Culture

Un Eté avec Colette, avec Antoine Compagnon, et le festival à la Maison de Colette de Saint-Sauveur-en-Puisaye

Auteur : Thierry Dussard
Article publié le 20 juillet 2022

Conteuse insolente et virtuose, Colette fut romancière et journaliste, pantomime et comédienne. Mariée trois fois et bisexuelle, amie des bêtes et des plantes, elle reste la toute première grande dame de la littérature, avec qui on a envie de passer un moment cet été. En lisant Un Eté avec Colette ou écoutant les podcasts (France Inter) d’Antoine Compagnon, en visitant la Maison de Colette ou suivant le Festival Un été chez Colette donnant la Parole aux femmes à Saint-Sauveur-en-Puisaye du 22 juillet au 28 août.

Colette dessinée par Cocteau, dont le coup de crayon esquisse le buisson de cheveux de sa chère amie. Photo Thierry Dussard

Colette, la Vagabonde

Qu’est-ce qui fait un écrivain ? J’emploie le masculin à dessein, car Colette, femme libre sans être féministe, aurait récusé le terme d’autrice. Deux choses, sans doute : le style bien sûr, et celui de Colette pétille, et les bulles de son champagne restent vives et piquantes malgré les années. Exemple avec cette trouvaille littéraire aussi domestique qu’éternelle, lorsqu’elle décrit un moment de gourmandise : « aveugler de beurre tous les yeux du pain ». Elle écrit court, et donc moderne. Celle qui n’avait que le certificat d’études ne s’embarrasse pas à faire des phrases. « Je suis restée une paysanne », déclarait-elle, soucieuse d’entretenir son image de provinciale.

Colette, femme de lettres

Le second marqueur qui signe l’homme ou la femme de lettres, c’est la capacité à créer des personnages. « Or Colette a créé au moins trois mythes, affirme Antoine Compagnon, qui lui consacre une série de podcasts et un livre enchanteur, Un Eté avec Colette (éd. des Equateurs-France Inter). D’abord Claudine, l’héroïne espiègle de ses quatre premiers romans ; Sido, qui devint son personnage principal après la mort de sa mère Sidonie ; et Gigi, rendue inoubliable par Leslie Caron dans le film de Vincente Minnelli. Trois mythes, c’est énorme pour un seul écrivain ». Elle forme ainsi avec Proust, un de ces duos littéraires que la France affectionne depuis Montaigne et La Boétie, jusqu’à Breton et Aragon, en passant par Voltaire et Rousseau.

« Ce chameau de Willy »

« Mais Colette est la seule femme de ce bouquet », ajoute Antoine Compagnon, plus que jamais professeur émérite au Collège de France. Elle n’était pas rentière comme Proust ou Gide, et soutenait avoir écrit pour gagner sa vie. Quand elle épouse Willy, critique musical réputé, c’est pour échapper à des parents ruinés et à un destin d’institutrice. « Ce chameau de Willy », dira-t-elle de ce dandy, qui va signer à sa place ses premiers romans, puis en vendre les droits en cachette aux éditeurs. Elle va s’en libérer tout d’abord en publiant « Dialogues de bêtes », où Toby-Chien et Kiki-la-Doucette, angora tigré, accèdent au rang de héros, puis en s’exhibant nue sous une peau de panthère dans un numéro de mime, que le préfet Lépine fera interdire.

Le Musée Colette de Saint-Sauveur-en-Puysaie, où sur les 52 marches de l’escalier sont inscrits en lettres d’or les 52 titres de ses œuvres. Photo Thierry Dussard

Une femme et quatre adresses

La panthère a eu raison du chameau, et se console des hommes avec Missy, la fille du duc de Morny. Missy lui achète la villa Rozven, près de Saint-Malo, où elle se repose entre deux tournées au Moulin Rouge ou au Ba-Ta-Clan. « C’est là que l’on s’imagine » Le Blé en herbe, pense Antoine Compagnon. Après la maison natale de Saint-Sauveur-en-Puisaye (que les fans se doivent de visiter) la Bourguignonne découvre la mer. Qu’elle retrouvera plus tard à Saint-Tropez, dans sa maison de La Treille muscate, où elle jouit de « l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline ». Paris, enfin, où elle passera la première guerre rue Cortambert, avant de se poser au Palais Royal, aujourd’hui intimement associé à Colette.

Croqueuse de jeunes hommes

La salle à manger de la maison natale, où l’on peut voir la cuisine aux trois chaises gothiques, le bureau du père « antre du capitaine, et le jardin Photo Thierry Dussard

Amante du bel Auguste Hériot, l’héritier des Grands Magasins du Louvre qui a treize ans de moins, elle s’éprend ensuite d’Henry de Jouvenel, de trois ans son cadet, Colette est si éprise du rédacteur en chef du Matin qu’elle le rejoint clandestinement en pleine guerre de 1914 à Verdun. L’année précédente elle a mis au monde une petite fille, Bel-Gazou. Mais au début des années 20, elle finit par se lasser et entreprend une relation avec Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari. « Il n’est vendange que d’automne », confie-t-elle sans vergogne. Avant d’épouser Maurice Goudeket, le troisième homme. Plus jeune de seize ans, ce dernier compagnon survivra à sa mort dans son « lit-radeau », en 1954, entourée de livres et de sa collection de sulfures, que l’on peut voir dans La Maison de Colette de Saint-Sauveur-en-Puysaie.

Colette, ou l’envers du décor

La Maison de Colette. Elle avait passé son village au vitriol dans Claudine à l’école, mais elle en est aujourd’hui la figure de proue. Photo Thierry Dussard

La star ne s’est pas contentée de monter sur scène, elle raconte aussi L’Envers du music-hall, en dénonçant ses camarades exploitées, « abeilles pauvres et sans butin ». Dans Bella-Vista, Colette mettra le doigt sur « l’hypocrisie sociale qui fait silence sur l’inceste dans les campagnes », note Antoine Compagnon, ce qui lui vaudra l’opprobre de ses compatriotes bourguignons. Tandis que son regard de journaliste appréciait le contre-champ, et sa description de la foule pendant l’assaut de la police contre la bande à Bonnot, en 1912, reste un régal. « Rien n’use les écrivains comme le journalisme », jurait sa mère. Mais plus de mille articles en cinquante ans forcent le respect.

#Thierry Dussard

Pour suivre les activités de la Maison de Colette

Festival Un été chez Colette

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