dans toutes les ambivalences métaphoriques du zoo. « Les constructions minimales, ce degré zéro de l’architecture de nos «parcs » zoologiques sont les seules preuves de notre intrusion » rappelle Nicolas Pesquès tout en pointant que le père d’Aillaud était architecte… « Au zoo, l’enfant, et aussi l’enfant que nous ne cessons d’être, font face à l’enfance du monde : sa grossièreté à portée de voix, sa sauvagerie à un jet de pierre. Antithèse du cirque, le zoo couve la non-domesticité. La bête sans apprêt est presque sous la main. »

Gilles Aillaud, Cage aux lions 1967. Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

« Lorsque je représente des animaux toujours enfermés ou déplacés ce n’est pas directement la condition humaine que je peins. L’homme n’est pas dans la cage sous la forme du singe, mais le singe a été mis dans la cage par l’homme. C’est l’ambiguïté de cette relation qui m’occupe et l’étrangeté des lieux où s’opère cette séquestration silencieuse et impunie. Il me semble que c’est un peu le sort que la pensée fait subir à la pensée dans notre civilisation. (…) lorsque je peins, je cherche seulement à dire quelque chose, en ne songeant à la manière de peindre que pour rendre plus précise, plus claire, plus insistante, la parole ».
Gilles Aillaud, expo Alternative Attuali 2, L’Aquila, Rome, 1965, repris dans ses écrits Pierre entourée de chutes »  

Peinture et théâtre ne font qu’un

Gilles Aillaud, Orang-outang, 1967 Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Leur horizon commun est la «matérialité», tout ce qui est «incontournable, incontestable comme l’animalité», mais ce représentant de la Figuration narrative se place davantage dans la lignée de la critique de la société de spectacle d’un Guy Debord que celle d’un Michel Foucault dont la publication ‘Surveiller et punir’ lui est contemporaine. Le peintre philosophe refuse que l’on réduise le motif obsédant de ses zoos au seul enfermement concentrationnaire ou le contrôle policier des masses. À travers l’animalité, la polysémie de la métaphore porte sur tous les modes de séparation, ceux que le capitalisme a multipliés au cours des derniers siècles, mais aussi ceux qui nous déterminent essentiellement, qui nous permettent de rester ce que nous sommes.

On le réduit déjà beaucoup trop quand on dit que c’est la prison, l’univers concentrationnaire, etc. Ce zoo couvre énormément plus de choses que des préoccupations sur la liberté et la non-liberté. Ce sont d’autres oppositions qui apparaissent. Il peut s’agir du naturel et de l’artificiel, de la veille et du sommeil… Le zoo, ce n’est pas seulement un endroit où il y a des animaux. C’est une manière de traiter la nature. C’est un peu un espace scénique. On met en scène la vie animale ou la vie d’une manière beaucoup plus large. Et donc c’est le décor qu’on fabrique pour que la vie joue ces scènes qui me paraît étonnant. Les cages ou les espaces dans lesquels sont les animaux, avant d’être des prisons, sont des scènes sur lesquelles ils paraissent. Elles ont été bien pensées pour être le décor d’un spectacle.
Gilles Aillaud, Peintres de notre temps, Antenne 2, 31 mars 1978 (dans Pierre entourée de chutes)

Animal politique et poétique

Gilles Aillaud, Intérieur et hippopotame, 1970, Animal politique (Centre Pompidou) Photo OOlgan

Ni moderniste, ni postmoderne, son regard porte sur les choses et leur position dans l’histoire. Son réalisme fait penser à celui de Manet, pour ses cadrages resserrés et décalés, ses hors champs volontaires, sa sobriété ironique, et ses sujets dérangeants, le dos d’un rhinocéros dans une encoignure, un python dans un bassin ridicule, ou les pattes d’un éléphant derrière une rangée de clous, … « Souvent, les bêtes nous tournent le dos, regardent ailleurs, se contentent de passer: c’est cela aussi les laisser être ce qu’elles sont, ce qu’elles font » rappelle Nicolas Pesquès. Sa clairvoyance le pousse à viser comme Manet « des tableaux irrecevables par la critique d’art bourgeoise» et des textes qui … l’ont rendu aussi énigmatique que proche, aussi surprenant qu’habituel, et, par le dessaisissement même de sa mise en peinture, sans mentir, qui s’en détache,. … Le travail exact de la séparation, qui explique largement la discrétion de sa notoriété.

