Culture

Missak et Mélinée Manouchian, résistants étrangers, le 21 février au Panthéon

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 11  janvier 2024

Missak Manouchian, fusillé le 21 février 1944 avec 22 autres résistants étrangers, entre au côté de son épouse Mélinée au Panthéon 80 ans plus tard,  jour pour jour. Un hommage à ces Français par le sang versé, et au peuple arménien rescapé du génocide de 1915, mais aussi au destin extraordinaire de ce héros communiste et à son réseau de jeunes engagés dans la Résistance, que raconte une BD inouïe (éd. Dupuis) pour Thierry Dussard. Il se prolonge par une exposition éclairante « Étrangers dans la Résistance en France », au Mémorial de la Shoah, jusqu’au 20 octobre 2024.

Aux grands hommes, la patrie reconnaissante », lit-on au fronton du mausolée républicain, où le couple Manouchian rejoint Simone Veil, Maurice Genevoix et Joséphine Baker, les trois autres figures choisies par Emmanuel Macron pour entrer dans l’Histoire.

Missak Manouchian, c’est un nom qui claque et résonne aujourd’hui au Panthéon où il va rejoindre, soixante après Jean Moulin, le cortège des résistants de la seconde guerre mondiale. Le préfet Jean Moulin incarne le versant gaulliste de la Résistance, et lorsqu’il est arrêté aux environs de Lyon, en juin 1943, un jeune apatride d’origine arménienne vient d’intégrer les Francs-Tireurs et Partisans (FTP) « de la Main d’œuvre immigrée » (MOI) dans la région parisienne. Les Francs-tireurs partisans-Main d’œuvre étrangère sont un des bras armés du Parti communiste contre l’occupant nazi. L’attaque allemande contre l’URSS, deux ans plus tôt, a fait voler en éclats le pacte germano-soviétique et le PC est désormais entré en guerre.

Missak Manouchian 1906-1944 croqué par J.D. Morvan et T. Tcherkézian, éd. Dupuis

Le détachement des dérailleurs de trains

Ouvrier tourneur chez Citroën, Missak Manouchian a sa carte du parti depuis 1934. Il est arrivé en France dix ans auparavant, d’un orphelinat de Beyrouth, après avoir perdu ses parents au cours du génocide des Arméniens de 1915. (Un massacre de masse reconnu par le Parlement européen depuis 1987, et par la France en 2001). Manouchian a 37 ans, c’est l’un des plus âgés parmi ses camarades, et il a été nommé à la tête des FTP MOI. Au total une soixantaine de personnes, dont 40 combattants qui sont répartis pour des raisons de sécurité en quatre détachements. Le détachement roumain formé dès 1942, le détachement juif qui regroupe essentiellement des Polonais, le détachement italien, et celui des dérailleurs, avec des hommes aux origines diverses, spécialisés dans le déraillement des trains.

Des patriotes sans passeport tricolore

Cela paraît peu face à l’armée allemande qui défile et festoie dans Paris occupé, avec le soutien de la police française rangée aux côtés de l’ennemi. Mais en février 1943, au moment où Manouchian entre dans la bataille, Hitler vient de subir une défaite décisive à Stalingrad sur le front de l’Est. Les FTP MOI sont peu nombreux, mais expérimentés, Certains ont déjà combattu au cours de la guerre civile espagnole au sein des Brigades internationales. D’autres se sont engagés pour échapper au STO, le travail obligatoire. Ils font surtout preuve d’un courage inouï pour défendre un pays qui n’est pas le leur, mais dont ils se sentent solidaires. Juifs chassés par les pogroms, Italiens et Polonais fuyant la misère, appelés pour remplacer les hommes tombés en 14-18, ils sont prêts à donner leur vie pour le Parti et le pays qui les a accueillis.

Patriotes sans passeport tricolore, la France représente à leurs yeux l’espoir d’un monde meilleur.

Aucun répit pour l’armée d’occupation

Entre août et novembre 1943, les détachements de Manouchian réalisent une opération tous les deux jours. Patrouille grenadée à Levallois, rafale dans un restaurant d’Asnières, attentat au métro Jaurès, ligne électrique coupée à Savigny-sur-Orge, sentinelle abattue dans le XVème, bus incendié rue Mirabeau, général blessé rue Maspéro, explosion d’un camion de Feldengendarmes boulevard Gouvion Saint-Cyr, bombe à Montrouge, officiers éliminés à Nanterre, tandis que les trains en partance pour Dreux, Reims, Troyes, ou Cherbourg déraillent successivement. L’armée d’occupation ne connaît aucun répit, et la propagande nazie tente d’enrayer le harcèlement meurtrier. Une affiche est alors rédigée pour associer les Libérateurs à des étrangers, une « armée du crime », afin de susciter le rejet et le racisme des Français.

La fameuse affiche rouge éditée par l’occupant

Une affiche rouge devenue tableau d’honneur

Dix hommes sont désignés avec leur nom, leur pays d’origine, et le nombre de morts qui leur sont attribués. Juifs polonais ou hongrois, communiste espagnol ou italien, ils sont dirigés par un « chef de bande », l’Arménien Manouchian. Sur fond rouge, leur photo apparaît sur l’affiche placardée dans Paris. Cette Affiche rouge, « pour moi, c’était un tableau d’honneur », confie aujourd’hui Madeleine Riffaud, qui entrera dans la Résistance à 17 ans. A coups de filatures, d’arrestations et de tortures, les brigades spéciales de la police de Vichy finissent cependant par neutraliser le petit groupe. Manouchian est arrêté à Evry en novembre 1943, avant d’être remis à un tribunal militaire allemand.

