Culture

Réenchanter le vrai, le bonheur, l’amour, la lenteur… : 10 essais pour mieux vivre 2021

Auteur :  Olivier Olgan
Article publié le 29 décembre 2020

De l’urgence de la perspective historique, ces 10 essais permettent de (se) préparer à 2021. Cinq nouvelles pistes : Le Goût du vrai, L’ère de l’individu tyran, Le magasin du monde, Histoire mondiale du bonheur, Le nouveau nom de l’amour. Et cinq rappels : Terra Incognita, histoire de l’ignorance, Histoire de la fatigue. Les Hommes lents, La génération Z aux rayons X et A la trace.

Le Goût du vrai, Etienne Klein, Tracts Gallimard.

Cette ‘supplique’ contre « l’autopromotion de l’inculture » scientifique se refuse au discrédit de la rationalité au prétexte légitime que les vérités de science ne sont pas définitives.  Dans une analyse à la fois pénétrante et éclairante, le scientifique pourfend ce relativisme qui ramène la science à un récit comme un autre. Et ses illustrations visent justes pour ramener un minimum de raison. Pas de thèse mais plutôt des observations sur cette dérive qui ramène toute vérité scientifique à hauteur de soi comme si certaines lois physiques ne s’imposaient pas.

Si le producteur de « La connaissance scientifique » sur France Culture se garde de toute glorification de la science, il suffoque de cette régression délétère, et ambivalente où les connaissances scientifiques sont ravalées à des opinions collectives ou contextuelles. Nourri et valorisant cette « joie de comprendre ».  Klein appelle à une « refondation » de la rationalité « afin qu’elle ne puisse plus servir d’alibi à toutes sortes de dominations. » Il clôt son indispensable essai par ce paradoxe de l’être humain «  s’il est seul capable par la science, de découvrir les lois dites « de la nature » ; il n’en est pas pour autant un être d’antinature. »

L’ère de l’individu tyran, Éric Sadin, Grasset

Si les livres pertinents sur la digitalisation de notre société pullulent – de L’âge du Capitalisme de surveillance  au Nouveau désordre numérique – la critique de « l’avènement d’une nouvelle condition de l’individu contemporain » est de loin la plus radicale. Eric Sadin, auteur du déjà visionnaire de « La Siliconisation du monde » ne se contente plus de dénoncer la « raison numérique ». Il concentre désormais sa réflexion sur les bouleversements que « l’autosuffisance numérique de soi » entraine sur les psychologies individuelles et collectives. Et son pessimisme sur cette « primauté de soi » sur le collectif est plutôt sombre, puisqu’il peut déboucher selon l’auteur sur « un fascisme d’un nouveau genre dans les années post-virus »

Avec nombre analyses historiques et formules qui font mouches, cet avènement d’un individu « augmenté »  tant revendiqué ne conduit dans les faits qu’ à un «isolement collectif», et la distance augmentée « entre le commun et soi-même ». Le délitement sociétal est accéléré par l’omniprésence de « la subjectivité de chacun (qui veut imposer) une jouissive et lucrative domination sur les autres», et le « triomphe de la vanité sur la responsabilité »,  nourri d’une « dissymétrie entre la parole et l’action qui représente un des drames de notre temps ».

Pour sortir de cette impasse « égocentrique » qui efface le démocratique, le moraliste en appelle au retour à la citoyenneté qui, citant Tocqueville, « ne doit pas se satisfaire d’une seule gestion «par le haut», mais «multiplier à l’infini, pour les citoyens, les occasions d’agir ensemble, et de leur faire sentir qu’ils dépendent les uns des autres». Contre le repli sur les écrans, et de la pseudo identité sur les réseaux sociaux notre avenir dépend de la responsabilité de chacun d’entre nous.

Le magasin du monde, (dir.) Pierre Singaravelou, Fayard,

Hamac, bol à kava polynésien calumet, shampoing, chicotte, tong ou gilet jaune… : si cette accumulation ressemble à une liste à la Prévert, c’est aussi les « têtes de gondoles » de ce « magasin du monde » à mi-chemin de l’entrepôt et du musée, assorti avec pertinence par Pierre Singaravélou et Sylvain Venayre : «  Les objets sont le meilleur biais, à l’échelle du monde, pour appréhender les humains. » insistent les deux historiens pour cette « histoire du monde à hauteur d’humains, à hauteur de mains » grâce à la qualité des récits signés de 90 spécialistes.

Au-delà de ce qui peut relever de l’anecdote ou de l’arbitraire de l’inventaire, le lecteur plonge via une chronologie dans une stimulante ‘Histoire-monde’ du XVIIIe siècle à nos jours. Avec une perspective complémentaire de celles évoquées par les Routes de la Soie. Les trois siècles retenus embrassent l’avènement et les conséquences de l’industrialisation, de la consommation et du commerce mondialisé. L’autre mérite de cette aventure foisonnante dans laquelle chacun peut piocher est qu’en s’attachant aux objets et à leurs usages (ce que l’historiographie a appelé la « culture matérielle »), se révèle l’extraordinaire diversité et plasticité des usages et des comportements tout autour de la planète. Avec des conséquences parfois édifiantes à l’heure comme le soulignent les auteurs où « cette ère est peut-être en train de finir avec nous ».