Ceci n’est pas un zoo

Gilles Aillaud, Python, 1975 Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Voir des peintures de zoos, c’est se heurter inévitablement à ses propres représentations conscientes ou inconscientes de l’animalité. (…) Mais, plutôt que sur l’animal, ou sur la cage, un tableau de Gilles Aillaud qui montre un animal dans une cage porte sur ce refus de penser, sur cette suffisance de l’imagination. (…) . Plutôt qu’un symbole, Gilles Aillaud invite à y voir un cas particulier: «Il me semble que c’est un peu le sort que la pensée fait subir à la pensée dans notre civilisation a». L’humain n’enferme pas seulement l’animal. Il enferme sa propre capacité intellectuelle entre des murs étroits.
Clément Laye, L’Impraticable, introduction, Pierre entourée de chutes

Les animaux de Gilles Aillaud récusent.

Gilles Aillaud, Les Pingouins, 1972. Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

La peinture de Gilles Aillaud n’est pas seulement figurative. Elle entre dans la nécessité et dans l’impossibilité relationnelles qui ne sont pas des choses visible, même s’il vise lui aussi à établir un rapport avec les choses, ne cherche pas à mettre fin à leur séparation. Au zoo, il constate que la mise en scène spectaculaire n’a pas annulé toute relation réelle. La cage a édifié un espace invraisemblable, où personne n’est à sa place, mais l’animal continue à exister, d’une façon qu’il est possible de voir et de faire voir, en faisant apparaître la cage comme le lieu d’un autre rapport que celui de la domination.

Il ne l’invente pas. Il montre l’animal tel qu’il est, libéré de l’abstraction qui fait de lui le représentant d’une forme de vie lointaine, ou d’une espèce menacée. Regardé autrement, l’animal trouve une chance d’apparaître. Mais l’espace commun n’est pas de connivence. (…) L’acte politique est d’avoir représenté et observé, de façon non spectaculaire, les conditions matérielles du spectacle. Il ne met pas fin à toute domination, mais il suffit à découvrir une position imprenable.
Clément Laye, L’Impraticable, introduction

Les laisser être

Gilles Aillaud, Python et tuyau, 1970 Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Dans son texte brillant et humble, Nicolas Pesquès insuffle d’autres perspectives à l’œuvre de ce « un peintre qui écrit. On pourrait autant dire, ce qui est plus rare, un écrivain qui peint »

Images encore, où les bêtes vont selon leurs habitudes, dans leur simple activité de vivre qui nous les rend d’autant plus étrangères que c’est ainsi qu’il est possible de côtoyer leur infinie distance, d’approcher, de toucher presque l’abîme de leur proximité. (…) pour nous rappeler qu’ils existent autrement, dans la même palpable distance qui nous sépare des choses, et nous les donne dans cette si juste possibilité de les dire, les dessiner, les peindre. À tant la scruter, il aura pioché dans l’apparence tout ce qu’on peut ne pas y voir, mais qui lui appartient. (…) Sans nul besoin narratif. Poèmes factuels sans récit, tacitement musicaux, mais qu’on ne peut appeler que peintures.
Nicolas Pesquès

Renaturer les choses

Ce n’est évidemment pas un hasard si à la suite d’une voyage dans la savane, pour Nicolas Pesquès, « Gilles Aillaud ne rentre pas dans le rang, ses engagements fondamentaux sont maintenus mais écriture et peinture prennent le large. Le vocabulaire change, les paysages s’amplifient, les cages se libèrent ». Ses représentations d’animaux inscrit des paysages immenses, « ceux du terrien qui observe avant tout des horizons, des étendues non closes; cette absence de borne dénoue les échappées » et présagent l’aube de l’humanité. « La nature est passée dans les tableaux où elle a éparpillé ses secrets. »