Vous avez hérité de la nationalité française, nous, nous l’avons méritée.
Manouchian, à la parodie de procès qui le condamne à mort

Je ne suis qu’un soldat mort pour la France

Mélinée Manouchian, pages intérieures Missak, Mélinée & le groupe Manouchian, de J.D. Morvan et T. Tcherkézian, éd. Dupuis

Missak est marié à Mélinée, une Arménienne rencontrée à Paris au HOK, le comité d’aide à l’Arménie. Elle réussit toutefois à échapper aux rafles, et se réfugie chez les Aznavourian (famille d’Aznavour). Interpellée, une autre femme a eu moins de chance. Olga Bancic, roumaine, juive et communiste, sera décapitée à Stuttgart en mai 1944. Pas en France, les Allemands voulant sauvegarder les apparences.
Mais les 23 du groupe Manouchian sont condamnés à mort lors d’un procès expédié début 1944. Le débarquement aura lieu quatre mois plus tard, et les jeunes résistants conduits au Mont Valérien le 21 février sentent que la victoire est proche.

« Pour vous viennent des lendemains qui chantent », écrit Thomas Elek dans sa dernière lettre. « Je meurs pour la Liberté », déclare Stanislas Kubacki. « Je ne suis qu’un soldat qui meurt pour la France », lance Celestino Alfonso, avant de dire un Je vous salue Marie en espagnol.

Sans haine contre le peuple allemand

Un aumônier allemand recueille leurs dernières paroles. Trois jeunes lycéens de Saint-Brieuc sont fusillés avant les « 23 », parmi lesquels se trouve un autre Breton, Georges Cloarec. « Nous avons gagné la guerre, s’écrie Léon Goldberg. Haut les cœurs ».

Bonheur à ceux qui vont nous survivre et goûter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain.
Missak Manouchian en tombant à son tour

Il invite même sa « Chère Mélinée » à se marier après la guerre, « sûr que le peuple français et les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoire dignement », et meurt « sans haine contre le peuple allemand ».

Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant

Il fallait un poète comme Louis Aragon capable d’écrire « Strophes pour se souvenir », et de ranimer la geste héroïque de Manouchian et de ses sans-grades.

La mort n’éblouit pas les yeux des Partisans…
L’affiche qui semblait une tache de sang..
Adieu la vie, adieu la lumière et le vent…
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant…

C’est ainsi que le nom de Missak Manouchian est entré dans l’Histoire de France, et qu’un arménien communiste et apatride pénètre au Panthéon.

Au côté de son épouse Mélinée, et leurs visages apparaissent sur une pleine page dans la BD sur les fusillés de l’affiche rouge. « Les portraits des 23 sont dans l’esprit Harcourt », soulignent Jean-David Morvan et Thomas Tcherkézian, le scénariste et le dessinateur du livre qui retrace leur parcours. Celui-ci se conclut par un texte éclairant de l’historien Thomas Fontaine, directeur des projets du Musée de la Résistance, à même de remettre en perspective ce que le dessin aurait pu laisser dans l’ombre.
Un ouvrage majeur qu’on lit le cœur serré par l’admiration.

#Thierry Dussard

jusqu’au 20 octobre 2024, Étrangers dans la Résistance en France, au Mémorial de la Shoah, Mémorial de la Shoah, 17, rue Geoffroy l’Asnier, 75004 Paris. Les historiens Denis Peschanski, et Renée Poznanski présentent le destin de la soixantaine de héros engagés FTP-MOI parisiens nés hors de France (d’où le surnom donné à leur groupe, « Main-d’œuvre immigrée ») qui s’engagèrent pendant la guerre pour lutter contre l’occupant nazi aux côtés de Missak Manouchian, 23 d’entre eux l’ont payé de leur vie.

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant.
Louis Aragon

Missak, Mélinée & le groupe Manouchian, de J.D. Morvan et T. Tcherkézian, éd. Dupuis, 160 p. 25 €

Ivre d’un grand rêve de liberté, poésies de Missak Manouchian, traduit de l’arménien par Stéphane Cermakian (Points/Seuil, 216 p., 13,90 €). « Et toi haletant, comme un apôtre aux chemins de combat, tu montres le chemin de la lumière pour la grande victoire de l’Humanité », écrit Manouchian dans le poème Avant la tombée de la nuit, paru en 1934.

Missak et Mélinée Manouchian, un couple en Résistance, de Gérard Streiff, préface de Didier Daeninckx, (L’Archipel, 235 p., 21 €).

Manouchian, d’Astrig Atamian, Claire Mouradian et Denis Peschanski (Textuel, 192 p., 39 €). Une documentation exceptionnelle de 250 photographies, archives inédites, familiales, policières et administratives, correspondances secrètes, tracts, organigrammes, croquis des plans de bataille du FTP-MOI commentée par trois historiens

Anatomie de l’Affiche rouge, d’Annette Wieviorka (Seuil/Libelle, 60 p. 4,90 €) : « la légende et le mythe n’ont pas triomphé de l’Histoire. À moins que ce ne soit l’amour ».

A voir

L’Affiche Rouge, de Frank Cassenti (1974)

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