Histoire mondiale du bonheur, (dir.) François Durpaire, éditions du Cherche Midi

Après une année si difficile pour l’humanité, ne voyez aucune provocation à recommander cette histoire bienveillante du bonheur. Au contraire, « ce livre crée chez le lecteur le vertige que, toujours, confère ce qui traite de l’essentiel : ici, la recherche du bonheur considérée comme moteur de l’humanité » prévient d’emblée avec lucidité, Alain Corbin dans sa préface.

Après la lecture de bon nombre de récits de cette approche kaléidoscopique, nous partageons cette sidération devant « la profondeur temporelle et spatiale du propos, on ne peut qu’admirer la diversité, des figures, des textures du bonheur selon les temps et les lieux ainsi que le faisceau des émotions qui lui sont liées et qui, souvent, sans doute le constituent. » Loin de ses manuels de bien être personnels, cette anthologie à la mérite de replacer ce que signifie le bonheur et comment il est vécu autant dans une vaste perspective historique que dans un indispensable quête de savoir.

Qu’il soit ailleurs (au-delà, eden), ici et maintenant (altruisme positif), virtuel, intime ou collectif ; s’il n’existe pas de définition universelle, émergent des « catalyseurs de bonheur » que dessinent la soixantaine de contributions pluridisciplinaires classées par « bonheurs » thématiques : sacrés, antiques, modernes, politiques, marchands, technologiques,…
Autant de possibilités qui peuvent s’associer, se croiser ou se compléter, souvent plus précieuses, plus résilientes pour le lecteur ; des plaisirs simples, aux réussites collectives, du bonheur marchand à l’accomplissement moderne….
Ici, il n’a pas de point de vue de moraliste, mais plutôt des récits d’apprentissages que la neuropsychologie d’aujourd’hui décèle comme « positives » Quels que soient les âges, «  Il n’y a pas de bonheur sans qu’on choisisse d’être heureux » insiste François Durpaire, coordinateur de cette somme. Le responsable du laboratoire BONHEURS Cergy-Pontoise plaide pour une ‘écologie du bonheur » :  “On ne peut être résilient sans faire preuve de bonheur collectif. Le bonheur n’est pas individuel, il n’est pas synonyme de développement personnel. Il faut aussi le développement collectif, la possibilité d’être ensemble, de pratiquer des loisirs ensemble”. L’ exquise programmatique de cet « éco-hédonisme » se dessine en conclusion sur l’urgence d’une réorganisation des enseignements du « savoir-être en relation » et des compétences de vie : « Construire les fondements d’une société heureuse, c’est éduquer à la solidarité, au pardon, à l’écoute, à la gratitude, et à la bienveillance. » Une nouvelle « éthique de la joie ». Bienvenue dans le monde de demain !

Le nouveau nom de l’amour, Belinda Cannone, Stock

Pour rentrer dans 2020, après avoir ouvert tant de questionnements, il est aussi salutaire de ne pas négliger l’amour en général, et les métamorphoses de la vie amoureuse en particulier. S’il s’écrit beaucoup sur les relations homme/femme, Belinda Cannone revendique « l’effort pour imaginer ce qui diffère de soi » et un réenchantement du désir, « ni péché ni pulsion ». L’auteure d’un essai sur l’Emerveillement insuffle un vent frais de ce qui s’apparente, dans une ère d’antagonisme genré, à un exercice d’utilité publique.

L’aiguillon de l’ « amour-désir, ou exaltation de toutes les dimensions de l’être, charnelle, intellectuelle et sentimentale » qu’introduit Belinda Cannone tranche sur les regards d’aigle froid des sociologues et des moralistes de tous poils. Aux poncifs de l’adultère et de la sociabilité incorporelle des écrans, elle invite à échapper aux catégories usuelles : « Le désir est d’abord ce qui nous relie : contrairement au plaisir, qui peut être de pure consommation et solipsiste, le désir existe avec et par l’autre. « Je jouis » est un verbe intransitif. « Je te désire », transitif, inclut autrui au cœur de sa formulation même. »

Pour incarner cette dynamique d’avenir, elle préfère les ressources de la mythologie (Eros & co), de la littérature et de la fiction (depuis La Princesse de Clèves & friends). Balayant les prêts à s’offenser de l’ impasse sexe/amour, elle forge et dynamise une « psyché singulière, cette présence intime des corps ». Nourrie de cette vitalité, cet « amour-désir » s’échappe des carcans sociétaux pour s’épanouir dans une liquidité immersive, exaltée jusqu’à son épuisement. Commence alors une autre danse, avec un nouveau partenaire, ce que cette férue de tango désigne par la « polygamie lente » Mais il ne faut pas se méprendre, il ne s’agit ni de consommation ni de consomption de l’autre.