Gilles Aillaud, Les oiseaux du lac Nakuru, 1990, Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Incidemment, l’autre leçon de l’œuvre, c’est qu’il n’est pas plus mal de ne toucher à rien, que moins on en fait, mieux c’est, qu’il est préférable de rester au plus près de la physis. (…) C’est aussi faire fi de la symbolique de la perspective classique qui serait à la fin pure et parfaite, et revenir à  une forme de primitivisme, à une puissance de l’image défaite de toute religiosité, revenir à des portraits d’animaux insouciants, se moquant d’être pris pour des icônes totalement athées. (…)

Gilles Aillaud, Vol d’oiseau, 2000, Animal politique (Beaubourg) Photo OOlgan

Monde tel quel mais image absolument singulière, sans effroi. En tranquille majesté.
Nicolas Pesquès

« On peut créditer sa peinture d’une pensée pré-écologique, insiste Nicolas Pesquès : avec cette confiance que les choses et les bêtes survivront à nos extraordinaires mutilations, et qu’une fois nos enclos détruits, le vivant aura raison de nous. Le paysage continuera, les animaux circuleront, méfiants comme toujours, sur leur garde comme toujours, vivant dans l’apparence avec un minimum d’illusions, y mourant plus facilement que nous. »

Ne ratez pas cette exposition qui s’investit avec un œil neuf sur la nature et le miroir qu’elle nous renvoie.

#Olivier Olgan

Pour aller plus loin sur Gilles Aillaud

De Gilles Aillaud, 

« Pierre entourée de chutes, Ecrits et entretiens sur la peinture, la politique et le théâtre (1953-1998) », édition établie et présentée Clément Layet, L’Atelier contemporain / Editions Loevenbruck, 2022, 608 p. Introduit par un magistral essai de Clément Laye, L’Impraticable, cette magnifique édition s’organise en deux parties : La première comprend tous les articles de Gilles Aillaud, ses textes écrits pour des expositions, un choix de poèmes et de proses poétiques concernant l’art, ainsi que la transcription de trois manuscrits inédits et de deux textes seulement connus en italien (hors pièces de théâtre et poèmes. La seconde partie réunit ses principaux entretiens à la presse écrite ou à la radio, pour éclairer un parcours d’une cohérence fascinante.

Sur Gilles Aillaud

Nicolas Pesquès, « Chères images Peinture et écriture chez Gilles Aillaud » L’Atelier contemporain 2023. Dans une série de textes ramassés et denses (mais hélas sans image), l’auteur réussit à nous transmettre le fil pour se déplacer dans le labyrinthe d’une œuvre prolixe et protéiforme, « de temps de peinture et d’écriture, de leurs espaces (…) qui s’étend en de multiples horizons, proches et lointains, s’orientant aux carrefours des animaux, sur une terre sans étroitesse ni chicane » : « c’est l’autre nom du dehors, c’est tout ce qui est là : le paysage, la bête qui vaque, la main qui dessine, l’homme qui bifurque et continue. Le labyrinthe est peut-être la première image, celle de notre connaissance des choses, de la peinture, etc. Gilles Aillaud a toujours voulu y revenir, y séjourner. Que faire après l’image s’il n’y a rien avant ? En produire d’autres – de nouveaux textes, de nouveaux tableaux ; c’est cela vivre dans le labyrinthe ».

Me débattant ici, essayant de trouver d’autres chemins pour regarder cette peinture. Regarder l’art vivre ses objets, ses pensées, ses mondes, le voir tisser avec le langage des autonomies complices ou susceptibles de le devenir, des compilations de mondes… mais déjà se perdent les ramifications, déjà grouillent les ensembles, l’océan des images.
Nicolas Pesquès

La Galerie Loevenbruck expose régulièrement Aillaud

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