Culture

Patrick Querleux, un rêve de sons dont le luthier fait des guitares

Auteur : Jean de Faultrier
Article publié le 25 septembre 2023.

[Partage d’un mélomane « La guitare est un puits avec du vent au lieu de l’eau. » (Gerardo Diego poète espagnol – 1896-1987). Au détour de l’âge mûr, Patrick Querleux a pris maintes leçons de patience, apprivoisé affiloirs et racloirs, dompté ciseaux et trusquins en respirant jour après jour des bois aux noms de rêves pour mettre en action, justement, un rêve dont le luthier fait des guitares. Jean de Faultrier, mélomane actif a rencontré cet éveilleur de sons dans son atelier.

Avant et après la musique.

Les applaudissements ont empli la salle de concert d’un crépitement radieux, l’artiste congratulé debout a salué puis rendu hommage au compositeur et ce dernier, s’il est présent, s’est incliné, touché et heureux. Puis tout le monde s’est éloigné, le corps plein d’un contentement ardent.

Sur la scène, maintenant plongée dans une obscurité anéchoïque, un insecte volumineux attend les ailes rabattues que le silence époussète les notes tandis que, dans les coulisses désertées, un violoncelle s’endort dans une carapace de fibres et une guitare dans un manteau de cuir. Chacun attend la visite d’un artiste taiseux et anonyme, d’un sculpteur de sons, d’un donateur d’âme, celui qui viendra écouter leur conscience d’avant et redonner à leur corps la brillante énergie des partitions d’après. Une oreille discrète et essentielle entre en action, celle de l’accordeur, du luthier, du facteur.

Un artiste taiseux de cette trempe sculpte des guitares depuis des décennies, même s’il s’est éloigné de la rumeur et des soubresauts de la ville, Patrick Querleux n’est pas retiré pour autant et il est entouré de vie et de musique. De bois aussi.

La porte de son atelier a quelque chose de la porte d’une église.

Dans l’atelier de Patrick Querleux sculpteur de sons, Photo Jean de Faultrier

On la pousse avec retenue, on s’apprête à se fondre dans le calme qu’inspire le mystère qui habite les voutes. Certes il n’y a point de vitrail ici mais des baies ouvertes sur des arbres qui tutoient le vent et le ciel. Dans un recoin préservé et ordonné, des morceaux d’arbres sont alignés, étiquetés pour que l’on se souviennent de leurs noms racinaires : érable, acajou, sycomore, frêne des marais ou aulne. Certains appartiennent à des espèces rares, sortes d’aristocrates des instruments, mais aucun n’a été mal coupé, c’est-à-dire d’une manière qui altérerait la terre sur laquelle il a poussé ou fragiliserait l’équilibre des humains qui vivent à ses côtés.

L’homme est assis, de dos on devine le regard aiguisé, la main douce et précise à la fois, il a le geste effilé, son outil fait un tout avec la main qui le tient et qu’il prolonge. Une odeur de vernis taquine celle des copeaux frais, la pluie pianote sur le toit et le temps vibre.

La parturition des sons

Jusqu’à la dernière touche d’un vernis choyé autant que choisi, le luthier n’est pas dans l’imagination, il se tient véritablement dans un équilibre précaire mais stimulant entre pressentiment et aspiration. Son travail est un corps à corps, littéralement, la table est d’harmonie, il faut dompter les éclisses, assurer le talon.

Dans l’atelier de Patrick Querleux, le bois devient tables d’harmonie Photo Jean de Faultrier

Au fond, il s’agit d’écouter quelque chose qui n’existe pas encore, de façonner ce qui, sous les doigts d’un autre, donnera de la joie à celle ou celui qui a composé, à celles ou ceux qui entendent, à celle ou celui qui s’est fait passeur pour eux dans son interprétation. L’absent, l’engendreur, aura rejoint l’ombre de son atelier odorant et persistera à effleurer le miracle de l’alliance d’une laque poreuse avec une fibre infiniment dense.

Quand à propos de bois on parle d’essence, il n’y a pas de mot plus juste dans sa polysémie.

Dans l’atelier de Patrick Querleux quelques guitares prêtes à s’envoler Photo Jean de Faultrier

Ecoutons maintenant.

D’abord un pan du Concerto pour guitares composé par André Prévin et créé en 1971 avec John Williams et l’Orchestre symphonique de Londres. Trois guitares dialoguent avec l’orchestre, une classique, une électrique à la tonalité jazz et une basse.

Ensuite la deuxième partie du Double Concerto pour deux guitares électriques et orchestre symphonique composé en 1992 par Terje Rypdal et interprété par lui-même et son camarade Ronni Le Tekrø, acteur clé du hard rock norvégien.

Il faut aussi écouter le quatrième et dernier mouvement de ce concerto décoiffant.

Sans interprète le son ne prendrait pas cette dimension, sans le luthier, il ne s’envole pas.

Jean de Faultrier

Pour aller plus loin avec Patrick Querleux

Du coté de Lisieux

C’est une vie de rencontres et de volonté que celle de ce luthier singulier, son visage que commence à buriner quelques sommes d’années a le sourire serein et les yeux attentifs. Patrick Querleux connaît des guitares ce qu’elles ont de plus intime, il les aime toutes et continue de s’en « instruire ». Et s’il a une prédilection pour la guitare électrique, le luthier soigne avec une égale douceur passionnée les instruments acoustiques. Rock, blues, country, rhythm’n’ blues traversent ses partages amicaux.

La signature de Patrick Querleux sur ses instruments est une feuille d’érable en nacre, sa dédicace à la générosité du bois qu’il va sculpter jusqu’au son. Photo Jean de Faultrier

Contact : patrickquerleux@free.fr

Discographie (évoquée) :

  • André Prévin, Guitar Concerto, avec Eduardo Fernàndez (guitare), Mitch Dalton (guitare électrique), Herbie Flowers (guitare basse), le Royal Philharmonic Orchestra dirigé par André Prévin – Decca, décembre 1989.
  • Terje Rypdal, Double Concerto for two electric guitars and symphony orchestra,  avec Terje Rypdal et Ronni Le Tekrø, le Riga Festival Orchestra dirigé par Normunds Snè – ECM, février 2000.

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