Ce qu’exalte Cannone est une succession de « corporalité partagée de deux corps-esprits ». En toute intégrité (elle n’oppose pas un genre à l’autre) et en toute éthique, toute la personnalité y est engagée, dans une histoire affective désirante et d’égaux. Celle qui ne cesse de croire encore au progrès de l’Humanité adresse une mise en garde aux féministes radicales.  Dans le respect de l’intime, « cet égale distance de soi et de l’autre, l’homme n’est jamais émasculé et la femme retrouve la parole ». Même s’il y a encore du chemin à faire…

2021 s’annonce plus que jamais ouvert à la bonne volonté

Avec ses piqures de rappel :

  • Terra Incognita, histoire de l’ignorance, Alain Corbin, Albin Michel L’histoire de l’ignorance d’Alain Corbin nous préserve de l’anachronisme ou de vérités alternatives Pour comprendre nos ancêtres, il faut savoir ce qu’ils ne savaient pas. En procédant à une histoire de l’ignorance concentrée sur les sciences de la Terre, l’historien Alain Corbin fait à la fois celle des conquêtes des sciences et celle des imaginaires partagés. Et offre un plaidoyer roboratif pour se garder de tout anachronisme, ou vérités alternatives. Lire plus

 

  • Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Georges Vigarello, Seuil. Passionnant récit – des Romains à notre fragilité moderne – de ce « fait global et social » qu’est la fatigue (et en creux, le travail), l’historien Georges Vigarello le place au carrefour de notre rapport au corps, aux émotions et du sentiment de soi. Sa plume alerte et sa prodigieuse érudition apportent le recul nécessaire pour comprendre ce qui est en jeu à l’heure du burn-out, de la banalité du travail et de notre quête de bien-être. Lire plus

 

  • Les Hommes lents. Résister à la modernité, XVe-XXe siècle. Laurent Vidal. Seuil. Changer les mentalités et les possibles, l’ambition utopique de Laurent Vidal appelle à briser la culpabilisation de la lenteur et des lents, issue d’une véritable guerre culturelle millénaire. Dans un récit kaléidoscopique passionnant, multidisciplinaire et subtilement illustré, l’historien rend justice à tous ces hommes lents qui « sont le sous texte de nos sociétés modernes » Lire plus

 

  • A la trace. Olivier Tesquet, Ed. Premier Parallèle. Faire apparaitre les dispositifs du contrôle social en pleine lumière, l’alerte d’ Olivier Tesquet est plus chirurgicale qu’Eric Sadin. Son style tranché décortique la collusion opaque entre les pouvoirs publics et le secteur privé. D’autant que ces dispositifs de la surveillance qui ne cessent de se diversifier sont devenus ‘gazeux’ : soit ils organisent leur invisibilité, soit ils ne se présentent pas comme tels. Le journaliste appelle compte tenu des biais multiples des algorithmes à développer une ‘technocritique’ pour sanctuariser notre vie privée. Lire plus

 

  • La génération Z aux rayons X, Elisabeth Soulié, Editions du Cerf. Faire ensemble, quête de sens, reliance, il est temps de comprendre la Génération Z (née entre 1995-2005) ! Dans une livre autant d’anthropologue que de coach de terrain, Elisabeth Soulié se refuse au pessimisme et aux caricatures pour brosser les ressorts positifs d’une génération hyperconnectée et réaliste. La Z qui aspire aux liens, aux sens et à la reliance est loin de se vivre « sacrifiée ». Bien au contraire. La Z va vous surprendre. Lire plus

Références bibliographiques

  • Le Goût du vrai, Etienne Klein, Tracts Gallimard. 3,90€
  • L’ère de l’individu tyran, Éric Sadin, Grasset. 352 p. 20,9€
  • Le magasin du monde, (dir.) Pierre Singaravelou, Fayard, 457 p., 25 €.
  • Histoire mondiale du bonheur, (dir.) François Durpaire, éditions du Cherche Midi, 464 pages, 18 €
  • Le nouveau nom de l’amour, Belinda Cannone, Stock, 240 p. 19,50 €
  • Terra Incognita, histoire de l’ignorance, Alain Corbin , Albin Michel 288 p. 21.90€ 
  • Histoire de la fatigue. Du Moyen Âge à nos jours, Georges Vigarello Seuil, 470 p., 22 €
  • Laurent Vidal. Les Hommes lents. Résister à la modernité, XVe-XXe siècle. Flammarion, 304 p., 20 €
  • La génération Z aux rayons X, Elisabeth Soulié, Editions du Cerf, 176 p., 2020, 16 €
  • A la trace. Olivier Tesquet, Ed. Premier Parallèle. 260 p. 20€

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